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Suddenly reminded of things I thought I’d forgot _ Moira&James

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MEMBRE
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# Suddenly reminded of things I thought I’d forgot _ Moira&James
message posté Sam 1 Avr 2017 - 15:32 par James M. Wilde



« Here we go I'm at it again
And once it’s started it’s so tricky to stop
Suddenly reminded of things I thought I’d forgot
You’ve got me loosening up my grip on the plot »

Moira
& James (& Wyatt)




Il s’est fait annoncer en bas, à l’accueil, d’une voix posée, comme s’il n’était pas pressé par sa journée. Il a un rendez-vous à 13h, un autre à 15h30 et aussi ce déjeuner complètement factice avec son ancien collègue de Manchester, Pitt Riley, qu’il ne peut pas voir en peinture mais qui semble prêt à lui céder le portefeuille Rackman, celui sur lequel sa société lorgne depuis maintenant deux ans. Brave Pitt… Il a oublié d’être fin mais au moins a-t-il cette faiblesse que l’on nomme la reconnaissance ou encore la fidélité en amitié. C’est risible et pourtant étonnamment pratique. Il a, rien qu’à cette perspective, ce léger sourire satisfait qui souvent orne ses lèvres fines, qui fait briller ses yeux bleus et tourner la tête de quelques stagiaires réceptionnistes, malgré la différence d’âge. Ce genre de réaction de la part des femmes, surtout les plus jolies, lui fait toujours autant plaisir et son sourire se fait alors plus appuyé. Il n’était pas particulièrement prévu qu’il passe ici aujourd’hui, mais le bruit de la presse commence à devenir dissonant et sa tranquillité, qu’il aménage avec soin tout en haut de sa tour de verre, se voit brisée par les échos de ces torchons qui portent son nom en première page. C’est au demeurant… fâcheux. Et surtout ça ne peut pas durer ainsi, au gré des facéties triviales ou encore des caprices déviants d’une personnalité qu’il réprouve. Il y a dans l’agacement sous-jacent, qu’il ne dévoilera guère encore, tout le mépris pour ce comportement disgracieux et aussi un sentiment plus trouble qu’il identifie encore très bien même après toutes ces années à noyer le désespoir durant d’interminables heures dispensées dans son bureau glacé. L’ascenseur le dévoile, paré de son costume qui élance son corps fin et il se dirige d’autorité vers la petite qui semble se nommer Holly et qui relève un regard surpris sur lui lorsqu’elle reconnaît des traits sans totalement les lire de la même manière sur le visage d’un homme si semblable à James à bien des égards qu’elle ne sait plus quoi dire. Les cheveux ont été bruns mais sont méchés par les affres du temps qui distillent du gris près des tempes. Le visage porte les mêmes creux, les arêtes tout aussi saillantes, mais la stature est plus imposante, il s’agit comme qui dirait du modèle adulte de celui qu’elle connaît bien dorénavant. Une taille qui avoisine le mètre 80, une ossature moins frêle mais le regard… Le regard est si proche, dans cette façon de détailler son vis-à-vis qu’elle met quelques secondes à demander ce qu’elle peut faire pour lui. Il se nomme, d’un ton égal et profond, sans la quitter des yeux :
_ Vous pouvez dire à Moira Oaks que Wyatt Wilde souhaite la rencontrer.

***

Appeler le studio une seconde maison tient de plus en plus de la litote alors qu’il pionce sur le canapé presque chaque nuit et qu’il vit entre ses murs lorsqu’il n’est pas obligé de se présenter au RAH pour les nombreuses répétitions qu’ils doivent enchaîner avec l’orchestre. L’échéance du concert a eu quelque chose de salutaire sinon il aurait sans doute retrouvé bien plus rapidement les anciennes compagnes qui l’enchaînent au vice de l’alcool ou de la drogue. La fracture est prégnante, toujours là, elle le poursuit à l’accabler et le manque, chaque jour, peint un kaléidoscope de noirceurs supplémentaires qui viennent nourrir les autres pour vicier ses pensées et les rendre poisseuses. Dire que son humeur a viré au noir est loin de la vérité. Il semble ombrageux en permanence et son phrasé prolifique s’est réduit à quelques mots tranchants comme des rasoirs, qu’il balance dès lors qu’une situation frôle de trop près ses nerfs rendus ultra-sensibles. Demeurer auprès d’Isolde a apaisé certaines de ses humeurs, il a trouvé chez elle quelque repos qui s’est aussitôt déchiré dans une stupeur avide dès lors que ses pensées retournaient à ses fautes. Et à ce qu’il a osé dire… Ça fait 9 jours. 9 jours qu’ils ne se croisent pas, 9 jours qu’elle l’évite et qu’il lui laisse l’espace dans lequel elle s’est réfugiée. 9 jours perdus à ne pas pouvoir lui parler, lui dévoiler… lui dévoiler ce qu’il en est. 9 putain de jours fort heureusement employés à travailler des heures sur des subtilités qui ne semblent causer qu’à deux esprits qui survolent tous les autres au Royal Albert Hall. Jurowski et lui. Tout le monde s’est regardé en chien de faïence les toutes premières minutes de la rencontre très solennelle qui a vue les Wild arriver d’un côté de la scène, et le chef d’orchestre de l’autre sous les airs pincés de quelques bigotes oubliées près de leur violon, il faut le souligner. Débuter une telle collaboration alors que la presse assaille les murailles dans l’espoir non pas de connaître la future setlist mais bien de quérir quelques détails croustillants sur les ennuis judiciaires du leader d’un groupe de rock, il y a de quoi agacer les coincées du cul sur leurs petits tabourets. Mais James n’a pas baissé le regard, il est allé serrer la main de Jurowski, le géant russe qui le renvoie de fait à une taille lilliputienne. Après des bonjours glacés, qui faisaient augurer à Greg des problèmes qu’il commençait à dénombrer par paquet de douze, il s’est produit dans la majestée des lieux, une sorte de miracle. James a demandé s’il était possible de jouer Rachmaninoff avant tout le reste, le chef d’orchestre, d’abord désarçonné, a senti sa fierté russe piquée au vif face à ce qu’il entrevoyait comme un défi de taille et tout s’est délié au son de la musique. Le mépris froid a laissé la place à un respect mutuel qui de jour en jour semble s’affermir alors qu’ils semblent penser de la même façon et pire encore, avoir cette même appétence pour le détail qui tend à rendre tout le monde complètement dingue. C’est comme rencontrer une sorte de James qui se serait enferré dans une carrière classique, la même arrogance en mode automne-hiver, une bouche parfois pincée parce que la note n’est pas parfaite, une façon d’exploser d’un seul coup pour secouer tout le monde et entraîner les pauvres hères qui les subissent dans des tourbillons symphoniques, parfois psychédéliques mais toujours magistraux. Même l’orchestre a visiblement révisé son jugement. Ils s’attendaient à une rockstar médiocre et arrogante, ils héritent d’un génie prétentieux qui manipule son monde avec un étonnant doigté. Rachmaninoff est le compositeur préféré de Jurowski, James ignorait qu’il lui serait si exaltant de se mesurer à sa direction alors que pour cet entracte un peu particulier il intègre l’orchestre derrière son piano. Il s’est étonnamment laissé faire par les quelques conseils du russe, donnés avec un sourire placide et des yeux fiers, aboyés parfois à la mode stalinienne quand ses doigts renâclaient à la tâche. Même James est rentré dans le rang pour recouvrer ses habitudes et parcourir le chemin parfois très douloureux de ses souvenirs d’enfance. Il n’a pas joué ce concerto depuis des années. Il l’a retrouvé comme un ami, le visage changé par les aléas des drames mais rendu plus touchant dans l’émotion qui se dégage de cette fatalité d’artiste devenu homme, l’enfant oublié quelque part.

Jurowski le pousse à l’excellence, et James lui rend la monnaie de sa pièce. On ne compte plus les heures à débattre d’un arrangement sur sa propre musique, particulièrement sur Exogenesis qui n’admet aucune erreur à cause de certaines de ses lenteurs. Les lieux ont une acoustique phénoménale et dès qu’il est entre ces murs, le rockeur semble renaître, abandonner son caractère ombrageux pour un véritable plaisir qui déteint sur Ellis et sur Greg au fil des jours qui donnent des envolées qu’ils n’auraient jamais cru pouvoir frôler. La présence du Philharmonique leur fout la pression, et si Ellis la libère lorsqu’il va boire un verre avec certains des musiciens ou lorsqu’il les interroge sur leur parcours, Wells préfère distribuer des sourires qui parviennent à faire rougir la presque totalité de la population féminine réunie en ces lieux. James se contente de discuter directement avec Jurowski, comme s’il appartenait à une toute autre sphère et son professionnalisme ne fait que les lier dans des défis qui s’amoncellent et qui parfois distancent les autres lors de discussions animées et difficilement compréhensibles pour le commun des mortels. Les études de James à la Royal Academy of Music ressurgissent et si elles furent teintées de décadence, certains acquis qu’il a parfait à la lame de son imaginaire semblent intéresser son égal autant que son caractère passionné. C’est un coup de coeur artistique comme il en existe peu, c’était cela ou la guerre permanente sans doute, et un désastre au bout. Ces moments qui affirment ses choix professionnels lui font oublier le reste, jusqu’à ce que les noirceurs se rappellent à lui dans la solitude ou via la maladresse de ses comparses trop curieux :
_ Pourquoi Moira n’est pas là ?
_ Parce que Moira a autre chose à faire, que Moira n’est pas greffée à mon cul et que Moira a le droit de prendre l’air si ça lui chante.
Ellis a rigolé, comme souvent. Greg a froncé les sourcils et il s’est empressé, lors d’un temps dévolu à une pause, d’envoyer un message à la productrice pour s’assurer de ce qu’il distingue sans réussir à se ranger à une certitude : « Vous êtes occupée, paraît-il. Vous comptez passer pendant les répétitions ? » Une façon de dire qu’il l’aurait espéré. Une façon élégante de ne pas la pousser à le faire si elle n’en a pas envie. Il ne comprend pas et il note trop souvent les yeux de James qui fouillent l’espace pour certainement l’apercevoir, et cette façon qu’il a d’interpréter chacun des morceaux qui sont nés de leur collaboration comme s’il s’y perdait. Comme pour la retrouver quelques instants. Puis… L’expression peinée disparaît et il a l’impression de l’avoir imaginée.

James est au studio ce matin-là, il s’y est réveillé au coeur de la nuit et il travaille sur quelques arrangements. Des notes qui le traversent. Des rythmes neufs, qui suivent parfois la cadence de son coeur. Il aime échapper à tous les regards, il aime pouvoir laisser à Phil le soin du Viper, le régisseur est de plus en plus autonome. Il aime s’y perdre la nuit venue afin de vérifier que tout est selon ses envies avant de retourner s’enfermer ici, dans l’espace aphone d’une douleur constante qu’il essaye de masquer avec soin. Il y a bien eu la petite Holly… Dès qu’elle a vu qu’il était là plusieurs heures par jour, elle s’est mise à passer avec régularité, sans trop discuter, de cette façon qu’elle a dorénavant de le considérer comme quelqu’un de proche, comme s’il faisait partie des meubles. C’est parfois un bonjour et un café, parfois un signe de main, ou encore une commande pour déjeuner. C’est rarement quelques mots qu’il semble ne pas pouvoir taire et qui filtrent entre ses lèvres blêmes à cause des nombreuses insomnies. Toujours la même phrase :
_ Elle va comment ?
La même phrase et cette souffrance qui donne à ses yeux une profondeur qui semble manger son visage. Il a peur de l’avoir égarée quelque part, de l’avoir égarée auprès du monstre et qu’elle se soit enfuie. Enfuie définitivement à une distance qui rendra tout factice, qui revêtira la froideur quand il y avait tant de passion. Enfuie… Sans qu’il ne puisse courir pour la rattraper. Il maudit l’impuissance et ce temps qui s’égraine trop lentement. Il maudit les jours où elle ne paraît pas, il maudit l’importance qu’elle a prise sans qu’il ne s’en aperçoive. Il ne peut plus jouer sans se sentir incomplet si elle n’est pas là pour jauger de la performance, et statuer que c’était mieux mais pas encore parfait, ou que c’était disgracieux et qu’il faut tout reprendre. Alors il est pire, pire avec tout le monde, d’une exigence terrible qui enfle tant qu’elle n’est pas là pour la rogner ou au contraire pour l’encourager. Les grognements qu’il émet lorsqu’elle juge qu’un passage n’est pas excellent, tout comme ce sourire parfois moqueur qu’elle revêt quand il se trompe de tempo. Les encouragements de ses regards, les défis de ses claquements de langue. Les mots mutins, ou ceux pleinement sincères. Et la satisfaction de voir qu’il se surpasse grâce à la poigne très douce dont elle sait user avec lui. Le manque grandit, le manque ronge son estomac et acidifie les songes. Il joue de façon absente avec le Kaoss Pad de sa guitare quand la petite reparaît. Il y a une hésitation. Un temps d’arrêt qui resserre toute son attention sur elle. À peine a-t-elle terminé sa phrase qu’il se lève, tel un ressort propulsé en direction de l’ascenseur.

***

Il fallait croire que cette semaine, Moira aurait affaire à 50% de la famille Wilde. Un prix discount dont elle se serait sans doute passé mais que voulez-vous, la vie décide souvent à votre insu. La petite soeur, Ella Wilde, s’est manifestée en début de semaine de sa voix très chantante au bout du fil. Des semaines qu’elle tente de faire décrocher son téléphone à James, des semaines qu’elle aimerait avoir le coeur net quant à cette histoire de gamine et de ce bouquin scandaleux qui fait la Une de toutes les feuilles de chou. Des semaines qu’elle aimerait savoir comment il va tout simplement. Alors il lui reste une seule chance d’en quérir, une seule, c’est cette mystérieuse productrice dont James parle parfois d’une façon plutôt animée, même s’il demeure très secret sur leur collaboration. Elle a pris son courage à deux mains pour oser appeler la compagnie et elle est tombée sur une jeune femme charmante qui a bien voulu, après quelques rires et quelques remarques mignonnes, lui passer la ligne direct de sa patronne. Elle s’est précipitée dès la fin de la tonalité :
_ Bonjour ! Pourriez-vous dire à mon imbécile de frère que sa soeur cherche à le joindre depuis trop longtemps à présent pour que son absence de réponse entre dans la catégorie de ses mufleries habituelles ? Parce que tout de même… Je m’en veux de vous solliciter mais paraît-il que vous passez de nombreuses journées avec lui. Pardon… Je suis Ella. Wilde. Ella Wilde en fait.
La soeurette dans toute sa splendeur, qui a ponctué l’évidence d’un rire assez cristallin. Alors forcément, voir quelques jours plus tard débarquer le père, dans ce bureau complètement déserté par le fils, c’est presque étrange. Il pose son regard sur elle avant de s’avancer pour lui serrer aimablement la main :
_ Madame Oaks, enchanté, je suis Wyatt Wilde. Le père de James.
Il regarde alentours, une façon de considérer l’espace qui semble identique à celle de sa progéniture, mais il n’y a ni nervosité, ni cette énergie qui émane en permanence du rockeur, une énergie prête à tout survolter pour peu qu’il y ait le terrain pour le faire. Les yeux reviennent à elle, bleus comme ceux qu’elle connaît, mais sans cette familiarité qu’ils ont su acquérir. Wyatt est un homme de poigne, il mène ses affaires comme l’on mène des armées, sans jamais admettre que l’on puisse lui dire non :
_ Je ne passerai pas par quatre chemins, je suis là pour les quelques… ennuis que mon fils semble collectionner avec la justice. J’ai dans mes connaissances des avocats on ne peut plus brillants qui sauront le tirer de là très facilement voyez-vous. Alors si nous pouvions nous entendre sur les modalités. Il n’a d’ailleurs pas forcément besoin d’être au courant. Il serait préférable que mon intervention demeure entre nous.

L’ascenseur ne lui a jamais paru aussi lent. D’une lenteur folle alors qu’il perd la raison à envisager son père en ces lieux qui lui servent de retraite. Sous son t-shirt noir et blanc, il bouillonne, il sent son calme l’abandonner avant même de pouvoir pénétrer l’antre dans laquelle il l’imagine. Il n’hésite pas une seule seconde, tant pis pour son air trop lisible. Il s’est refusé de venir jusqu’à elle pour ne pas la perturber mais il ne peut pas la laisser avec lui en toute conscience sans sentir les murs dans lesquels il s’est retranché céder un à un. Il remonte le couloir sans attendre qu’Holly n’intervienne, ce qu’elle ne semble pas forcément vouloir faire d’ailleurs, et il pousse la porte du bureau avec l’inflexibilité de ceux qui se jettent dans l’arène. Deux paires d’yeux se tournent vers lui et il n’en considère qu’une seule. Il ne peut pas la regarder… Il n’en a pas la force, certainement pas aujourd’hui alors qu’il est là. Il le regarde d’ailleurs, il le regarde et son souffle s’accélère sans qu’il ne puisse le maquiller. Il y a autant de stupeur que de malaise qui émane de toute sa personne. Comme à chaque fois que son père daigne être en sa présence il a l’impression de retourner là-bas, il a l’impression d’être ce jeune homme paumé qui ne savait plus que hoqueter sa peine et laisser couler ses pleurs hystériques. Il a l’impression de hurler pour qu’il le considère, qu’il le considère enfin. Il déglutit avec tant de mal tandis que son masque tombe, trop fin pour qu’il puisse réellement faire illusion. James est nerveux, hors de son élément et pour la première fois, il semble tout sauf sûr de lui.

Wyatt le regarde pourtant, il le considère même. Cela fait un an qu’il n’a pas posé son regard sur son fils, un an à ne le deviner que sur des affiches ou dans les pages des journaux. Sur internet aussi, parce que le moteur de recherche lui renvoie les pages associées aux mots-clef qu’il a sans doute trop souvent interrogés. Il le regarde et se déguise sous une neutralité qui lui semble sonner faux. Il ne sait jamais comment il va réagir et cela le désarçonne. Lui qui se targue de tout prévoir en permanence, son fils est l’être le plus imprévisible qu’il connaisse et il aurait sans doute préféré éviter de le rencontrer ainsi. Régler ses ennuis aurait été plus simple dans l’intimité du secret et il aurait pu s’en aller, retourner dans son monde et le laisser dans le sien. Il voit les traits qu’il connaît par coeur, il voit une froideur trop souvent lue dans ses yeux. Il oublie d’y discerner toute la détresse qui fut trop abyssale ce soir-là pour qu’elle ne le hante pas. Il laisse tomber d’un ton très plat, d’où filtre une pointe de déception :
_ Ah. Tu es là.
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MEMBRE
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# Re: Suddenly reminded of things I thought I’d forgot _ Moira&James
message posté Lun 17 Avr 2017 - 3:21 par Moira A. Oaks





- Madame Oaks ?
- Oui, Holly ?
Moira remarque à peine la légère hésitation de sa secrétaire alors que son dos revient épouser son fauteuil après qu’elle a établi la conversation.
- Monsieur Wilde est à l’accueil. Il souhaiterait vous voir.
Les tiraillements qui ne quittent pas son ventre depuis neuf jours à se terrer dans ce bureau s’accentuent brutalement et la productrice grimace alors que son cœur s’affole sous ses côtes. Voilà plus d’une semaine qu’elle évite ses regards, sa présence, tout ce qui le concerne trop directement pour éviter de le voir. Et pourtant le temps n’a en rien atténué cette inquiétude terrible à l’idée de le confronter de nouveau. Elle reste hantée par le souvenir de ses mots, de ses gestes, et surtout de ce regard qu’il a posé sur elle, qui fait se tendre tous ses muscles chaque fois qu’elle y pense. Et elle y pense. Bien trop souvent. Moira met quelques secondes à trouver le courage de répondre à Holly. Ravalant son angoisse, elle se retranche derrière un air froid alors qu’elle se penche pour récupérer un dossier sur son bureau et souffle, d’une voix malheureusement trop incertaine pour entretenir parfaitement l’illusion :
- On peut savoir depuis quand James se fait annoncer ?
- Il ne s’agit pas de James, madame…
Moira tourne vivement la tête vers le téléphone comme s’il venait de lui annoncer la mort de la Queen Elisabeth. L’incompréhension la gagne quelques secondes avant qu’elle ne réalise ce que sa jeune secrétaire cherche à lui dire et ses yeux s’écarquillent un instant. Elle met un temps considérable à retrouver son calme ainsi que la force de statuer un presque ferme :
- Faites-le entrer.



Des jours. Des jours qu’elle n’a plus croisé son regard. Des jours qu’elle lui refuse le sien de peur qu’il y lise tout ce qu’elle se tue à lui cacher. Se concentrer sur son travail est devenu une tâche si vaine qu’elle s’écœure de ses trop nombreux échecs. C’est à peine si elle parvient à tromper les équipes du Royal Albert Hall lors des interminables réunions auxquelles elle participe pour organiser la représentation, des réunions qu’elle ne rate jamais, même lorsque sa présence n’est pas absolument nécessaire, dans le seul but de paraître assez occupée pour justifier son absence à toutes les répétitions des Wild. Car elle ne peut pas le voir sans craindre de perdre le peu de contrôle qu’elle garde sur ses sens. Sa force s’est étiolée en même temps que son courage lorsqu’il lui a arraché cette soumission abjecte contre la préservation d’un secret depuis longtemps éventé entre eux, un secret qu’elle voudrait pouvoir nier mais qu’elle continue d’affirmer dans chaque décision qu’elle prend. Parce qu’elle le suit toujours. Parce qu’elle le protège toujours. Parce qu’elle s’accroche à toutes ses fureurs et toutes ses intensités, embrasse toutes ses noirceurs et tous ses excès, car les sensations qu’elle en retire ont envahi son esprit avec une prégnance proche de l’addiction et si Moira le hait d’avoir su l’enfermer dans une telle dépendance, elle le hait plus encore d’en avoir pleinement conscience. Trop de peur, trop de colère s’engluent en une mélasse poisseuse qui s’écoule lentement dans ses veines et refuse de les quitter depuis qu’elle l’a confronté dans son bureau. Elle ne se défait pas du poison qu’il a injecté dans sa chair, de la marque de ses doigts imprimés sur sa taille comme une brulure sur la peau. Elle se souvient de chaque seconde, de chaque détail, avec une exactitude effrayante. Elle revoit le bleu glacial de ses yeux, le tremblement de son souffle quand elle lui a asséné le pire de ses coups, elle se souvient de sa main massant ses clavicules pour effacer le passage de sa fureur, de tous les silences qui ont accompagné ses mots les plus coupants, de tous les gestes qui ont suivi ses idées les plus crues. Tout l’obsède et la répugne, la repousse et l’enferme pourtant dans cette cellule dont elle se sait incapable de sortir, une prison sur laquelle James règne comme sur un fief, à la fois otage et gardien, condamné par sa propre folie, enivré par son pouvoir sur la seule à partager sa geôle. Elle aimerait tant s’enfuir, briser les fers qui la retiennent, le laisser seul dans cet univers qui n’accepte aucune contrainte autre que les siennes. Mais l’extérieur l’effraie plus encore. Il le lui a proposé. Il a ouvert la porte ce jour-là. Il l’a mise au défi de le fuir. Et elle n’a pas su le faire. Elle n’a pas pu. Alors elle se cache dans un recoin où il ne peut plus la voir, ferme les yeux pour se convaincre qu’il ne l’atteindra plus. Pourtant, elle le sent qui rôde. Elle entend son souffle. Et s’il respecte pour l’instant cette distance qu’elle lui impose, elle craint le jour où ses furies reviendront manger son espace, envahir sa sphère, car il reviendra. Il revient toujours.

La gestion du scandale avec Joe joue le rôle d’une distraction bienvenue malgré les préparations du procès qu’elle suit à peine pour s’éviter la torture de la mise à mort de Sebastian qui se dessine un peu plus de jour en jour. Alors que l’avocat ne se concentre plus que sur l’aspect judiciaire de la crise, Moira a hérité de tout le côté relationnel, centré surtout autour de l’équipe du Royal qui a rapidement montré ses éléments les plus réfractaires. Leurs noms se sont rapidement gravés dans l’esprit de la productrice qui les considère depuis comme les ennemis à mater avant le jour de la représentation qui leur donnerait une opportunité trop belle de faire payer à Wilde un affront dont ils n’ont pourtant jamais été les victimes, comme si leurs vies banales à en mourir les rendaient soudainement ambassadeurs d’une moralité qu’ils ne suivent sans doute que lorsqu’elle ne fait pas obstacles à leurs propres ambitions. Beaucoup sont des femmes, bien sûr, outrées par le comportement volage du leader du groupe et horrifiées à l’idée de travailler avec « un débauché misogyne » qui ne sait certainement rien à la « l’essence de la musique » qu’il a l’outrecuidance de salir de son aura malsaine. Cela ne sera l’affaire que de quelques semaines de pourparlers, si James se tient à peu près tranquille. Mais Moira se méfie bien plus d’un serpent aux atours de buffle qui tient une place nettement plus importante au sein de l’équipe du théâtre, et qui pourrait de ce fait leur nuire bien davantage. Neil Ainscough a déjà été un des plus difficiles à convaincre lors des négociations pour obtenir cette unique date au Royal. Alors travailler avec un rockeur excentrique en plein scandale judiciaire impliquant de surcroît une affaire de détournement de mineure, voilà qui risque d’entacher bien trop la réputation de son précieux théâtre. Oui, son théâtre. Car à l’entendre parler, c’est tout juste s’il n’en a pas dessiné les plans et supervisé toute la construction. Moira n’aime ni le ton qu’il emploie ni les regards provocateurs qui lui lance, tellement moins subtils que ceux de l’homme qu’il se plait tant à fustiger et en présence d’un maximum de témoins si possible. Jusqu’ici, elle évite chacune de ses estocades avec l’agilité fragile d’un toréador, attendant le moment où elle pourra enfin le frapper à son tour, avec une précision chirurgicale dont il ne pourra pas se relever. La perspective donne à son sourire des allures carnassières alors qu’elle lui renvoie sa dernière pique avec la rhétorique cinglante qu’on lui connait désormais, même en ces lieux. Ainscough fronce les sourcils, son visage se crispe, et sa réponse n’est qu’un soupir dédaigneux qu’elle prend comme une victoire sur cette manche. Il s’en ouvre plusieurs chaque jour, toutes plus ou moins longues, toutes plus ou moins coupantes, et Moira craint de plus en plus de devoir trouver rapidement de quoi mettre son adversaire à terre car elle sent parfois ses résistances vaciller dangereusement tant elle est à fleur de peau. Jamais elle n’aurait cru pourtant que son appui le plus précieux viendrait de Vladimir Jurowski lui-même. Depuis les débuts de sa collaboration avec les Wild, et en particulier avec James, il règne au sein du Royal Albert Hall l’ambiance à la fois frémissante et studieuse des génies qui se confrontent, s’apprivoisent et se complètent, au point que les voir travailler ensemble donne le sentiment d’être témoin de la création d’une œuvre majeure, de quelque chose doté de sens même s’il nous échappe parfois pour ne se laisser lire que dans leurs esprits à tous les deux. Souvent, Moira regrette de ne pas pouvoir les regarder disserter sur cette scène, présence évanescente qui se cacherait dans les gradins ou quelque part dans les coulisses, que James chercherait de temps à autre à la fin d’un morceau pour trouver un froncement de ses sourcils, un pincement sur ses lèvres, un acquiescement dans son regard, ces impressions qu’elle n’impose jamais mais qu’il a toujours prises avec cette considération restée depuis toujours le fondement de leur collaboration. Alors, elle se contente des échos qu’elle tire des musiciens, des techniciens, du chef d’orchestre lui-même lorsqu’elle le croise au hasard des couloirs. Savoir James plongé dans sa musique la rassure. Entendre Jurowski parler de lui avec l’admiration dissimulée derrière quelques piques subtiles la soulage et lui tire même quelques uns des rares sourires qui parviennent encore à adoucir son visage. Mais il lui manque. Ils lui manquent tous les trois, car éviter James revient aussi à se priver de Gregory et Ellis. Elle se demande souvent s’ils soupçonnent autre chose derrière cette absence qu’elle conserve depuis des jours, s’ils s’inquiètent de ne plus la voir derrière eux à chaque étape de leur parcours comme elle se l’était promis.  C’est une vibration dans la poche de son tailleur qui lui a un jour apporté la réponse, alors qu’elle n’écoutait plus depuis longtemps déjà les plaintes si répétitives d’Ainscough que même Michele Finley commence à fusiller du regard à mesure que sa découverte du travail des garçons la convainc de la risibilité des reproches de son collègue. Discrètement, Moira a récupéré son téléphone pour y trouver un message de Gregory, et son cœur s’est immédiatement serré en imaginant cet air penaud qu’elle a plusieurs fois vu sur ses traits et qu’elle ne supporte pas de lire sur son visage. Un soupir s’est échappé de ses poumons alors que ses doigts sont passés distraitement sur un de ses sourcils, un tic qu’elle conserve chaque fois qu’elle réfléchit. Elle a longtemps hésité avant de trouver quoi lui répondre, et n’a finalement écrit que quelques mots encore trop vagues pour être rassurants, elle le sait : « Beaucoup de travail avec Joe. Je vais essayer de passer, je vous le promets. »

Le lendemain, dans l’après-midi, les discussions avec les techniciens à propos de l’éclairage durant le spectacle la mènent avec Michele Finley tout en haut des gradins, d’où ils tiennent une vue imprenable sur l’ensemble de la salle, et en particulier sur la scène où ses yeux s’aimantent avec une force irrépressible. Elle le regarde, devine cet air éminemment sérieux qui lui fait légèrement froncer les sourcils chaque fois qu’il étudie ses propres partitions. Les éclairagistes parlent d’une voix forte en faisant de grands gestes pour illustrer leurs idées certainement merveilleuses mais qui la font se renfrogner quand elle ne parvient pas à entendre ce que Jurowski lance à James avant de lever les mains pour indiquer aux musiciens de revenir coller leurs lèvres à leurs embouchures. Le silence se fait dans la fosse alors que les techniciens continuent de le violer sans même s’en soucier, et Moira sent son échine se tendre aux premières notes qui s’élèvent jusqu’à elle. Sans s’en rendre compte, sa main s’est appuyée sur un des piliers alors qu’elle s’est approchée, le regard toujours rivé sur lui alors que les pincements de corde sur sa guitare font chanter les premiers accords de Micro Cuts, portés par tout le soutien de l’orchestre entièrement soumis aux volontés du génie russe.
- Moira ?
La productrice cligne soudainement les yeux alors qu’elle se retourne pour croiser le regard de Michele Finley qui l’observe avec un discret sourire sur ses lèvres fines, la tête légèrement penchée sur le côté. Voilà un moment qu’elle sent Moira absente, en particulier depuis le début de cet entretien avec les éclairagistes qui n’a jamais semblé plus mal tomber. Plusieurs fois déjà, Michele lui a proposé de sauter une réunion de moindre importance pour lui laisser le temps de suivre les répétitions, mais Moira a toujours refusé. Aujourd’hui pourtant, alors que les techniciens eux-mêmes ont senti qu’il valait mieux ne pas trop solliciter la productrice des Wild, Finley se sent le courage de lui poser une nouvelle fois la question, sans un mot. Et Moira s’entend balbutier :
- Michele, ça vous dérange si je… ?
Le sourire de son interlocutrice s’agrandit, et elle souffle avant de guider les techniciens dans les couloirs avec elle :
- Non, bien sûr. Prenez votre temps.
Moira lui rend son sourire et se retourne avec une drôle de lenteur pour poser ses mains sur la rambarde juste avant que les premières paroles de James ne résonnent dans l’acoustique phénoménale du Royal. Le falsetto qui se réverbère dans toute la salle la ramène à des souvenirs qu’elle se surprend à chérir plus encore maintenant qu’ils se teintent d’une nostalgie douloureuse, comme un temps heureux qu’on craint d’avoir à jamais perdu. Elle se revoit dans le studio d’enregistrement, de l’autre côté de la vitre, à écouter la première version d’un nouveau titre dont James vient de poser les fondations : des paroles entières, une mélodie déjà trouvée et un rythme presque arrêté. Le morceau se veut un tour de force vocal, uniquement en voix de tête, peut-être celle qu’il maitrise le mieux et qui est devenue sa signature sur nombre de ses chansons. Gregory et Ellis sont partis un peu plus tard que Holly qui a encore demandé trois fois si elle ne pouvait vraiment plus rien faire avant de quitter son service. Moira est descendue au sous-sol en début de soirée pour trouver James penché sur les tables de mixages. Il s’est immédiatement levé pour passer de l’autre côté et lui faire écouter le nouveau titre qu’il a tiré de ses rêves parfois étranges. Il l'a fixée de ses deux yeux bleus avec cette avidité pour son assentiment qui la surprend toujours. Moira a pris son temps, repassé dans sa tête les moments les plus puissants du morceau et ce refrain qu’elle ne cesse de se répéter. Ce refrain… Son cou s’est infléchi doucement sur le côté, et elle a avancé jusqu’au tableau de commandes pour établir la communication avec James.
- Jusqu’où tu peux monter ?
James s’est redressé en fronçant les sourcils, puis son expression s’est métamorphosée lentement, en miroir de la sienne, pour répondre au défi qu’il a pressenti dans ses prunelles. Le morceau s’est relancé. Une fois. Deux fois. Cinq fois.
- Monte encore.
Wilde s’est emparé d’une guitare lorsque l’instru n’a plus collé aux envolées qu’ils voulaient atteindre tous les deux. Il a enchainé les accords pour caler sa voix. Monter encore, toujours plus. Ses yeux sont chaque fois revenus s’aimanter aux siens, pour chercher cet appui et cette exigence qu’ils partagent, ce très léger froncement de sourcils qui lui dit comme il le pense que la performance n’est toujours pas parfaite. Et il a répété ce refrain à s’en déchirer la voix s’il ne la maitrisait pas comme il le fait.
- Plus haut, James.
Il a vidé sa bouteille d’eau, a violenté encore sa guitare pour lui faire cracher des notes toujours plus ambitieuses. Moira s’est sentie se crisper derrière la vitre alors que les mêmes phrases se répétaient dans sa tête. Vas-y, James… Vas-y, maintenant. Puis, ils sont venus enfin, ces frissons qui se sont emparés de sa chair, ont glissé tout le long de son échine pour envahir sa nuque et ses lombaires. Ses ongles se sont enfoncés dans le tissu de ses manches, et James a tenu jusqu’à n’en plus pouvoir, lâcher enfin cette tension qui bandait tous ses muscles lorsqu’il a laissé échouer ses derniers vers. Il l’a regardée encore, le front perlé de sueur, sans un mot. Et Moira a souri. Lentement, elle a glissé ses doigts sur la commande, et a soufflé enfin :
- Tu l’as.

Elle ne sait pas s’il peut la voir. Elle ne sait pas si elle l’espère. Mais ses mains se sont serrées sur la rambarde jusqu’à ce que les dernières notes se meurent dans l’acoustique du Royal Albert Hall et pendant un instant, elle a cru le retrouver.



- Bonjour, madame Oaks.
- Bonjour, Holly.
Le sourire de la jeune secrétaire suit Moira jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans son bureau, puis il se fane lentement alors que ses prunelles mettent un temps trop long à revenir sur sa tâche. Moira ne dit rien, mais Holly le sent. Elle sent cette tension qui ne quitte plus ses traits depuis que Wilde est venu avec Joe. Elle sait qu’elle ne descend plus au studio et que James n’est pas revenu dans son bureau. Elle sait que quelque chose se passe dans les locaux, et une sensation désagréable revient glisser le long de son dos comme un glaçon qui suivrait sa colonne. Elle s’inquiète, observe, mais ne sait ni quoi faire, ni si elle a seulement le droit de faire quoi que ce soit. James n’est plus le même, lui non plus. Elle ne le voit presque plus à leur étage, et ce qu’elle lit dans ses yeux lui pince le cœur chaque fois qu’il monte pour se perdre un moment autour de la machine à café. Elle sait que la sienne l’attend au sous-sol, avec le même café kenyan qui s’est lentement imposé dans toute la compagnie (pour le plus grand bonheur de nombre des employés, parait-il). Elle sait que rien ne justifie qu’il monte, à part ce regard qu’il garde chaque fois fixé sur la porte de Moira, comme s’il la convoquait sans un mot, et que l’absence à laquelle il continuait de se confronter finissait par le convaincre d’abandonner encore la lutte et de retourner sur ses terres au sous-sol, emportant avec lui cette tristesse qui semble lui coller à la peau depuis cette réunion dont Holly n’a jamais su la teneur. Les voir ainsi lui crève le cœur alors qu’elle se fait le témoin d’une déchirure qu’elle ne voit que trop mais dont elle ignore tout. Elle sent leur douleur qui résonne en elle, car si Moira a toujours été un modèle qu’elle a admiré puis apprécié véritablement, il est né avec James cette même affection que les quelques mots qu’il a glissés pour elle dans ce couloir n’ont fait que renforcer jusqu’à la rendre inaltérable. Plusieurs fois depuis, elle s’est surprise à avoir pour lui des élans protecteurs presque farouches à l’encontre des rares employés que Wilde n’est pas encore parvenu à séduire, balayant coup sur coup leurs arguments bien trop souvent tirés des torchons injurieux qui l’ont assassiné et de leurs rancunes face à un comportement excentrique qu’elle ne sait que de façade depuis qu’il a plusieurs fois laissé tomber son masque en sa présence. James fait aujourd’hui partie de ce clan qu’elle défend avec une ardeur mordante. Il est celui qui lui appris, à force de piques auxquelles elle s’entrainait à répondre avec toujours plus d’assurance, à avoir confiance en elle et à ne pas avoir peur de s’imposer, même à son niveau. Il s’est offert une place dans son cœur le jour où il ne l’a plus autorisée à l’appeler que par son prénom, et si quelques « monsieur Wilde » se sont encore glissés sournoisement dans ses phrases, les lapsus ont progressivement disparu avec les derniers signes de gêne qu’elle pouvait avoir face à lui. Alors elle veille, chaque jour, s’assure de passer régulièrement dans le bureau de Moira avec un dossier, un café, une question, un prétexte quelconque qu’elle ne résout étrangement plus par téléphone, préférant marcher des kilomètres par jour à osciller entre son bureau et celui de sa patronne quand elle n’use pas des mêmes stratagèmes pour rendre visite à James qu’elle n’a jamais tant vu occuper le studio depuis qu’ils ont terminé l’album. Elle ne compte plus les matins où elle l’a retrouvé endormi sur le canapé, comme après une trop longue insomnie qui ne l’aurait fait tomber de sommeil qu’au lever du jour, sa chemise froissée comme seul rempart contre la fraicheur d’un hiver qui tarde à se terminer. Holly l’a regardé longtemps la première fois, comme pour s’assurer qu’il respirait encore, sans oser approcher de peur de réveiller le fauve tapi dans sa tanière. Elle aurait tant voulu lire les songes qui faisaient parfois se plisser ses paupières, trouver dans sa tête les réponses qu’elle ne pourra jamais lui demander de vive voix. Elle s’est échappée sans un mot, profitant de son quart d’heure d’avance quotidien pour filer jusqu’au magasin d’ameublement le plus proche que les vendeuses venaient à peine d’ouvrir. D’un pas vif, elle s’est faufilée jusqu’au rayon coussins et literie pour trouver tous les plaids empilés sur une étagère blanche et passer sa main sur chacun d’eux. Elle s’est finalement emparée d’un gris type « angora » qui donne presque l’impression d’avoir une fourrure sous les doigts (ses préférés) et est revenue au studio en catimini. James dormait toujours. Elle a retiré ses chaussures devant l’ascenseur pour se glisser jusqu’au canapé en priant pour qu’il ne se réveille surtout pas pendant sa manœuvre. Lentement, elle a posé le plaid sur ses chevilles et l’a levé jusque sur ses épaules, après avoir failli mourir sur place lorsque James a inspiré un peu plus fort, perdu dans les divagations de son esprit ensommeillé. Puis elle s’est enfuie, s’assurant de disparaître avant qu’il ne rouvre les yeux.

Les jours se sont succédés, désespérément semblables. Holly aimerait tant oser leur demander ce qui les torture ainsi, lui et Moira, car elle devine les mêmes nuits agitées dans ces cernes qui assombrissent progressivement le dessous leurs yeux, les mêmes non-dits qui se cachent derrière cette manière subtile de s’éviter et de se chercher malgré tout. James lui pose parfois cette question quand elle passe au studio, toujours la même, et chaque fois elle ne sait pas ce qu’elle peut se permettre de répondre, piégée entre son devoir de réserve envers Moira et cette détresse à peine contrôlée qu’elle voit dans les yeux de James. Les premiers jours, elle a tenté de le rassurer. « Elle a l’air un peu fatigué, mais elle va bien. Ne vous inquiétez pas. » « Encore ce prêtre qui la harcèle au téléphone, je crois qu’elle arrive doucement aux limites de sa patience. C’est juste cela. » Plusieurs fois, elle est même parvenue à feindre un sourire presque convainquant. Mais les jours qui s’enchaînent ne laissent plus de doute quant à l’état de Moira et mentir n’a de toute manière jamais été un exercice dans lequel Holly excelle. La compagnie entière a senti cette froideur dans l’atmosphère, cette grisaille qui ne doit rien à l’hiver et qui s’est infiltrée jusque dans les couloirs du bâtiment pour durcir les traits de Moira. Depuis que la jeune secrétaire voit ceux de James suivre une pente dangereusement semblable, elle a cessé de lui dissimuler ce qu’il pressent déjà, car son regard bleu la supplie de le contredire quand elle ne peut que confirmer ce qu’il craint. Alors elle a fini par murmurer, en baissant les yeux :
- Elle a l’air triste.
Jamais elle n’a tant souffert qu’en voyant le tremblement qui s’est emparé du regard de James ce jour-là, et ses visites se sont faites plus fréquentes encore, comme si elle avait soudainement craint d’avoir ouvert une porte qu’elle aurait toujours dû laisser fermée.

Ce matin pourtant, Holly n’a ni repas du traiteur, ni café. Il est trop tard pour sa visite matinale, trop tôt pour lui demander s’il veut manger quelque chose. Mais elle triture nerveusement ses doigts dans l’ascenseur qui la mène au sous-sol, respire de trop grandes bouffées d’air alors qu’elle hésite jusqu’au dernier moment à aller au bout de sa démarche. Elle n’est pas parvenue à quitter cet homme du regard pendant de longues minutes, fascinée par ces traits si familiers et cette stature pourtant si différente qui lui donnent un air à la fois amical et inquiétant. Il lui a parlé très aimablement, quoi qu'avec l'assurance presque arrogante de ceux qui n'ont visiblement pas l'habitude qu'on leur refuse beaucoup de choses, et elle n'a su que réagir de manière très professionnelle pour dissimuler son trouble. Monsieur Wilde, le vrai monsieur Wilde (puisqu’il n’y a pour elle plus que "James"), est entré dans le bureau de Moira avec la rapidité des plus privilégiés, et Holly est longtemps restée figée sur sa chaise, immobile, comme entravée par un sentiment qui a refusé de la quitter : celui d'un manque dans ce joli tableau familial. Où est James ? Pourquoi son père rencontre-t-il sa productrice sans lui ? La jeune secrétaire s'est tendue sur son siège, a hésité de longues minutes encore. Puis elle s'est souvenue. Elle s’est souvenue de cette confiance qu'elle doit garder en son propre jugement. Elle s'est souvenue de cet esprit d'initiative que James lui a décrit comme la qualité ultime des meilleurs assistants. Alors après un dernier regard vers le bureau de Moira, elle s'est extirpée du sien pour suivre son instinct et retrouver le rockeur au sous-sol.

L'ascenseur lui paraît si lent tout à coup, comme pour mettre à mal ses dernières résolutions, tester sa résistance. Elle maudit ce temps trop long qu’il lui donne pour réfléchir, tous ces étages qui ne sont qu’autant d’opportunités de rebrousser chemin. Elle manque plus d’une fois de rappuyer sur un bouton de la cabine, n’importe lequel, pourvu que la machine s’arrête et lui laisse une chance de s’enfuir. Elle tient bon, mais elle tremble et lorsque les portes s’ouvrent enfin sur le premier sous-sol, elle ne se laisse pas une seule seconde, sort d'un pas trop rapide pour sembler sereine. James lève les yeux vers elle dès qu'il l'entend, et son regard s'approfondit dans le silence qui s'impose entre eux. Ses doigts se sont figés sur le pad de sa guitare. Il sent. Il sent son hésitation et la tension qui lui raidit le dos. Holly parvient par miracle à ne pas baisser le regard, et sa voix vibre de toute l'incertitude qui demeure quant à sa décision de le prévenir.
- Je ne sais pas si je dois vous le dire mais… Votre père est dans les bureaux. Il a demandé à voir madame Oaks.
Elle le suit du regard, impuissante, alors qu’il bondit presque en direction de l’ascenseur, et c’est tout juste si elle a la présence d’esprit de le suivre avant que les portes ne se referment. Elle reste à côté de lui, complètement en retrait, priant intérieurement pour ne pas avoir déclenché le cataclysme qu’elle pressent dans le feu qui s’est emparé de ses yeux. L’ascenseur s’ouvre sur leur étage, bien trop vite à son goût cette fois-ci, et James se précipite dehors avant même que les portes n’aient fini de s’ouvrir. Holly ne fait pas un geste pour l’arrêter, le regarde seulement s’engouffrer dans le bureau de Moira avec cette peur tenace qui continue de lui tenailler le ventre.



Moira s’est levée de son siège presque immédiatement après avoir demandé à Holly de faire entrer leur visiteur plus qu’inattendu. Quelques pas distraits l’ont menée à côté de son bureau dans une tentative plus ou moins fructueuse de faire disparaître la tension qui a brutalement envahi ses muscles. Mais son regard demeure aimanté à la porte comme si elle craignait de la voir s’ouvrir. « Monsieur Wilde… » Ce nom si familier ne devrait lui inspirer qu’une confiance sans borne et pourtant elle sait toutes les réticences qui demeurent dans sa tête du seul fait de ne jamais avoir eu à s’y confronter auparavant. Après ces mois de travail, ces scandales étouffés, cet album enfin achevé, Wyatt Wilde se décide finalement à apparaître, si tard que Moira peut difficilement croire qu’il ne vienne que par intérêt pour la carrière de son fils. Et on peut dire en effet qu’il prend le temps de choisir son jour. Jamais il n’aurait pu trouver pire moment pour sortir de l’ombre, à décider de se montrer au milieu d’une période si abrupte que le moindre affront supplémentaire la fait craindre de s’effondrer. Toutes les forces du monde se sont-elles liguées pour l’empêcher de se sortir James de l’esprit en faisant débarquer d’un coup toute sa famille dans son bureau ? Il faut dire que le clan Wilde semble avoir décidé une percée stratégique au sein de la compagnie, entamée en début de semaine par une jeune femme à la voix cristalline qui a contacté le standard dans l’espoir qu’on rappelle à la nouvelle star du label ses devoirs envers son adorable sœur. Holly a transmis l’appel sur un ton rayonnant comme si ses quelques minutes à discuter avec Ella Wilde avaient illuminé sa journée, ce dont Moira n'a pas douté un seul instant tant cette petite s’est montrée aussi pétillante que Gregory la lui avait plusieurs fois décrite. Elles ont ainsi échangéé toutes les deux une bonne dizaine de minutes pendant lesquelles la productrice lui a décrit les préparatifs du concert du Royal Albert Hall, l’a rassurée comme elle le pouvait sur la docilité de son frère, et est restée volontairement évasive quant à son état réel qu’elle se trouve bien incapable de connaître tant elle s’est efforcée de ne jamais le croiser. Sa gorge s’est serrée lorsqu’Ella lui a rappelé sans le vouloir cette réalité qu’elle déteste tout en priant pour qu’elle demeure immuable, celle d’être pour la première fois si éloignée de James qu’elle ne sait même plus s’il compose, s’il sort, s’il mange… S’il va bien, simplement. Alors quand Ella le lui a demandé, elle ne lui a promis que de glisser un mot à James pour qu’il la rappelle et le lui dise lui-même, une promesse qu’elle n’a à ce jour toujours pas eu la force de tenir.

Moira se demande ce qui, après la sœur, amène le père jusqu’à elle aujourd’hui, même si son instinct la rappelle bien vite à ce procès dont elle fuit toutes les avancées depuis qu’elle a fait sa déposition auprès de Joe, décrivant toute l’ignominie qu’ils ont exigée d’elle avec James. Chacun des mots qu’elle a livrés à l’avocat demeure gravé dans sa mémoire comme une monstruosité qu’elle ne parvient pas à se pardonner alors même qu’elle sert à sauver celui qui s’est octroyé une place dans son cœur qui n’a jamais paru si illégitime. Sa mâchoire se serre alors qu’elle lutte pour chasser les souvenirs de sa main dans son dos, de son bras sur ses épaules, de cette haine qui a transparu dans leurs yeux et dont elle ne parvient pas à se défaire malgré cette peine qui l’a déjà plusieurs fois faite trembler. La porte qui s’ouvre la fait presque sursauter et le doux visage de Holly apparaît dans l’embrasure. La secrétaire lui jette un regard attentif, comme si elle attendait une dernière confirmation que Moira lui donne en se redressant élégamment, puis Holly s’écarte pour laisser passer un homme à la stature étonnamment impressionnante quand on se souvient de celle de sa progéniture. Wyatt Wilde porte la prestance de son empire chevillée au corps et le charisme des puissants sur chaque trait de son visage que la productrice détaille avec une avidité poussée par les ressemblances flagrantes qu’elle trouve avec celui de James. Elle cligne plusieurs fois des yeux en croisant les siens, s’arrime à ce bleu qu’elle aurait juré volé à un autre, et elle doit se faire violence pour ne pas répondre en retard à cette main qu’il lui tend. Sa poigne se fait ferme sans être provocante. Elle retrouve ce sourire professionnel qui la sauve des situations délicates dans lesquelles il lui arrive de se trouver, et souffle, presque mutine :
- Cela ne fait aucun doute.
La ressemblance est trop frappante pour ne pas la troubler quelques secondes et elle en oublie même de lui proposer de s’asseoir, ce que le chef de famille ne semble pas relever alors qu’il enchaîne directement sur les raisons de sa venue qui réveillent brutalement Moira et excitent tous ses sens. Ses sourcils se froncent légèrement alors qu’elle écoute sans un mot. Mais son dos se tend sous sa veste de tailleur à l’instant où elle comprend ce qu’il l’amène enfin devant elle. Les idées se bousculent dans sa tête. Elle prend le temps de les considérer une à une sans remarquer ses bras qui viennent se croiser devant sa poitrine, comme une barrière qu’elle impose déjà entre eux. Son orgueil se blesse de voir sa compagnie ainsi dénigrée alors même qu’ils tirent James de tous ses écueils depuis le tout début de leur collaboration. Pire encore, elle se sent bouillir de voir ainsi oublié tout le travail qui tient Joe éveillé depuis des jours, qui l’empêche de voir ses filles, et qui augmente chaque heure l’épaisseur de ce dossier qu’il semble considérer comme le plus important de sa carrière. Moira plonge son regard dans celui du père. Elle n’est pas sans savoir ni ses relations, ni d’où il vient. Pourtant elle ne compte pas le laisser empiéter sur ses terres, et encore moins dans un secret ignoble qui, sous couvert de protéger la fierté du fils, l’infantilise de façon détestable. Moira finit par répondre sans jamais rompre le contact visuel, sa voix résolument polie ayant toutefois perdu sa douceur :
- Je suis sincèrement touchée par votre inquiétude, monsieur Wilde, mais je vous assure que nos équipes travaillent déjà depuis des semaines à tirer James de ses « ennuis » avec la justice. Notre service juridique est en étroite collaboration avec lui depuis que les premières vagues se sont faites sentir, et passer la main aussi tard dans le processus judiciaire me semble assez dangereux quand on voit toute la préparation déjà mise en place par nos soins. Si vous le désirez, je peux vous faire rencontrer notre avocat, Joseph Gyte, qui est chargé de la défense de votre fils. Je suis sûre qu’il se fera un plaisir de vous résumer toute l’avancée du dossier.
Elle ne peut s’empêcher de sous-entendre ce retard immense qui rend sa visite presque insultante alors qu’il entre chez elle avec la prestance d’un messie quand ils se sont depuis longtemps passé de sa bonne parole. Mais surtout, elle se sent animée d’une hargne plus tenace encore qui tient ses racines dans des sentiments qu’elle pensait avoir perdus et qui réchauffent ses muscles chaque fois qu’on s’attaque à un membre de son clan, en particulier quand on s’attaque à James, même aujourd’hui. Elle siffle :
- Mais il me semble surtout très déplacé de prendre pareille décision sans son aval et je vous avoue être assez décontenancée par ce que vous me demandez. James fait ses choix, et ce depuis ses débuts au sein de cette compagnie. Je ne suis pas la gardienne de son éthique, encore moins sa supérieure, et je serais une bien piètre productrice si j’utilisais la confiance qu’il me voue pour lui cacher des actions qui le concernent pourtant directement.
Elle laisse flotter un silence et jauge son vis-à-vis toujours sans agressivité mais avec une fermeté qui déteint sur son attitude après avoir imprégné ses mots. Des questions l’assaillent alors qu’elle se retrouve perdue dans cette rencontre aussi inattendue que les exigences qui l’accompagnent. Sa tête se penche légèrement sur le côté. Elle s’apprête à reprendre, mais la porte de son bureau s’ouvre violemment et c’est tout son corps qui se tétanise, retenant ses mots qui s’évanouissent dans le fond de sa gorge.

Sentir James aussi proche lui comprime le cœur si brutalement qu’elle manque de vaciller. Elle le détaille sans faire un geste, redécouvre ses traits qu’elle n’a plus eu l’occasion de voir depuis trop longtemps. Elle déglutit tant elle le trouve pâle, amaigri, et elle crève de ne pouvoir lui demander l’origine de ce mal qu’elle lit dans ses cernes, dans ses joues encore plus creuses, un mal qu’elle pense connaître sans pourtant oser y croire. Elle l’appelle silencieusement, ses yeux ne le quittant pas un seul instant. Regarde-moi, James… Regarde-moi, je t’en prie. Mais il se refuse, reste rivé sur son père, tendu comme il ne l’a jamais été devant elle. Moira se crispe à son tour sans jamais les interrompre, assiste à la scène dont elle s’est naturellement exclue, attendant qu’ils rompent eux-mêmes le silence qu’ils s’infligent. Elle a la désagréable impression de violer une intimité qu’on lui a pourtant imposée et sa voix reste éteinte dans le fond de sa gorge. Ses mots se meurent, se meurent tous en même temps, trop nombreux, trop incertains, trop fragiles. Il y aurait tant à dire pourtant. Tant à dire depuis des jours. Car elle ne devrait ressentir encore que de la haine en le voyant, mais la haine se fane dès l’instant où elle le regarde.  

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# Re: Suddenly reminded of things I thought I’d forgot _ Moira&James
message posté Lun 17 Avr 2017 - 21:56 par James M. Wilde



« Here we go I'm at it again
And once it’s started it’s so tricky to stop
Suddenly reminded of things I thought I’d forgot
You’ve got me loosening up my grip on the plot »

Moira
& James (& Wyatt)




Il n'entend plus rien. Il n'entend strictement plus rien alors que son passé se télescope avec un présent déjà rendu fragile par des nuits sans sommeil et des angoisses qui rongent toute son énergie, la dessinant comme fantomatique, parfois même flegmatique. Ne rien sentir, avoir l'impression de toucher le faux dans la réalité et de s'y abreuver sans jamais étancher une soif devenue anarchique à cause de la frustration. Rien ne sonne comme il le devrait, les mots échangés sont tous gâchés par cette absence qui creuse les infamies pour les rendre plus acérées encore sur la lame du souvenir, la musique est bancale et estropiée, si parfois elle s'élève jusqu'à cette excellence visée, c'est lorsque James parvient à la croire juste à côté, telle qu’elle l’est à présent, ses yeux rivés sur lui qui le brûlent, le silence de sa gorge peut-être même pire que son courroux. À côté de lui, comme elle le devrait, s'il n'avait pas dû entamer des hostilités qui le hantent et le laissent incertain, à observer une existence qu'il a l'impression d'avoir empruntée à quelqu'un d'autre. Il le regarde, il regarde ce père qu'il continue d'oublier pour ne plus jamais sentir la peur et la honte qui se déchaînent dans son ventre et sur ses traits, aujourd'hui, hier, demain. Les voix se rencontrent pour ne plus faire qu'une et les rires de la seule petite fille qui parvient à l'apaiser au moyen de ses facéties ressemble étrangement à celui de sa soeur, juchée dans son siège trop grand, dans la cuisine trop blanche et aseptisée de leur enfance. Leela devient Ella, et il aimerait soudain la tenir dans ses bras pour opposer ce rempart affectueux à ses guerres à jamais ouvertes avec celui qui l'a engendré. Il demeure muet, arrêté dans un élan qui persiste à serrer son coeur, se force à écarter tout autre élément de décor qui pourrait attirer ses yeux jusqu'à Moira, jusqu'à celle qu'il ressent tirailler les entraves de sa conscience pour libérer tous les mots qu'il aimerait prêter à leurs silences pour les étoffer, les étouffer aussi. Mais c'est lui qui étouffe. C'est lui qui étouffe à en crever, de ne pouvoir l'atteindre alors qu'elle est à quelques pas. De ne pouvoir lui assurer la souffrance qu'il a emportée avec lui pour la trainer comme une croix dans ses heures de solitude, et dans toutes les autres où le monde se presse autour dans une valse qui tourne ses esprits et ne les dévoie pourtant jamais de la douleur qui continue de les pervertir.

La voix de son père le fait frissonner, il entend tout le reproche dans les syllabes et dans le ton, il laisse la réprimande le blesser, le blesser plus profondément encore à cause de leur témoin mutique dont la présence lui semble aussi importune qu'appropriée. Sans doute ne relèverait-il pas la tête pour marcher dans la direction de Wyatt si Moira ne lui donnait pas la force de ne pas paraître trop accablé. Ses frissons durcissent ses muscles, forment une posture malingre et faussement assurée, où la nervosité continue de trahir tous les efforts pour paraître prompt à résister quand tous ses instincts lui dictent de fuir, fuir vite et loin, de ce qui apparaît comme un traquenard qu'il vient lui-même de refermer. James ne dit rien, son regard bleu glisse sur son père avec un mépris plus ostensible que celui dont il se croit victime et plutôt que de choisir la porte pour tout salut, il le dessine dans celle qui le lui a accordé dans tous les cris qui résonnent autour d’eux, d'autres voix pour se joindre à toutes les autres. Il choisit de s'interposer entre le bureau et la haute silhouette de Wyatt, le séparant d'elle, dans une hâte qui donne à sa démarche une sorte de précipitation lorsqu'il termine sa manoeuvre.

Ne la regarde pas. Ne la regarde pas. Tu ne peux pas. Tu ne dois pas. Ses prunelles restent rivées sur son père, il se meut en prédateur chétif qui ressuscite son courage dans des élans destructeurs, sa main s’agrippe à la surface la plus proche, une posture faussement nonchalante envahit son corps alors qu'il s'appuie au bureau et tourne son dos entièrement tendu à Moira. Il ne la voit plus... Il ne la voit plus, il n'en aurait pas le loisir même si ses envies hurlaient plus fort encore à l'intérieur de sa carcasse soudain fourbue. L'effort de venir jusqu'ici, à rebours de ses fautes, a été trop intense pour ne pas le confier au rivage complètement exténué. La voir... Tu ne peux pas, se répète-t-il sans cesse. Si elle lit ton regard, elle saura. Elle saura tout. Il ne peut rien lui dissimuler, il le sait depuis longtemps, il ne peut que surjouer des attitudes qu'il possède, et son jeu détestable a déjà été exécuté ici même, impossible de le rappeler à lui, pas dans l'incertitude, pas dans la douleur de l'avoir peut-être perdue. Il n'a rien dit, rien à personne encore, rien à Isolde qui puisse trahir les secrets qui le menacent à chaque heure, des secrets qu'il étoile sur sa peau afin de les oublier quand il parvient à retrouver sa chair et à se perdre dans leurs étreintes. Comment parler de ce qu'il condamne sans pour autant le détester, comment avouer ce qu'il craint, et qu'il ne pourrait dire qu'à Moira s'il lui était possible de lui parler. Il ne la voit plus, il se l'interdit et pourtant il la sent. Il sent sa présence se lover dans ses songes et dans sa tête. Dans son dos et le long de sa nuque, il frissonne de nouveau... Il la sent. Comme ce jour-là.

◊◊◊

L'acoustique du Royal Albert Hall est extraordinaire, le son tourne et revient jusqu'à précipiter une émotion d'une pureté sans limite, même si les musiciens qui la ressentent au moment où ils la dessinent sont les seuls à pouvoir en profiter aujourd’hui, ils ne peuvent s’appuyer sur une réaction extérieure, celle sur laquelle rebondit tout artiste qui vient se galvaniser à une foule. C'est la première fois qu'il répète Micro Cuts ici, c'est un titre si complexe à interpréter, si difficile à mener à cause de la prouesse vocale qu'il ne se l'inflige que peu, de peur d’éroder sa voix de tête qui demeure sa signature personnelle. Une voix découverte par hasard il y a très longtemps, trop haute pour le rock disaient certains, trop haute pour un homme était ce que d’autres prétendaient, trop haute pour les ombres qui en suintent pourtant se dit toujours James, trop angélique alors qu’elle appartient à une bête échappée des enfers. Une voix qui a toutefois remporté l'adhésion fébrile d'une communauté nombreuse désormais. Même le classicisme de Jurowski s'est vu impressionné la première fois qu'il lui fut donné de l'écouter dans toute la diversité de sa tessiture, et si le géant russe n'a semblé que peu intéressé extérieurement, il n'a fait que témoigner d'un peu plus de passion pour le musicien fantasque avec lequel il doit collaborer depuis. Une voix dont James n’a jamais autant abusé que dans l'écriture de cette chanson, particulière dans ses paroles, particulière dans sa musique et encore plus dans son enregistrement. Caresser ce genre de notes, il ne l'aurait jamais cru véritablement possible sans le concours revêche de Moira. Alors qu'il fait quelques vocalises pour préparer ses cordes vocales, il sent sa posture se tasser au fil de tous les souvenirs qui le traversent, un changement d'attitude qu'il tente de masquer en faisant les cent pas : il se souvient de son air derrière la vitre et de son défi, de ses encouragements presque sévères parfois, de cette ambition qui s’est déchaînée entre eux durant des heures. Et surtout il se souvient de sa silhouette entièrement aux prises avec son interprétation lorsqu'il a enfin atteint l'émotion qu'ils chassaient tous deux sans rêver même la trouver. En miroir, l'instant s'est gravé en lui dans toute sa brutalité, il n'a guère besoin de beaucoup d'efforts pour la recouvrer telle qu'elle fut, les yeux légèrement agrandis, la voix brouillée par ce qu'il venait de déclencher dans son corps et dans sa tête au moment même de ce refrain quasiment hurlé jusqu'à elle pour le libérer de toutes les entraves de sa propre chair. Il se souvient de son souffle saccadé après cela... Et de n'avoir pu que l’observer en silence, l’observer et sentir ses prunelles la sonder jusqu’au coeur pour la remercier dans l'intimité de leur duo qui vise toutes les excellences et les sensations qui leur sont chères.

Ce remerciement qu'il aurait réitéré aujourd'hui si elle avait été présente, à proximité, à l'observer pour le juger, le conforter ou au contraire le challenger encore. Et encore. Alors quand les premières notes de l'orchestre l'accompagnent, il ferme les yeux et il débute avec le seul secours de ses pensées, et des émotions arrachées à un passé qu'il craint d'avoir totalement condamné. Il cherche dans ce qu'elle lui a offert ce jour-là, les sensibilités qui leur ressemblent, il relève le professionnalisme qu'ils chérissent, et son visage se ferme, entièrement concentré sur les harmonies qu'il doit toucher, celles de sa guitare et de sa voix qui monte toujours davantage, entièrement donné à des images qui ne font qu'exciter une douleur de plus en plus palpable, et qui envole les notes du morceaux jusqu'aux voutes où il ne peut savoir qu'elle se dissimule pour l'écouter. Et pourtant... Il la voit, il la voit partout et il la ressent. Dans son corps, dans sa tête, ses souvenirs se modèlent et s'épanouissent, sa voix se libère, se libère au point de frôler une clarté terrible qui rend bientôt à ses yeux l'envie de scruter les ombres et les horizons de la salle de spectacle. Et dans l'absolu des notes jamais atteintes qui sont devenues siennes grâce au concours de leur entente, qui lui apparaît impossible à briser, impossible à perdre sans que son monde ne bascule et ne disparaisse, se noie dans le néant qu'il a déjà bien trop touché, il fixe le vide des gradins, les ténèbres des arcades et la trouve. Ses instincts lui dictent la folie de la croire là, présente à l'écouter et il choisit son fantasme plutôt que la réalité qu'il croit dévolue à l'absence. Il la fixe dans la réalité de sa musique, l'arrache aux ombres et la rejoint. Les dernières notes s'échappent en un cri, un cri pour sursoir à la peine, pour tuer quelques secondes la souffrance qui palpite, qui mord sa chair et sa peau. Un cri jusqu'à elle et les éternités qu'ils ont promises pour dissoudre les barreaux de leur prison. Le cri franchit toutes les barrières, tourne et s'étiole dans l'air, le gifle et le déstabilise, il demeure interdit de l'avoir exprimé. Une note mourante dans l'éther et pourtant confondue à l'existence qu'il a choisie. Terrible et magistrale, horrible et abyssale. Greg le regarde lui aussi... Le regarde, le souffle court et l'émotion inscrite dans ses iris, une fois la partie instrumentale entièrement jouée. Il comprend sans savoir, et il sait sans comprendre. James fixe encore le vide, il fixe le vide et il ne la voit plus. Son coeur palpite plus fort quand la douleur revient. Il se détourne du vide, se détourne de ses souvenirs et rejoint ses acolytes pour choisir le prochain titre à répéter. Le cri qu'il a poussé lui semble toujours tournoyer dans le vide qu'il a quitté, il rejoint tous les autres qui habitent sa tête et disparait.

◊◊◊

_ C'est un problème peut-être ? Aux dernières nouvelles ma présence est plus légitime que la tienne en ces lieux.
La voix de James est acérée d'une dureté non dissimulée, et c'est sans préambule qu'il se défend de l'apparition d'un père qu'il continue de détester. Plutôt l'agressivité que de lui laisser une seule seconde pour dévoiler toute la peur qui continue de faire se hérisser sa nuque. L'incongruité de sa venue le rassérène quelque peu et il se conforte en se trouvant très légitime à exiger des justifications qui pourtant peinent à venir. Les bras croisés de son fils qui font écho à la posture adoptée par la productrice achèvent de renfrogner Wyatt, déjà bien refroidi par le manque cruel de professionnalisme de cette femme qu'il considère comme téméraire sans qu'il ne puisse comprendre ses motivations. Elle doit pourtant connaître James et sa ligne de conduite catastrophique, suffisamment le connaître même pour venir quérir l'aide où qu'elle puisse se présenter. Il a à peine eu le temps de rétorquer dans le secret de ce bureau maintenant trop habité, cette phrase sur un ton avoisinant une froideur endimanchée, trop prégnante pour que la politesse toujours apparente ne se voit sérieusement blessée : « C'est justement parce que James fait ses choix et les fait souvent mal que je me vois contraint de remettre en doute toutes les démarches dont vous vous enorgueillissez quitte à courir vers quelques dénouements hasardeux. Mes affaires ne souffrent pas l'incertitude et les questions de préséance d'une petite production, voyez-vous, me semblent bien moins peser dans la balance que cette réputation entachée qui démontre justement que vous placez bien mal votre confiance. »

Il a voulu frapper vite et frapper fort, comme s'il avait senti le vent tourner en provenance directe de l'ascenseur dont la lenteur aura été le problème de chacun aujourd'hui. Quitte à frapper bassement, Wilde senior ne s'embarrasse pas de la demie-mesure lorsqu'il estime que la procédure est trop lente et que tous ses passes droits pourraient accélérer la marche de la justice voire en étouffer les cris une fois de plus, ce qui serait encore préférable à son sens. Alors la confiance de James et ses relations avec sa jolie productrice... Il les balaye tout comme il a balayé l'air en achevant sa phrase. Avant qu'il ne se matérialise, convoqué depuis quelques limbes où il se dissimule, retors, maigre, certainement bouffé par la drogue et sa vie débridée. Le soupir de Wyatt face à la réplique de son fils est agacé, le souffle est presque dru avant qu'il ne rétorque sur un ton similaire, preuve qu'il n'est jamais possible d'avoir une conversation normale avec lui :
« Aussi légitime que ta présence dans la presse ? »
La main de James serre un peu plus fortement le plateau du bureau, ses ongles griffant légèrement le bois brillant, alors que ses pensées accablent plus encore son attitude qui se rigidifie. Bien sûr... Bien sûr, la presse. Pourquoi serait-il ici si ce n'était pas régenter une vie dont il n'a cure que lorsqu'elle manque de menacer la tranquillité de la sienne ? Cette honte continue de galoper sous sa peau et d'handicaper sa repartie qui se fait plus ralentie, perdue dans une superbe éclatée aux pieds de son géniteur. Il ne peut que le fusiller du regard et dépeindre dans ses prunelles tout le dégout d'une démarche qu'il devine et dont il sait Moira entièrement innocente. Moira ne chercherait jamais à discuter son avenir dans son dos, si ça avait été le cas, la petite ne se serait pas amenée aussi alarmée jusqu'à son antre pour l'en tirer dans un appel déguisé par le couvert de son inquiétude. Il se demande s'il a eu le temps de la remercier ou s'il l'a plantée sans un mot pour la raccompagner.

Dans son silence éloquent, il s'en veut, il s'en veut de ne l’avoir pas choyée pour sa gentillesse, cette gentillesse constante qui fut la sienne ces dernières semaines, à redoubler d'ingéniosité pour distribuer des douceurs quand il n'en recevait plus en ces lieux, substituant les attentions de sa patronne par les siennes. Il ne l'avait même pas particulièrement noté avant qu'il ne se retrouve un matin, blotti et quasiment enfoui sous un plaid si confortable qu'il aurait pu s'y laisser dépérir des heures durant. Un présent qu'il a chéri bien plus que n'importe quel autre plus onéreux, comme son canapé design ou sa machine à café de dernière génération. Ce plaid n'a rien de spécial et pourtant il représente toute l'évolution de leur lien qui fut graduelle. Des piques froides qui cherchent à vexer et à dessiner des réactions dignes de son intérêt jusqu'à obtenir cette défense farouche qui rend l'assistante digne d'appartenir à son clan de privilégiés. C'est en montant, un autre soir de solitude, pour tenter de brasser un air habité plutôt que la désertion de sa retraite qu'il l'a entendue aux prises avec l'étudiant stagiaire et binoclard qui fraye dans les sphères comptables de la boîte. Elle défendait si bien sa réputation, avec sa petite voix qui se perchait de plus en plus tant l'autre continuait de montrer des arguments obtus sur un ton agaçant qu'elle en est devenue absolument touchante. Le plaid par là-dessus et lui dessous, il ne lui réserve plus qu'un accueil amical à défaut d'être en ce moment très chaleureux. Mais il sent qu'elle détaille sa souffrance et ses silences, il le sait à chaque fois qu'elle appuie un peu plus longtemps son regard dans ses yeux quand elle n'aurait jamais osé le faire à leurs débuts.

Holly lui a appris qu'il était encore capable de se faire apprécier, malgré les masques, les mensonges et les reliquats d'une conduite symptomatique de toute une vie à désespérer. Elle lui a fait comprendre qu'il pouvait trouver chez des personnes jugées inexistantes tout le prisme de l'âme humaine, celui qu'il se plaît à peindre et à révéler au gré de sa musique. Et elle aussi elle s'est peu à peu ciselée dans le plus joli des matériaux, plus mordante aujourd'hui, prompte à lui renvoyer ses jeux d'esprit, elle est devenue une charmante adversaire qu'il se plaît à continuer de renforcer, une alliée pleine de prestance qu'il aimerait voir un jour se prévaloir de ses choix comme il le fit des siens... Tout du moins à l'accoutumée. Car de ses choix plus que des cendres et de l'encre qui dégouline sur le papier. De ses choix, le malheur révélé un jour par Holly au détour d'une phrase, le malheur de Moira qui l'a percé d'une toute nouvelle blessure qui demeure béante et qui continue de saigner à la sentir si proche. La sentir prise dans les filets de sa vie, une fois de plus, peut être une fois de trop. Lui imposer sa déraison journalière c'est déjà si cher payé, pourquoi devrait-elle en plus subir les conflits épidermiques qu'il continue de nourrir avec son père ? Pour elle... Pour la petite Holly... Et pour tous ces autres qui le soutiennent d'un regard ou d'un mot, il refuse soudain de s'écrouler face à Wyatt qui a toujours cherché à le silencer pour maintenir l'illusion de la paix. Il relève la tête, redresse sa stature et crache soudain, plus incisif que jamais :
_ La presse ? J'y suis en permanence... C'est juste que tu as dû t'égarer au dehors de ta toute petite case estampillée « Finances et Sénilité ».
Le père plisse son regard flamboyant, il a parfois l'impression de le retrouver inchangé, tel qu'il fut à 16 ans, indomptable et indompté. Il ne se laisse guère démonter et son sourire en coin montre qu'il entame une partie qui fut jouée bien des fois, et qu'il est certain de gagner. Ce front allié, la productrice en écho indéchiffrable de sa créature trop bavarde, lui donne envie de mordre à son tour :
« Je vois que ton grand numéro s'est étoffé, tu sais à merveilles jouer l'imbécile à présent que tu as usé ton rôle de marginal à la petite semaine. C'est sûr... Pour passer sur des filles plus jeunes que ta soeur, il faut être sacrément attaqué ou faire mine de l'être. »
_ C'est pour ton petit sermon annuel que tu es passé ? La messe est dite, tu peux te tirer.
« Figure-toi que j'ai eu la maladresse d'essayer une fois encore de t'aider. »
_ De t'aider toi-même tu veux dire.
« Si tu n'étais pas en perpétuelle crise d'adolescence, James, tu finirais par comprendre que c'est exactement la même chose. »
_ Et si tu n'étais pas perpétuellement un gros con tu pourrais comprendre que je suis assez grand pour régler mes problèmes comme je l'entends.
« Assez grand... Pas suffisamment pour épargner un tel déballage devant ta productrice ! »
James se redresse plus encore, sa main blanchie alors qu'il resserre sa prise comme pour s'empêcher de bondir. Il éructe :
_ Rien qui ne me concerne n'a à lui être caché. Ce sont tes manoeuvres qui se complaisent dans les manigances, Wyatt !
« Je ne sais même pas pourquoi je m'use encore à venir faire le ménage derrière toi... »

Wyatt secoue la tête, se passe une main nerveuse dans les cheveux, une nervosité que James ne parvient pas à remarquer, croyant son père toujours parfaitement maître de ses attitudes en toute situation. Le père se braque à se voir ainsi portraituré devant celle qui eut pu être un soutien bénéfique dans une tractation qui s'avérait simpliste avant qu'ils ne fassent montre tous deux d'autant d'agressivité. James se drape dans une suffisance qu'il peine à maintenir alors que la fatigue l'étreint, et que son esprit se brusque à son père pour aussitôt chercher le confort auprès de Moira, dans des pensées complexes qui la peignent comme en plein jour et qui toutefois ne lui rendent pas l'hommage qu'il crèverait de lui apporter par l'intermédiaire de son regard. La regarder et se souvenir qu'il n'est pas tel que son père le voit, se retourner pour la trouver telle qu'elle fut, toujours là pour le recueillir à l'orée de ses iris bleues. Il grince, les dents serrées, soudainement exténué :
_ Je n'ai pas besoin que tu interviennes. Je n'en ai jamais eu besoin...
« Ça n'était pas le cas il y a quelques années. »
La remarque assassine fuse et pénètre James comme un coup qu'il aurait reçu en plein plexus, sa main agrippe à tel point le bureau que tous les tendons de son poignet se mettent à saillir sous sa peau. Il n'a pas pu dire ça... Il n'a pas pu. Il n'a pas pu. Non. Son souffle se bloque dans sa gorge et il se retrouve à dégénérer, enfermé dans des souvenirs qui l'engluent et cherchent à le contraindre. Des tremblements parcourent les muscles de ses épaules qui ne lui ont jamais parus aussi noués et sa respiration se saccade au rythme des pensées qui se brisent à ne plus savoir où se tourner. Et c'est la haine qui reparaît, une haine si égale et si entière qu'elle semble le statufier, une amie si honnie que le langage laisse une saveur d'étrangeté sur sa langue.
_ Je te conseille de...
Et il serre encore. Il serre encore à briser les os de ses doigts sur ce putain de bureau dont la surface tangue au rythme de ses peurs, de ses angoisses et de toutes ses colères. Wyatt exhale une phrase qui ne veut pas sortir non plus, tout aussi interdit que son fils mais sans qu'on ne puisse mesurer le tourment qu'il retire des mots qu'il a par mégarde employés. Il n'a pas dit cela. Non. Il ne s'est pas oublié à formuler une telle pensée. Ce n'est pas ce qu'il cherchait à dire... Et il se dédouane en collectionnant tous les souvenirs qui ne furent pas tragiques, tous les autres souvenirs pour le garder de la nuit où il a découvert son fils moitié fou. Il a voulu parler du reste, de tous les moments de dispute, des passages au commissariat, des discussions qui cherchaient l'apaisement auprès des voisins, des gamines abandonnées à peine jetées du lit d'un adolescent enfiévré, des parents des mêmes gamines qui lui vouaient une rancune tenace, du débat argumenté qu'il a fallu entamer avec le doyen de la Royal Academy of Music pour que son dossier soit retenu, de tous ces moments dont James n'a jamais rien su et qui lui ont donné l'impression de faire ce qu'il fallait. Mais il le voit, il le voit blême et enragé, à trembler des sursauts d'une âme qui ne s'est visiblement jamais apaisée et il s'en veut. Il s'en veut d'avoir parlé mais sait également qu'il ne peut effacer les mots qui rouvrirent une porte sur le passé qui les a à jamais séparés.

« Nous devrions sortir. »
Il reprend la main, cherche à le mener comme il le fit dans la détresse la plus intense mais James refuse, renâcle comme l'animal qui sent que l'on cherche à le mener à l'abattoir et sa main continue de saisir le bureau, le seul point d'ancrage d'une destinée qu'il a l'impression de sentir vaciller, autrefois et maintenant se rejoignent et il souffle sur un ton qui semble arraché à la tombe :
_ Non. Non. Je te l'ai dit. Elle n'a... Elle ne...
L'incohérence des propos ne fait que renforcer la colère qui le secoue tout entier, la tension dans son corps ressort entièrement dans sa voix, et il ne sait plus où il est, là-bas, ici, maintenant, plus tard, jamais. Il n'a pas dit ça. Il n'a pas dit ça. Tout tourne en rond, il veut qu'il disparaisse. Il veut oublier la colère, la rage et la peine, cette peine hérissée d'une souffrance si immense qu'elle retombe par vagues sur sa silhouette qui n'a jamais parue aussi maigre. Il continue de jauger son père mais il ne le voit plus, il commence à s'enfermer sous le couvert de ses angoisses et de chercher dans les ténèbres un repli pour se planquer. Sa voix n'est plus qu'un écho catastrophé, où filtre cette haine qui vient au secours du mal qui le pénètre là où les mots ont ouvert d'innombrables plaies qui vomissent l'horreur et les images qui défilent sur son visage :
_ Je veux... Je veux... Qu'il parte.
Sa voix perdue dans les ombres. Sa voix perdue qui cherche la sienne, sa silhouette qui corrompt la glace des ténèbres pour se découvrir dans les replis des souvenirs et les habiter eux aussi. Sa silhouette dans son dos pour seul support à présent qu'il se sent s'écrouler et qu'il n'a même plus la force de hurler. Il a déjà trop crié ici et sa voix s'est enfuie... Enfuie avec toutes les autres qui continuent de résonner dans sa tête. Mais elle est là. Elle est là n'est-ce-pas ? Elle est là, Moira. Elle est toujours là, avec lui, dans les ombres promises qui les réunissent. Qui poursuivent leurs oeuvres sans même leur secours conscient car ils ne peuvent se rendre, si ce n'est l'un à l'autre. Dis-moi que tu m'entends. Dis-moi que tu es là... Dis-moi que si mes regards sont interdits et ne peuvent te toucher, mes mots ont encore ce pouvoir. Je veux qu'il parte... Qu'il parte de chez toi. Qu'il parte des décors de nos déraisons et de ce que nous construisons. Ne le laisse pas atteindre ce que nous avons permis ensemble, ici même.
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MEMBRE
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# Re: Suddenly reminded of things I thought I’d forgot _ Moira&James
message posté Sam 29 Avr 2017 - 17:03 par Moira A. Oaks





Les frissons parcourent son dos comme la langue râpeuse d’une créature informe qui voudrait la voir vaciller quand elle n’a jamais tant désiré rester droite face à l’arrogance de ces yeux au  bleu si familier qui la fixent sans qu’elle n’y trouve la chaleur qui habite le regard du fils. La remarque cingle Moira si brutalement que son masque glisse une seconde à peine, dévoilant sa surprise en même temps que la blessure de voir leur travail à tous ainsi dénigré. Le terme « petite production » gifle son égo comme la main de Wyatt qui balaye l’air, mais le mépris pour son fils à peine voilé qui suinte dans chacun de ses mots l’enrage plus encore et elle manque de répliquer sur le même ton que son vis-à-vis quand l’entrée de James coupe net tous ses élans. Elle ravale l’acidité de ses paroles, passe les attaques qui ont tendancieusement dérivé vers le personnel comme le cynisme d’une logique qui semble mettre la dangerosité de la situation pour son fils derrière les conséquences qu’elle peut avoir pour la tranquillité familiale, une considération si éloignée de celle inculquée par ses parents que Moira ne peut même chercher une seconde à en comprendre les raisons. Wyatt s’attire immédiatement un ressentiment farouche qu’elle ne dévoile que dans son regard quand elle retient tout ce qu’elle aurait aimé lui dire pour en protéger James dont l’état transparaît si clairement dans la tension qui lui mange les traits qu’elle n’ose pas ajouter sa fureur à celle qui s’échappe déjà de tous les pores de sa peau. Son état l’alarme tant qu’elle ne peut dissimuler le trouble qui l’envahit pendant des secondes qui s’étirent à n’en plus finir. Elle le fixe à en oublier son père et ses offenses, à ne plus voir qu’eux dans cette pièce qu’il a désertée depuis qu’ils ont eu la folie de s’y déchirer. Elle le fixe à en oublier ses propres résolutions qui se fissurent comme ses certitudes. Mais les premières répliques claquent entre les murs oppressants du bureau qui semblent lentement se refermer sur eux et elle revient sur celui qui menace le faible équilibre qu’il lui reste alors que James semble dangereusement vaciller près d’elle.

Chaque respiration devient un effort quasi surhumain alors que la lourdeur de l’air semble peser d’un poids considérable sur ses côtes. Les yeux de Moira ne savent qui fixer du père ou du fils, balayent la pièce dans l’espoir de trouver sa place quand son bureau ne lui a jamais paru si étranger. Les murs délimitent un nouveau champ de bataille, si semblable à celui sur lequel elle a chu des jours plus tôt face à l’homme qui reste pourtant dos à elle aujourd’hui, comme s’il ne craignait aucun poignard qu’elle pourrait lui planter. Moira cligne des paupières, tente de lire dans leurs postures la rupture qu’elle pressent depuis ce premier regard qu’ils ont échangé. Le conflit opposant Wyatt Wilde et son fils jouit depuis longtemps d’une renommée croustillante dans les hautes sphères du monde musical où les amateurs de racontars s’opposent à louer le courage d’un artiste qui s’est émancipé pour le salut de sa musique ou à fustiger l’attitude ingrate d’un héritier qui n’a renié ses origines qu’après en avoir profité de tous les fruits. Pourtant alors que James vient s’appuyer sur son bureau, si raide dans son ton et sa posture, elle craint que leur affrontement ne soit encore gravement sous-estimé. Les muscles de Moira se tendent en miroir des siens. Elle met de trop longues secondes à revenir sur le visage du père, garde le regard rivé sur la nuque de James qu’elle continue de fixer comme pour le convaincre de se retourner, une prière mutique à laquelle il ne répond pas. Ses mains sont cramponnées au plateau du bureau, les extrémités trop blanches pour y être simplement posées. Moira sent la violence qu’il musèle sans oser y croire tant elle paraît prégnante, glissée dans chaque frisson qu’elle devine sous sa peau. Elle reste derrière lui, s’efface, attend qu’on lui montre le rôle qu’elle doit incarner quand elle se sent immédiatement de trop, plongée tête la première au cœur de différends familiaux qui ne la concernent pas. Les verbes claquent, la machine s’emballe, et elle demeure spectatrice impuissante d’une joute aux allures de massacre, car James ne tient pas. Il ne tient pas face aux coups de son père. Il ne tient pas sous la fatigue qui l’accable. Il ne tient pas car il reçoit tout avec trop de force, comme déjà trainé aux limites de sa résistance quand son arrogance lui aurait normalement permis de faire front des heures durant. Moira le voit à son souffle qui se saccade, à ses mains qui blanchissent sur le bois de son bureau, à ce regard qu’elle distingue à peine depuis qu’elle s’est excentrée pour avoir une chance de le lire. Et le voir trembler la déchire plus encore que cela ne le devrait.

Le fiel de Wyatt se déverse et l’engloutit avec eux dans les méandres de leur conflit. Elle se voit tirée au cœur du champ de bataille alors qu’il pointe du doigt sa présence qu’elle peine elle-même à justifier.  Mais la réponse de James la cueille en plein ventre et son regard revient sur lui, plus suppliant encore alors qu’elle souffre chaque seconde un peu plus de ne pas pouvoir le voir. Pourquoi se refuse-t-il à elle s’il ne la rejette pas face à son père, s’il ne lui demande même pas de les laisser seuls quand tout exigerait qu’elle parte ? Pourquoi la garde-t-il avec lui s’il ne peut même pas la regarder ? Les questions résonnent dans son esprit qui s’embrouille à recevoir trop d’informations qu’elle ne sait décrypter. Elle frissonne à entendre James appeler son père par son prénom comme si aucun lien de parenté ne les unissait, un choix blessant qui ressemble fort à une habitude qu’elle n’adopterait jamais avec sa propre famille. La profondeur de leur rupture éclate sous ses yeux quand toutes ses origines lui échappent. Pourtant, alors que les gestes de Wyatt se font moins sûrs, elle ne peut empêcher sa tête de s’infléchir légèrement sur le côté, car pour la première fois depuis qu’il est entré dans son bureau, elle comprend qu’il chancelle lui aussi dans cette lutte insensée. James l’accable toujours sous un regard trop dur. Son aide n’est pas la bienvenue, ce qui ne surprend pas Moira. Et pourtant la dernière réplique les percute tous de plein fouet.

La productrice met de trop longues secondes à saisir ce qui se déroule sous ses yeux. Le sens de la phrase lui échappe mais ses ravages lui explosent à la figure quand elle sent James s’effondrer à côté d’elle. Ses yeux fixent toujours son père alors que sa douleur se répercute dans le ventre de Moira comme un rappel du lien qu’ils partagent et qu’ils ont trop malmené ces derniers jours. L’écho de sa souffrance se fait plus fort encore dans le silence qui suit l’estocade. Ne grince que le bois du bureau qu’il écrase sous ses doigts. Jamais Moira ne l’a vu si blanc. Elle plante ses ongles dans le tissu de son tailleur, lutte encore pour ne pas intervenir, étouffée par ce rôle de spectatrice duquel elle ne parvient pas à sortir, comme si elle n’en avait pas le droit. L’instinct lui fait amorcer un pas en avant mais elle se ravise au dernier moment, perdue dans ses sensations et les pensées de James qui ne lui ont jamais été plus hermétiques. Il s’accroche mais ses muscles tremblent. Il tire de ses dernières résistances quelques mots qui ne parviennent pas à donner une phrase et son souffle qui s’échoue ne s’attire qu’une réponse toute aussi évanescente dans la bouche de Wyatt. Moira cesse enfin de fixer les mains de James et lorsqu’elle lève les yeux, elle se tend davantage encore car elle ne voit qu’une souffrance dangereusement semblable à celle du fils quand elle trouve le regard du père. Son malaise est moins prégnant. Il a cette maîtrise des hommes de son envergure, la réserve qu’obtiennent ceux qui se sont trop entrainés à cacher leurs émotions. La déchirure est là pourtant, dans ses traits qui ont un instant tremblé, dans ce regard rongé par les remords qu’il pose sur son garçon. Le coup est malheureusement déjà porté et alors qu’il propose à nouveau d’éviter que sa productrice n’assiste aux tourments familiaux, James refuse encore, d’une voix si tremblante qu’un frisson se met à parcourir Moira de la nuque aux lombaires. Elle respire un air qui lui paraît trop sec, fait blanchir sa lèvre à la mordre si fort. Elle lutte contre le désir fou de s’approcher, d’aller quérir ce regard qu’elle ne cesse d’implorer, de poser cette main sur son épaule pour le forcer à se tourner vers elle et lire dans ses yeux ce qu’il veut qu’elle fasse. Mais elle n’ose pas. Elle n’ose pas car jamais elle ne l’a vu fixer quelqu’un avec tant de rage. Jamais elle ne l’a vu si proche de libérer cette violence qu’elle sait partout dans son corps qui continue de s’ancrer au bureau pour s’empêcher de rompre ses derniers fers. Et alors que sa voix perce une dernière fois, Moira ne peut dissimuler le sursaut qui contracte brutalement tous ses muscles.

Neuf jours. Neuf jours qu’il ne s’est pas adressé à elle. Neuf jours qu’ils s’infligent le pire à ne partager que le néant, à se refuser jusqu’à leur colère. Neuf jours qu’elle le fuit et crève de le faire, qu’elle l’attend et garde sa porte close. Mais alors qu’elle ne voyait que l’ultime déchirement venir briser leur silence, c’est son appui qu’il vient chercher, sa main qu’il tend vers elle pour s’empêcher de sombrer face à son père. Moira cligne des yeux plusieurs fois, tétanisée derrière lui, sans plus savoir où se trouve le réel et le rêvé tant elle a l’impression d’en avoir violé toutes  les frontières. Elle lit tant dans ce seul appel, tant d’inespéré, tant d’évidence pourtant, l’évidence d’un lien qu’elle a eu tort de croire défectible quand tous ses instincts empêchaient la rupture qu’ils mimaient pourtant tous les deux. Alors qu’elle lève les yeux vers Wyatt Wilde, elle ne trouve pourtant pas dans son cœur la hargne qui contracte celui de James, car elle lit dans les yeux du père une douleur trop semblable à celle qu’elle devine dans ceux du fils. Ses bras se sont décroisés depuis qu’elle a décelé une première faiblesse dans sa démonstration de force, ce premier vacillement dans son attitude étudiée, depuis que ses doutes l’ont empêchée de le considérer dès à présent comme un ennemi. Trop d’incertitudes. Trop d’ignorance encore. Mais elle ne peut oublier la nuance qu’elle trouve désormais dans son regard lorsqu’il observe James, et c’est donc sans la dureté qu’on aurait pu attendre d’elle qu’elle vient à faire un pas en avant pour murmurer :
- Monsieur Wilde, je pense qu’il vaudrait mieux reprendre cette discussion plus tard…
Reprendre, oui, car elle se fait la promesse de le rappeler quand sera passé l’orage. Elle doit savoir où se trouve le vrai dans ses impressions qui s’affrontent entre la rancœur qui demeure quant à son attitude et cette peine qu’elle décèle désormais sur ses traits. Mais arrêter l’affrontement, l’arrêter dès maintenant car elle sent James trop proche du point de rupture et insister dès ce soir serait condamner toutes ses chances. Elle prie pour que Wyatt saisisse son appel, qu’il accepte de se laisser guider par elle, quitte à lui laisser la main qu’ils ont tous les deux perdue avec son fils. Moira s’est approchée de James. Elle demeure pourtant légèrement derrière lui, n’ajoute pas sa présence à tout ce qu’il a déjà été forcé de subir aujourd’hui. Elle le laisse en position de force, ne lui ôte pas le pouvoir de décider de la fin de l’échange. Elle garde les yeux sur Wyatt, étonnamment douce après les griffes qu’il lui a faites goûter, tant pour rendre hommage à cette douleur qu’elle a sentie chez lui que pour le convaincre de céder à sa demande. Car ils ne pourront relever James tant qu’il restera dans les parages, et si sa volonté de l’aider est réelle, il doit comprendre qu’il lui faut pour l’instant abandonner la partie s’il veut garder une chance d’en jouer d’autres.

© ACIDBRAIN
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MEMBRE
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# Re: Suddenly reminded of things I thought I’d forgot _ Moira&James
message posté Lun 1 Mai 2017 - 19:16 par James M. Wilde



« Here we go I'm at it again
And once it’s started it’s so tricky to stop
Suddenly reminded of things I thought I’d forgot
You’ve got me loosening up my grip on the plot »

Moira
& James (& Wyatt)




Il entend la voix de son fils mais il ne comprend pas encore la teneur des propos, tout ce qui le transperce, c’est ce ton perdu, inféodé à cette folie qui les damna tous deux le soir où ils décidèrent des avenirs dans un commun accord. Tout du moins c’est ce qu’il ne cesse de se répéter depuis. James n’avait pas la présence d’esprit suffisante pour prendre la bonne décision, il avait cette voix, la même voix qu’aujourd’hui, et il revenait au cadavre de la fille, ses yeux agrandis par l’horreur. Toujours les mêmes mots, toujours les mêmes mots jusqu’à ce qu’il ne sache plus rien dire. Papa, papa, qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Et Wyatt n’a pas eu le temps de lui répondre, il a fallu faire bien autre chose que du soutien moral alors que la nuit tournait au rouge du drame, son cerveau lancé sur toutes les évidences à la fois, son fils coupable à ses pieds, qui pleurait, pleurait encore, son fils qui ne l’entendait plus. Il ne l’entendait pas, non, et s’il ne l’a jamais véritablement entendu, ce soir-là, il était entièrement donné à son monde sans pouvoir en sortir. Il a tenté de l’en ramener, il a tenté de lui exposer patiemment ce qu’il faudrait dire, ce qu’il faudrait prétendre. Des arguments pesés, des termes clairs, tout devenait factuel, détaché d’un quelconque sentiment, car le sentimentalisme broie et étouffe, il mène à des réactions excessives et des prises à parti qui cherchent à toucher des idéaux quand on doit s’en tenir à des objectifs. Et son objectif était simple, il était même limpide : lui, vivant, son fils n’irait pas en prison pour la mort d’une fille insignifiante. Son fils, la chair de sa chair, qu’importe qu’elle soit viciée par ses actes ou ses débauches, son nom, celui qui portait sur son front son héritage, ce gosse paumé et excessif ne terminerait pas derrière les barreaux, à avouer une faute qui s’apparentait sans doute à un accident. Il avait agi vite, et bien, parlé pour qu’il le comprenne, et James avait eu ce regard, ce regard composé d’ombres opaques, indéchiffrables, comme s’il se portait au loin de la vie pour choisir la mort. Il avait plongé ses prunelles absentes dans les siennes quand les mots de Wyatt vinrent pénétrer sa conscience, et les mots avaient asséché tout langage, ils avaient volé tous les sons, la logique était morte avec celle qui gisait à côté, tout le réel avait vacillé. Les mots… James ne les avait plus employés lorsqu’il avait compris que pour causer il lui faudrait manipuler le mensonge. Il avait choisi de se taire, et il s’était enfui en lui-même, condamné à l’impuissance. Wyatt avait vu, il avait vu l’enfermement avant de le lui faire subir, il avait senti les murs de la folie peindre ses traits exsangues, et lorsqu’il avait essayé de le toucher pour lui demander s’il avait compris, son fils s’était dérobé avec une violence telle que la frayeur qu’il ressentit alors ne l’a plus jamais quitté. Il a perdu son gosse ce soir-là, il l’a perdu tout à fait comme il est en train de le perdre à présent. Mais est-il jamais revenu du choix qu’il fallut faire ? Wyatt se l’est demandé pendant des années, il a essayé de dormir en se raccrochant à la justesse des opinions qui sont frappées du sceau de la raison, il y a des notes extrêmement claires lorsqu’il s’agit de se bercer des illusions d’avoir bien fait, cette satisfaction d’avoir évité le pire. Troqué la justice pour la sphère médicale, caché le crime dans les tréfonds des silences gardés par l’austérité des blouses blanches. Il s’est persuadé de son droit, il s’est persuadé de son choix. Mais il le voit aujourd’hui, il le voit toujours détruit, toujours donné à cette mémoire qu’ils n’ont pas su soigner, effacer les traces du tourment dans le calme malsain d’une pharmacopée qui danse sur les langues à heure fixe. Le tourment est toujours là, inscrit sur son front, le tourment perce ses regards, ôte sa ferveur, les mots l’abandonnent de nouveau, le sens repart vers l’origine de son monde, et Wyatt sent la même impuissance que jadis. Il sait son fils enfui dans la déraison, jamais reparu depuis. Il sait sa propre faute même s’il ne se l’avoue pas. Il la sait pour devoir la regarder alors que James s’effondre, ploie sous l’évocation malvenue qui n'était guère préméditée. Son fils n’est jamais rentré. Son fils n’est jamais revenu de ses ténèbres. Il a subi huit années d’absence à le croire, il lui a laissé la liberté de vivre hors de sa sphère, il lui a accordé les espaces infinis de ses silences vengeurs quand il est parti sans prévenir personne sur un autre continent. La rupture complète d’un lien familial déjà en souffrance, Gladia ne le lui a jamais pardonné, elle n’a rien dit mais il le sait. Elle n’a plus été pareille lorsqu’on lui a ôté son enfant, elle s’est isolée dans sa froideur, elle a paru à ses côtés, toujours aussi proche que depuis qu’il l’avait rencontrée, mais… pourtant si lointaine qu’il n’a pas su comment l’atteindre depuis. Il y a bien eu l’éclaircie de ce retour sur les terres d’Angleterre, la joie frisant l’euphorie hystérique mais le gamin ne paraît qu’à des intervalles qui laissent les rapports factices et les conversations houleuses. James n’est pas rentré car James n’est pas parti. Son père le regarde et alors qu’il bégaye des mots qui cherchent à le repousser tel le mal qu’il représente pour lui, il comprend qu’il est resté là-bas, dans cette maison, ses mains dans le sang de cette fille, le rouge du châtiment dans ses veines, la déraison de sa fureur sur sa peau blême.

La gorge de Wyatt se serre et il essaye de composer une attitude qui soit celle du démon que son fils semble voir, il se rencogne dans le froid alors que la phrase le tance et le gifle. Le rejet est ignoble et ce n’est pourtant guère le premier dont il écope en sa présence. Mais là… Il en appelle à cette femme, il préfère l’appeler elle plutôt que de le suivre, dans la faiblesse des sens il a encore la volonté d’échapper à ce qui ne s’apparente qu’à un besoin pathétique de l'aider. La main tendue est tranchée, le sang depuis bien trop longtemps versé ne forme plus que des souvenirs noirâtres, la haine se tend dans les iris de sa progéniture et Wyatt se glace, il se glace sous les oripeaux démoniaques qu’il est contraint de porter pour demeurer dans son rôle et lui laisser le sien. Il ne sait pas quoi dire, l’attitude au dehors, le vide à l’intérieur, le vide qui spirale de se savoir honni, honni encore aujourd’hui. Incapable de rattraper le choix qu’il a opéré pour le protéger. S’il devait réitérer, il ferait la même chose, la même chose pour éviter qu’il se donne à son crime, qu’il exergue la folie sur l’autel des condamnés. Il le préfère perdu au loin qu’enfermé à jamais, à l’inventaire des coupables qui n’ont jamais eu les rêves qui tourbillonnent dans sa tête. Il l’a toujours poussé à aller rêver ailleurs, même s'il eut voulu les rêves consensuels, qu’il continue alors, qu’il continue jusqu’à se précipiter dans les précipices dont il ne parviendra plus à le garder. Le crime est pour lui, celui de n’avoir pas su écouter quand il entend pourtant encore sa voix, sa voix au rythme des sanglots. Papa, qu’est-ce que j’ai fait ? Le silence demeure la seule réponse, et Wyatt ne peut plus regarder le ravage qu’il n’a fait que contenir pour ne toutefois savoir jamais l’arrêter. Il ne comprend pas. Il ne comprendra jamais. La lecture de cet être arraché à la fortune d’une dynastie lui est pour toujours étrangère, c’est un autre langage que celui des martyrs, la sensibilité de l’étoffe la plus fine donnée aux flammes les plus nourries. Des cendres. Des cendres. Il quitte le spectacle d’une oeuvre en destruction qu’il a pourtant précipitée pour chercher l’appui de la seule personne douée de raison dans cette pièce. Il était dit qu’elle serait le soutien de deux structures d’un alliage antithétique en train de s’écrouler.

Elle s’est rapprochée de lui, il la sent dans une proximité farouche qui vient percer les épaisseurs de son linceul et la douleur vibre entre eux sans qu’il n’ait besoin d’aller la lire sur son visage. Il continue de regarder son père mais il est entièrement tourné vers elle, vers cet écho mutique à sa déraison, les symphonies de leurs erreurs en cortège de leur alliance indéchirable. Il laisse les partitions de leurs sensations emmêlées le submerger pour s’y cacher, l’appel donné il ne peut plus que subir les entraves qu’il choisit, les siennes plutôt que celles qui lui furent imposées par la nature, celles de ce père qu’il rejette avec la violence de sa folie. Les hurlements du passé cherchent à voler sa voix, il se sent donné aux murs qui se dressent tout autour alors il traîne Moira dans les territoires oubliés de sa prison de chair, il la traîne sur les chemins de ses tortures pour qu’elle l’en protège, quitte à voir les stigmates de l’hérésie qu’elle ignore. La pâleur de sa carnation pour tout ciel à leur tombeau, et l’oeil glacé de son père pour ouvrir sur les horizons des terreurs. Il ne sent plus sa prise toujours figée sur le bureau, il n’en ressent que la douleur dans ses bras tétanisés alors qu’il jette à ses pieds la clef qui lui permettra de les enfermer tous deux loin de lui. James ne voit plus la réalité du visage haï, il n’en reconnaît que la détermination maligne qui le condamna à la tourmente, loin de tout, loin de lui-même, à déraisonner des mois durant alors que s’égrainait la même journée dans sa tête pour persécuter ses sens endoloris. Il ne voit sur Wyatt que le fer de la décision imposée, qu’il n’a réalisée que dans le froid de cette chambre où on l’avait jeté, puis oublié comme les plus grandes hontes que l’on enferme aussi profondément que possible pour leur interdire de ne jamais reparaître. Il ne voit pas son père, il reconnaît son bourreau. Il ne lit pas l’aide opprimée par la maladresse, il entend le jugement sépulcral d’une raison indéchiffrable. D’ailleurs, son père se désintéresse déjà de lui, comme il le fit alors, à passer des coups de fil pour organiser la grande parade du mensonge. Mais Wyatt ne fait pourtant que chercher Moira, et l’écho de cette douleur infernale qu’il découvre inscrite sur le visage de la productrice l’interpèle autant qu’elle le chavire. Se peut-il qu’elle sache ? Se peut-il qu’elle comprenne la chute de James, qu’elle en ressente la même infamie qui le laisse interdit ? Se fera-t-elle ange vengeur pour pourfendre le masque factice du démon afin de répondre au désespoir de son enfant perdu ? Leurs regards se croisent alors que celui qui porta le coup de grâce à l’échange sonde des abîmes que lui seul est en mesure de distinguer et il laisse filtrer l’horreur, la peur, la honte et la douleur. Il les laisse filtrer pour la simple raison qu’il ne parvient plus à les brider tant ses mains tremblent quand il cherche à les cacher dans les poches de son long manteau noir. Il attend, patiemment, le congé de l’alliée dans la guerre qui ne la concerne pas, mais l’on ne choisit pas ses combats, ils s’imposent à vous pour vous blesser plus profondément encore que ceux que vous avez vous-même dessinés. Il se surprend à espérer qu’elle ne saignera pas trop fort ni trop longtemps, si son fils se raccroche à elle, c’est qu’elle a su trouver sa réelle estime, celle qu’il n’est jamais parvenu à mériter et qui lui manque depuis des années. Il se demande encore comment il parvient à faire montre de s’en passer. La voix de la productrice forme un murmure, et dans les syllabes tracées aucune lame, dans ses yeux la douceur de la paix, elle glisse le seul sursaut de raison pour mettre un terme à la douleur, il est surpris de la formulation, le contenu le rassure tout en le laissant songeur. Il demeure silencieux avant de ne laisser paraître sur son visage qu’un signe léger d’assentiment, lorsque sa bouche se pince. Il accepte le rejet de James pour emporter dans ses esprits l’évocation des suites d’une discussion qu’il a sans doute eu tort de tenir pour acquise. Tout lui échappe, son fils regarde le sol, il masque ses regards plutôt que de continuer à distiller la haine qui l’étouffe déjà. Wyatt observe une dernière fois James et considère toute l’éloquence de son oeuvre, il interdit le frémissement qu’il sent grimper le long de son échine et tourne les talons, il s’évade aussi rapidement que possible pour ne point risquer de se retourner une toute dernière fois, il laisse le spectacle de son fils brisé dans son dos. Il s’efforcera d’oublier… Il ne fait que cela depuis des années. Mais pas avant d’avoir reçu l’appel qu’elle semble avoir troqué pour la tranquillité.

La porte se referme dans une douceur étrange. Il est parti. Disparu dans le passé duquel il venait d’être arraché, passé récent de leurs froideurs qui firent sombrer le dernier repas de Noël dans l’aigreur, passé ancestral de ses plus grandes angoisses, des peines qui gisent en sépulture de ses actes innommables. Il tremble, il tremble de tout son corps et ses doigts lâchent le bureau pour regarder les souvenirs défiler entre ses mains. Il semble les considérer comme deux objets étrangers à lui-même, les considérer dans l’horreur de ce qu’il revoit avec la clarté de ce qui jamais ne s’efface, de ce qui meurt sans cesse pour le persécuter. La renaissance du drame à l’aube des insomnies, et l’inéluctable mort dans le point d’orgue qui soutient ses éternités de purgatoire. Ses mains se portent à son visage pour se masquer à une réalité devenue trop crue pour être regardée, il s’aveugle dans le silence accablé du départ de son père, enfermé dans des réactions névrotiques qui le peignent tel qu’il est, une fois rendu aux origines de la tragédie qui précipite sa vie dans le néant. De longues secondes se perdent à chercher l’emprise sur son souffle qu’il finit par tracer dans une régularité bien trop métonymique pour qu'elle apparaisse naturelle. Un réflexe de survie le pousse à fouiller la poche de son jean pour en sortir son paquet de cigarettes, son visage reparaît dans la luminosité grise du bureau, il met plusieurs secondes à batailler avec ses tremblements pour parvenir à allumer une clope. Il ferme les yeux tandis que la fumée flatte ses poumons qui exhalent l’angoisse pour s’en défendre. Il est parti. Il est parti. Enterre-les mots, enterre-les vite avant qu’ils ne reviennent t’étrangler. Il retrace les murs qui s’éloignent peu à peu pour ne plus l’oppresser, redessine la prison de ses sens pour les garder en son pouvoir, il semble absent à tout, entièrement rentré en lui quand il n’en est pas moins conscient de la présence de Moira, sur laquelle il continue de s’adosser, incapable de bouger encore. Elle l’a chassé… Il ne sait même pas les mots qu’elle a employés, il n’a saisi que le timbre de sa voix pour tout ancrage à la réalité et il s’est ensuite accroché comme un dément pour ne pas se noyer. Il sent la reconnaissance tomber comme une pierre dans son estomac vide, les tremblements frissonnent, il l’a contrainte une fois de plus à se confronter à une nature hostile qui demeure celle qui le constitue. Il l’a contrainte à le rejoindre dans les méandres de ses fautes pour qu’elle l’en garde, il l’a contrainte à partager la tourmente. Elle a dû avoir mal. Une fois de plus. Mal à sa place dans l’obligation d’un pacte qu’il a violenté dans les cris d’un ultimatum. Il se débecte devant l’image de sa constance, Moira le soutient quand il ne fait que la ceindre de ses griffes pour mieux l’empoisonner. Son corps calme la tyrannie de ses nerfs pour reparaître au comble d’une fatigue qui l’affaisse, le dos toujours tourné, il refuse un regard qui se meurt pourtant de ne pas la remercier. Il aimerait la rejoindre quand il se souvient qu’il n’en a toujours pas gagné le droit. Ses lèvres filtrent un soupir embrumé par la nicotine et à défaut de lui offrir ses yeux comme signe de la reconnaissance qui l’étreint, unique foyer de chaleur dans son être moribond, sa main se pose avec une lenteur sensuelle sur le bois du bureau qui apparaît presque brûlant contre sa paume, quand il imagine quelques secondes déraisonnables qu’il s’agit de sa peau. Ses doigts tracent une caresse gracile, offrande enroulée d’une arabesque délicate, où peut se lire le langage des âmes qui savent toujours se retrouver. Un don pour alléger la peine, croire quelques secondes seulement qu’il est digne de Moira, digne de sa voix qu’elle a portée devant lui comme ultime rempart, digne de s’afficher en sa présence sans pour autant la pervertir. La main termine la caresse avant de quitter le seul territoire qu’il est en mesure de braver, le froid reparaît aussitôt, le vide plus prégnant alors que ses paupières se rouvrent sur un monde inchangé, arrêté dans l’éternité d’une absence qu’il doit absolument prolonger avant de ne plus savoir repousser l’envie de lui parler. Son visage se tourne légèrement, suffisamment pour la deviner dans cette périphérie qui apparaît telle un songe. Sa tête se penche sur le côté, dans l’instinct qui le porte toujours vers elle dès qu’elle se trouve à proximité, un frisson virulent le traverse et il cesse la valse de ses sens avant de se perdre tout à fait. Il redresse sa carcasse entièrement donnée à la contrition et la traîne en direction de la sortie, comme un animal blessé qui décide de rejoindre ses pénates pour y lécher ses plaies. Il marque un temps d’arrêt, il passe une main dans ses cheveux et sent l’envie surpasser toutes les douleurs pour foyer violemment dans ses chairs, la main sur la poignée, il esquisse un regard par dessus son épaule pour considérer le théâtre de sa défaite, ses yeux détourent sa silhouette avant de tomber dans les siens. Ce qu’il découvre est pire encore que ce qu’il imaginait et le malheur donné au visage de Moira l’assaille avec une brutalité telle qu’il ne peut subir une seule seconde supplémentaire la culpabilité qui l’étrangle. Il dérobe ses iris, emporte une blessure supplémentaire qui s’y grave et sort précipitamment, ne laissant derrière lui que cette caresse qu’il n’a pas su porter sur elle et les volutes de fumée qui déjà s’évanouissent au milieu de l’air. Un air empesé par la douleur confessée dans le secret de leurs silences.
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# Re: Suddenly reminded of things I thought I’d forgot _ Moira&James
message posté Mar 2 Mai 2017 - 18:41 par Moira A. Oaks





Elle entend encore l’écho de sa propre supplique, ses yeux rivés dans ceux de Wyatt comme si elle voulait qu’il lise toute la sincérité de sa demande dans le fond de ses prunelles. Le bois de son bureau ploie toujours sous la poigne de James qui le serre tant que ses doigts pourraient s'y incruster. L’air dans la pièce devient irrespirable. La tension se répercute dans leurs muscles, durcit leurs visages, et entre les quatre murs qui les enferment, Moira ne distingue aucun épargné. Son regard passe à nouveau sur la silhouette de James, s’accroche à sa nuque. Elle distingue chaque frisson qu’il combat sous sa peau, chaque tremblement qui trouble sa respiration. Ses mâchoires se contractent pour retenir les mots qui se bousculent dans sa gorge, cet appel qu’elle voudrait lui faire entendre, ce soutien qu’elle voudrait lui souffler, tout ce qu’elle rêve de lui dire depuis qu’elle s’obstine à le fuir. L’écho de sa peine résonne dans sa poitrine secouée de soubresauts qu’elle tente difficilement de maîtriser car une troisième douleur s’ajoute à la balance, une que James ne peut plus voir depuis qu’il garde le regard trop bas. Moira sent la souffrance de Wyatt, plus prégnante qu’elle ne l’aurait cru, et les questionnements se multiplient dans sa tête, brouillent encore cet étrange tableau familial que père et fils ont rageusement peint sous ses yeux. Son regard revient chercher les attentions paternelles, gomme toute l’animosité qui pouvait l’habiter pour laisser apparaître une indulgence que permettent les doutes qui l’assaillent. Elle craint un moment qu’il s’offusque, rechigne et refuse de les laisser, continue de s’imposer sur des terres qu’il n’aurait certainement jamais dû violer. Mais ses craintes s’évanouissent au moment où il vient lui aussi chercher son regard. Il esquisse l’ombre d’un geste pour l’assurer de son assentiment et quitte finalement le théâtre de ses échecs : cette manœuvre aux relents de trahison qu’elle ne l’a pas laissé accomplir et ce fils qui s’obstine à reculer chaque fois qu’il tente de l’approcher. Il ne se retourne pas une fois, comme James l’avait fait dans ce même bureau neuf jours plus tôt. Neuf jours qu’elle a gravés sur la peau. Neuf jours qui font résonner leurs cris dans cette pièce redonnée au calme illusoire des mots que l’on tait.

La porte qui se referme derrière lui les laisse à un silence qu’elle ne sait encore comment considérer tant il revêt à la fois le poids de leurs maux et la douceur de la trêve. Elle se force à respirer, se mord les lèvres pour retenir encore les paroles qui ne demandent qu’à mettre fin au supplice qu’elle leur inflige depuis plus d’une semaine à refuser tout contact. Les bras de James se détendent enfin et ses mains lâchent le bureau. Il semble les regarder comme s’il craignait de les avoir meurtries avant de dissimuler son visage et Moira abaisse le sien, passe une main dans ses cheveux d’un geste nerveux tant qu’il ne la voit plus. Elle réprime un soupir comme cette envie furieuse de le rejoindre et de le forcer à la regarder, le forcer à lui dire tout ce que cela signifie quand ses dernières considérations pour elles n’ont été que perverties par le vice fantasmé qu’il a glissé sur son corps. Pourquoi la garder dans cette pièce ? Pourquoi l’utiliser comme rempart contre son père si elle ne mérite rien de plus que les élans possessifs qu’elle lui inspire ? Pourquoi risquer qu’elle le crucifie face à son géniteur puisqu’il lui a donné toutes les raisons de le faire en la noyant dans l’opprobre ? N’a-t-il jamais craint ce qu’elle pourrait dire ? N’a-t-il jamais douté de ce qu'elle pourrait faire quand la rancune siffle encore à son oreille, demande vengeance après ce qu’il l’a obligée à sacrifier ?

Elle rouvre les yeux au moment où elle l’entend fouiller dans sa poche et sortir son paquet de cigarettes. Ses mains tremblent comme elle ne les a jamais vues trembler et il peine même à actionner son briquet. Elle ne perd pas une miette de ses gestes, observe chaque frémissement de ses muscles avec un désir avide de réponses qu’il refuse encore de lui offrir à se terrer dans le silence et la priver de son regard. Elle voudrait lui crier de se retourner. Dévorer les derniers mètres qui les séparent pour l’empêcher de l’éviter ainsi. Mais elle ne fait rien, tétanisée par la peur de le perdre plus encore, entravée par la colère qui réchauffe toujours sa poitrine, emprisonnée par l’ignorance qui la fait douter de tous les réflexes qu’elle aurait eus auparavant, de tous ces gestes qu’elle aurait laissés venir naturellement sans jamais craindre son rejet. La fumée âcre s’échappe des lèvres de James et elle maudit cette sensation qui lui tenaille le ventre, la déchire en deux depuis qu’il l’a rejetée dans ce même bureau : l’impression de ne plus savoir si elle le connaît.

Elle manque de souffler son prénom. Elle manque une dernière fois de rompre cette promesse qu’elle s’est faite de ne pas aller le chercher, de ne plus se risquer à se perdre dans le noir qu’il diffuse tout autour de lui. Mais elle s’arrête lorsqu’elle voit sa main déposer une caresse gracile sur le bois tant malmené. Un frisson s’empare brutalement de son échine et elle inspire un souffle tremblant qu’elle ne parvient pas à maquiller. Ses yeux suivent le mouvement de ses doigts, embrassent la courbe qu’il trace et qu’elle refuse de prendre pour un geste distrait dont il n’aurait pas conscience. Elle refuse tant elle veut croire encore en ce lien qui continue de la blesser chaque fois qu’elle cherche à s’en défaire, tant elle veut trouver chez lui les preuves qu’il lui donnait autrefois et qu’il a laissées échapper dans l’étreinte fiévreuse qu’il a imprimée sur sa taille. Il est là, elle le sait. Elle le veut. Et pourtant ses yeux ne lui reviennent pas. Son cou s’infléchit vers elle, elle se fige en attendant qu’il se tourne. Il faut qu’il se tourne. Qu’elle le voit, maintenant. Elle se tend alors qu’il se lève, s’accroche à cette supplique qu’elle ne parvient pas à formuler. Mais la crispation se fait douloureuse quand il s’éloigne et elle fait un pas vers lui avant de s’arrêter brutalement quand elle se souvient encore des mots qu’il lui a lancés, ces mêmes mots qui refusent de mourir à l’intérieur de sa tête, qui pervertissent toutes les douceurs pour ne laisser que le dégoût qui a suinté de ses paroles. James reste un moment, la main sur la poignée. Et elle le fixe, implorante, crève de tout ce qu’elle ne peut lui dire tant qu’il ne lui aura pas rappelé cette raison de le faire. La seule qui importe. Regarde-moi, James. Dis-moi que j’ai tort. Tort de croire en ce que tu as dit ce jour-là quand tu avais promis tout le contraire. Tort de ne plus voir que la fureur que j’ai lue dans tes yeux quand j’y ai vu tant de délicatesses lorsque tu me laissais approcher. Dis-moi que j’ai tort de penser t’avoir perdu. Dis-moi que j’ai tort de penser ne jamais t’avoir gagné.

Une seconde. Un instant arraché à la malédiction qui les enferme. Une hésitation qu’elle a vue trembler dans ses prunelles. Une déchirure qu’elle a sentie dans sa chair. Et le bleu d’un regard qui ne la trouve que pour lui échapper encore. La porte se referme, sépare une nouvelle fois deux douleurs qui se confondent, et Moira souffle contre le poing qu’elle imprime sur ses lèvres, dérobe son regard qui s’éteint derrière ses paupières closes. Ses mains tremblent à trop les serrer. Elle ne les contracte que pour s’empêcher de céder, s’accroche à sa colère pour y noyer sa peine. Mais l’appel qu’elle tait depuis des jours hurle dans sa poitrine. Il hurle pendant des heures. Il hurle sans s’arrêter. Elle n’entend plus que lui.

L'odeur de sa cigarette flotte encore dans son bureau comme la dernière fourberie d'un destin qui lui refuse un monde où James n'aurait aucune emprise. Elle n'a pas eu tant envie de fumer depuis des années. Ses doigts jouent nerveusement sur son bureau, ce même bureau où il a fait passer sa main comme une caresse qu'elle aurait tant voulue pour elle. Ses yeux s’arrêtent encore sur l’endroit précis où il a posé ses doigts. Elle inspire un air qui lui échappe, ferme douloureusement les paupières et donne une impulsion du bout du pied pour tourner son fauteuil vers la baie vitrée et s’arracher aux impressions qui l’étranglent. La vue de Londres est trop claire pour les ombres qui la frôlent. Ses yeux se plissent alors qu’elle refuse de s’en détourner. Sa main à moitié posée sur ses lèvres occupe sa bouche quand sa langue ne demande que les flatteries d’une nicotine dont elle s’est difficilement affranchie. Le déchirement du père et du fils se  rejoue dans sa tête, encore une fois, et elle brasse les mêmes questionnements, les mêmes incertitudes, toute cette réalité qui lui file entre les doigts alors qu’elle s’est matérialisée juste devant elle. Elle revoit leurs regards, leurs regards si semblables lorsque la souffrance les a teintés de la même façon, et dans son dos se glisse la chaleur de ses anciennes résolutions. Elle se souvient de la promesse tacite faite à Wyatt Wilde. Elle se souvient de son besoin de se sortir de ses mirages, à le croire aussi néfaste qu’il est apparu la première fois, ou à trouver en lui cet allié maladroit qu’elle a cru voir dans ses yeux. L’hésitation engourdit ses mouvements alors qu’elle tend la main vers son téléphone, rappelée à ses sens par la conscience d’agir sans l’aval de James et la quasi-certitude qu’il s’y opposerait. Mais il a choisi de la maintenir dans cette intimité qui est la sienne quand même son père a demandé qu’elle en sorte, et elle puise dans cette dernière conviction la force d’aller au bout de sa démarche.
- Holly ?
- Oui, madame Oaks ?
La petite semble s’être encore précipitée sur le téléphone, un détail qui revêt lentement des atours d’habitude que Moira feint d’ignorer.
- Trouvez-moi les coordonnées de Wyatt Wilde.
- Tout de suite, madame.

Moira se lève de son siège lorsque sa secrétaire rompt la communication. Elle se dirige d’un pas distrait vers la vitre, résiste difficilement à la tentation d’y poser son front pour oublier dans la morsure du froid le feu qui ne quitte pas ses membres. Ses mains fourmillent. Elle les passe sur ses manches. Mais l’impression est toujours là, tenace comme une mise en garde. Trois coups frappent à sa porte et Holly se glisse timidement dans son bureau. Elle vient en personne, encore une fois, le numéro de téléphone écrit avec application sur un papier qu’elle tend lorsque sa patronne finit par se tourner vers elle. Moira fait l’erreur de croiser son regard et l’inquiétude qu’elle y trouve fait chanceler son assurance. Elle le soutient quelques secondes sans parvenir à lui offrir le sourire qu’Holly mériterait pourtant, et elle lâche en un murmure qui semble beaucoup lui coûter :
- Merci.
La secrétaire répond d’un petit signe de tête alors que ses lèvres se modèlent en un sourire triste qui atteint Moira en plein ventre. Le temps se fige une seconde pendant laquelle Holly semble hésiter à se retirer, comme si un pressentiment la maintenait immobile quand la discrétion dont elle doit faire preuve la forcerait normalement à repartir au plus vite. Alors, Moira glisse lentement une main sur son bras, sans savoir qui elle cherche le plus à rassurer. La surprise qui étreint la secrétaire laisse place à un regard bien plus doux qui les console toutes les deux, et Holly prend le temps de s’assurer que la productrice tient encore avec cette poigne qu’elle lui connait avant de faire un pas en arrière et de s’éclipser. La porte se referme doucement sur la silhouette de cet ange gardien que Moira s’enorgueillit de voir grandir près d’elle, et elle s’offre le temps d’une dernière inspiration avant de rejoindre son bureau sur lequel elle s’appuie après avoir composé le numéro de Wyatt Wilde.

Les sonneries rendent l’attente presque insupportable tant elles semblent lui crier cette impudence qui est la sienne quand toute une partie d’elle se maudit d’agir sans même prévenir James qu’elle n’est pas retournée voir. Elle aurait pu le faire. Elle aurait dû le faire. Elle aurait dû pour ce dernier regard qu’il lui a lancé. Elle aurait dû pour lui rendre l’attention qu’il a glissée sur son bureau. Elle aurait dû pour cette confiance qui le fait l’utiliser toujours en rempart contre ses noirceurs, même lorsqu’elle le repousse à les avoir trop goûtées. Sa lâcheté la dévore et se rit des prétextes qu’elle se répète à s’en abrutir, de cet appel qu’elle amorce comme pour se prouver qu’elle n’est pas si faible. Mensonges. Mensonges encore. Mensonges partout.

La voix d’une jeune femme qui l’interpelle une deuxième fois la fait soudain sursauter et sa main se cramponne sur le combiné alors qu’elle lutte pour retrouver ses esprits. La fébrilité de son timbre se maquille au gré des mots qu’elle parvient à prononcer et on lui demande de patienter un instant. Elle respire, retrouve un à un tous les pans de son armure, se cache derrière ce professionnalisme qu’elle a eu la faiblesse d’oublier ces derniers jours et dont elle ne peut se passer face à quelqu’un comme Wilde père. La communication s’établit. Elle ne recule pas.
- Monsieur Wilde. Moira Oaks à l’appareil…
Sa voix s’est légèrement précipitée et elle prend le temps d’une inspiration pour reprendre définitivement la main. Son ton se fait plus sûr, conciliant.
- Je suis navrée de la tournure qu’ont pris les événements. Je sais qu’aucun de nous ne voulait en arriver à de telles extrémités.


Wyatt est distrait et cela ne lui arrive jamais, pas dans ce grand bureau impersonnel dans lequel il s’enferme des heures durant pour oublier que tout en bas de sa tour le monde continue d’obéir à des règles aussi basses que celles dictées par ses affects quand lui ne s’en embarrasse pas pour viser le long terme dans des affaires qui ne connaissent pourtant que des retournements de situation. C’est ce frisson arraché à la maîtrise qui le motive mais cet après-midi un autre froid s’est empreint de son corps et il ne parvient pas à s’en débarrasser. Dans un coin de sa tête, les yeux noyés de désespoir de son fils continuent de le hanter et il cherche à n’y lire que la haine, la préférant aux abysses de sa tristesse. Sa secrétaire s’est faite absente les premières heures en le surprenant ombrageux, mais depuis elle ne cesse de le mettre en relation avec les clients inscrits à son agenda quand lui préfèrerait s’adonner à un travail de paperasse qui ne lui demanderait aucune réflexion. Le téléphone bipe et il croit qu’il s’agit de Bangley qui le rappelle mais c’est un autre nom qui s’annonce. Un nom qu’il attendait, il demande à ne pas être interrompu avant de prendre l’appel et bientôt la voix qu’il reconnaît le renvoie à des angoisses dont il n’aime pas  s'encombrer. C’est sa froideur habituelle et polie qui vient à son secours aussitôt :
« Madame Oaks. Je vois que vous allez au bout de vos promesses. »


Sa voix est calme, sans doute moins assurée que dans la matinée quand toutes les conquêtes qu'il croyait acquises lui ont été arrachées. Il s’adosse dans son fauteuil pour l’écouter avant de ponctuer, presque blasé :
« Ne soyez pas navrée, ce n’est pas de votre fait, vous n’avez été qu’un témoin d’une guerre depuis longtemps ouverte que j’aurais dû vous épargner. Je ne sais pas pourquoi j’imagine que l’issue sera différente quand chaque rencontre ne fait que répéter les mêmes extrêmes. Mon fils a toujours été excessif, j’imagine que vous le savez tout autant que moi à présent. »
ll laisse de côté les éléments déclencheurs de l’horreur, les passe sous couvert d’une ritournelle qui n’atteint pourtant pas toujours les sons qui savent fêler leurs armures. Il ponctue, avec franchise :
« Vous comprenez pourquoi je préfère ne pas confronter celui que je cherche à protéger, car il voit des chaînes dans chaque main que je saurais lui tendre. Et des pièges au milieu de toutes mes solutions. »
Son regard tombe sur l’écran de l’ordinateur où les statistiques du portefeuille Bangley défilent mais dans les chiffres il se souvient des dérobades, de ces erreurs que ne lui pardonnent pas son fils quand il a toujours imaginé des épreuves pour le renforcer ou des solutions pacifiées pour savoir les protéger de son caractère incandescent, lui et les autres, protéger la légitimité d’un nom des flammes que James sait depuis toujours provoquer. Moira respire plus calmement, rassurée par le ton pacifique qu’il emploie malgré son absence de chaleur. Son regard s’abaisse sur sa main libre qui joue sur l’arête du bureau. Elle n’est pas si éloignée de l’endroit où James se tenait il y a quelques heures à peine.
- Et vous comprenez que je ne peux risquer de perdre sa confiance si je veux garder une influence sur lui.
Quelle influence, seulement ? Quelle influence alors qu’elle l’évite depuis des jours ? Quelle influence lorsque les derniers mots qu’il lui a adressés ont frôlé le comble de l’infamie ? Peut-elle se targuer d’une quelconque réussite quand tout semble s’être effondré depuis que Welsh s’est vendu à la presse ? Elle ferme les yeux un instant, et statue pourtant :
- Je ne peux pas faire ce que vous me demandez, monsieur Wilde. Cette décision lui revient entièrement. Il ne me suit que parce qu’il sait que je ne lui destine aucune entrave. Si je le contrains, je le perds.  
Et le mot l’écorche rien qu’à s’entendre le prononcer.

Le terme d’influence laisse Wyatt presque songeur et il risque un coup d’œil par la baie vitrée qui lui renvoie un ciel qui se dégage lentement à mesure que les heures de l’après-midi passent et s’acheminent vers la soirée. Une soirée clémente pour une matinée où les enfers furent déchaînés. Sa voix se perd dans des souvenirs. Trop de souvenirs sans doute.
« Personne n’a d’influence sur James… L’on n’influence pas quelqu’un qui se détruit madame Oaks. J’ai essayé… Et il est simplement parti pour se détruire plus loin. »
Un frisson parcourt les chairs de Moira quand les mots revêtent des atours prophétiques, suintent un fatalisme que tout son corps rejette brutalement à se tendre contre le bureau. Ses yeux se ferment alors qu’elle plonge dans les souvenirs qu’elle convoque comme un rempart pour sauver les certitudes qu’elle peine déjà à maintenir seule. La voix de James s’impose à son esprit. Elle se répète ses serments, ceux qui l’empêchent de suivre la résignation de son père alors même que l’écho de leur déchirure ne s’est toujours pas évanoui dans la pièce qu’elle occupe. « Je t’y attendrai cette fois-ci, car j’ai arrêté de courir, j’ai arrêté de fuir ce qui me rattrape toujours. Laisse-moi t’attendre… » Les mots lui viennent sans qu’elle ne les contrôle vraiment.
-  Il est revenu, pourtant. Il est revenu quand il aurait pu tout abandonner derrière lui. Peut-être échouerai-je comme tous les autres. Mais que risquez-vous à me laisser essayer ?  
Le souffle de Wyatt ressemble à un soupir ténu qu’il essaye de masquer en se détournant du combiné. Il laisse le silence l’envahir et son pessimisme le navrer. C’est ce qu’il a cru oui, c’est ce qu’il a cru quand il a appris la nouvelle par Ella un jour. James allait rentrer, James allait revenir à Londres, lui et son groupe, et ils avaient un projet de nightclub. Le père avait sourcillé, c’était à la fois la meilleure nouvelle de sa journée et la pire. Il avait à peine commenté mais à l’intérieur de sa tête, tout s’était bousculé. Il était passé au Viper au bout de trois semaines, alors que James engueulait un type au sujet des travaux qui n’avançaient pas. Il l’avait vu. Huit années après l’avoir aperçu la dernière fois, et il avait failli ne pas pouvoir ouvrir la bouche tant l’émotion l’avait étreint. Une émotion dont il n’était ni coutumier, ni friand, une émotion qu’il avait endiguée sous sa froideur de façade. Son fils avait l’air d’aller bien, il ne l’avait pas réellement chassé de son domaine, il s’était adressé à lui comme à ces étrangers que l’on croise deux ou trois fois au milieu de certaines mondanités. Wyatt avait cru à son retour et à la possibilité d’une vie apaisée… Les cinq années écoulées depuis l’avaient détrompé, et ce matin… Ce matin…

Il en oublie Moira, il en oublie qu’elle se paye le luxe d’espérer quand lui ne l’a jamais fait. Deux rêveurs associés pense-t-il. Ce sera sans doute une catastrophe. Une catastrophe qui s’est amorcée quand il a trouvé bon d’aller sauter une fille de 16 ans et qu’elle a choisi de demeurer associée à lui malgré la faute. Une prise de risque. En affaires, c’est normal, c’est même nécessaire à celles qui fleurissent le mieux. Mais Moira n’est plus totalement en affaires avec James, ce qu’il a vu dans ce bureau n’est pas une relation professionnelle. Continuera-t-elle à couvrir tout le reste ? Quand la fille aura 14 ans ? Ou quand il trouvera bon d’en cogner une pour voir si son sang est de la même couleur que le sien ? Et qu’il y aura un second cadavre à enterrer ? Sera-t-elle encore là, Moira Oaks, à tout dissimuler ? Il choisit de croire cette confiance qu’ils semblent partager, il sait qu’elle ne l’abandonnera pas tout de suite. Alors c’est un risque qu’il peut accepter lui aussi.
« Pour l’instant, rien, ou très peu. Je vous laisse la part de risque la plus élevée, j’investis sur votre franchise teintée d’espoirs, mettons cela… »
Il n’est pas totalement convaincu mais il n’a aucun argumentaire hormis celui arraché au passé. Ou encore les finances catastrophiques du Viper qui l’on poussé à empêcher Gladia de continuer à asseoir cette folie grandiloquente en la cautionnant. Mais il ne va pas discuter ce genre de trivialités avec elle…

Peut-être a-t-elle raison. La raison doucereuse qu’elle employa, juste après que son fils l’ait appelée à l’aide. Peut-être est-ce simplement cela, la clef de voute de leur accord, c’est la confiance qu’elle se targue d’avoir obtenue. Cette confiance qu’il n’a jamais eue en James. Jamais véritablement. Et qu’il n’a jamais reçue en retour, forcément. Il comprend, il comprend qu’elle refuse, qu’elle choisisse l’équilibre précaire au risque de bouleverser celui qui l’a acceptée dans son spectre. Aucune entrave, c’est ce qu’elle dit. Ça aussi, il a essayé. Il a essayé et tout s’est très mal terminé. Il lui laisse la main sur l’échange, comme vaincu par son raisonnement :
- « J’ai négligé la confiance qu'il vous accorde en effet. Chérissez-la, il ne la donne qu’à peu de monde. »
La phrase soufflée comme une offrande trouble Moira à un point tel qu’elle répond à contretemps.
- Dites-vous qu’il se trompe donc rarement.
Le timbre légèrement tremblant  de sa voix le ramène à la conversation, il ressent encore le pincement qui s’est installé un soir, quand son fils a hurlé devant lui, à l’aube de ses 18 ans « Tu ne réalises pas que tu as perdu ? ». L’écho de sa voix se mêle à celle de Moira, elles vont bien ensemble, très étrangement. Il ne dit rien, il ne se dit rien non plus, c’est inutile. Il lui laisse la jeunesse de ses croyances et accepte de lui confier entièrement son fils qui de toute façon ne souhaite pas revenir sur un chemin qu’ils pourraient partager. Cette carrière qui l’emmène toujours plus loin, toujours plus loin de l’idéal que Wyatt conserve.

Il marque un temps d’arrêt. Wilde père n’aime pas perdre. Perdre contre James encore moins, cela lui rappelle les seuls drames de sa vie si bien organisée :
« Je sais dorénavant que ses intérêts sont les vôtres et cela devrait me suffire. Vous préférez ne pas le contraindre, vous avez sans doute raison, mais la liberté qu’on lui laisse le perd aussi, c’est bien le problème. Ne l’oubliez jamais.  En attendant qu’il trouve une nouvelle faille, évitez que l’on ne fasse des gorges chaudes de notre nom, il l’a déjà suffisamment galvaudé dans ses expérimentations. Je vous abandonne cette confiance dont vous parlez, je vous la prête pour les temps du procès, je ne m’imposerai pas. »
Un léger soupir s’échappe des lèvres de la productrice alors que sa conclusion la soulage plus encore qu’elle ne l’aurait cru. Elle poursuit d’un ton encore adouci malgré les vérités qu’elle ne lui épargne pas.
- James sort des cadres. Il le fera toujours. Et on lui reprochera toujours de le faire. Mais dans tout ce qu’il a accompli, il me semble qu’il ne vous a pas fait que du tort.
Sa vie est scandales, excès et fulgurances. On la relate dans les journaux, et pas toujours les meilleurs. Mais il est une chose que Wyatt ne peut retirer à son fils : le nom des Wilde est depuis des années connu bien au-delà de leurs frontières, et qu’importent les esclandres dont il sera toujours coutumier, James s’est imposé comme un des génies de son temps et la valeur d’une œuvre ne souffre pas des déboires de son créateur.

Le père roule des yeux. La profession de rockstar à paillettes aux albums vendus par millions qui abordent des thèmes comme la folie, le carcan de la société, l’apocalypse ou encore la finance comme dans cette chanson qui a visiblement filtré sur la toile avant même la sortie de l’album et qu’il ne s’est pas épargnée, de tout cela, il s'en serait fort bien passé. Il revêt un sourire amer, au souvenir de certaines réflexions dans des dîners mondains, certaines flatteuses, d’autres beaucoup moins. Il cite James dans ses merveilleux textes, ironique :
« Kill yourself, come on and do us all a favour… Mon monde ne goûte que peu l’ingratitude, moi encore moins. Mais qu’importe, cela fait bien longtemps que je n’imagine plus James dans une carrière qu’il aurait pu apprécier dans la tranquillité. Et nous aussi. »
Cette œuvre, il n’y est pas sensible, c’est sans doute pour cela qu’ils demeurent irréconciliables. L’esquive qu’elle lui offre le rassérène cependant, il retourne dans son rôle organisé de dirigeant de firme à oublier son masque de père qu’il a déjà trop longtemps porté aujourd’hui.

Moira s’arrête quelques secondes, profite un instant du poids de l’air qui semble s’alléger sur ses épaules maintenant que la guerre laisse place à la trêve. Mais elle sait les fiertés malmenées dans la bataille, et elle ajoute alors, comme une preuve qu’elle ne se fait pas son ennemie :
- Je vous transmets les coordonnées de Joseph Gyte si jamais vous voulez le contacter. Vous savez bien sûr qu’il ne pourra pas tout vous divulguer, mais il saura vous convaincre de la solidité de sa défense. Je travaille avec lui depuis la fondation de cette entreprise. Il ne m’a jamais déçue.  
Il opine pour lui-même, avant de s’acheminer au terme de cette conversation :
« Parfait, je n’y manquerai pas. Je vous remercie sincèrement pour votre professionnalisme et… pour avoir compris que malgré les apparences, nous avons tous deux pour objectif de le préserver. Je n’ai simplement pas les mêmes méthodes. Bonne fin de journée, madame Oaks. »
Une froideur de ton supplémentaire qui reparaît sur la fin de l’échange, comme pour recouvrer une distance nécessaire, mais il y a eu dans les mots, ce moment qui les firent se rejoindre en effet, autour de l’être enfiévré qui les occupe bien souvent.

© ACIDBRAIN
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Suddenly reminded of things I thought I’d forgot _ Moira&James
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