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(james&eleah) let me touch your symphony.

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MEMBRE

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() message posté Mar 20 Mar - 12:20 par Eleah O'Dalaigh
james & eleah
« Deux évidences ? Non mais, là, trésor, tu rêves ! » s’indigne-t-elle, plus dans l’amusement que dans l’injure, au fond, en se rappelant de bien se tenir à bonne distance de la bestiole démoniaque à deux roues. En même temps elle note son absence de limite, cette certitude qu’il a dans le regard, comme s’il savait déjà qu’elle cèderait de toute façon de part et d’autre. Elle sait aussi qu’elle va céder, tôt ou tard. Parce que c’est dans sa nature. Que même si elle a peur, la curiosité est plus grande encore. Mais le jeu de frustration en vaut la chandelle. Semer le doute, même un doute infime, lui procure plus de sensations encore que le fait de céder tout de suite. Un dernier regard vers le véhicule. Elle se surprend en train d’en caresser les contours, furtivement, regard intrusif vers une réalité proscrite. Son attention se trouble, se dérobe, s’oriente vers des lignes nouvelles et des horizons connus. Elle s’attarde un instant sur une affiche colorée pour un concert de Pop music, cherche ces immenses toiles tendues dont il lui a parlé, et sur lesquelles il est censé apparaître avec le reste du groupe. Elle n’en voit aucune, pour l’heure. Cela la ferait rire, que quelques délinquants de passage lui aient matérialisé une moustache à l’indélébile, ou quelques excentricités de ce genre. Furtivement elle hoche la tête, prend un temps méticuleux à désosser dans son esprit l’expression de ses désirs. Cocaïne. C’est ce démon là qu’il a choisi pour bourreau. Un parmi tant d’autres. Arthur s’est dévoué à l’héroïne. Une héroïne contre laquelle elle a lutté, désespérément, pendant des années. Elle ne l’a jamais quitté. Jamais vraiment en tout cas. Les instants où il ne consomme pas son si fragiles, comme la surface d’un cristal si fin que la moindre bousculade pourrait faire éclater le verre en mille morceaux. C’est peut-être pour cela qu’elle apprécie lorsqu’il crèche chez elle. Au moins elle sait où il se trouve, n’a pas à s’inquiéter de tous les endroits où il serait susceptible de s’enliser, et dans lesquels elle serait obligée d’aller le chercher, tôt ou tard, mort ou vif. Braver les élans putrides de l’horreur est devenu comme une seconde nature, un voile mortuaire dont elle sait se parer pour endiguer toutes les peurs. Eleah a besoin de tous ces élans de vie, de cette lumière aveuglante qui l’entoure. Elle puise, démon vorace, dans les énergies qui virevoltent autour d’elle. Elle en fait des armes, des forces contre les noirceurs qu’elle doit régulièrement affronter. Sans elle, elle serait comme Arthur. Une âme à la dérive, rongée par une colère sourde, et incompréhensible. Prompte à tous les élans mortifères gravés dans sa chair d’enfant. Quelque chose dans sa personnalité se refuse à cet abandon-là, et a toujours été vindicatif. C’est surement cela qui la différencie de son frère. Lui est plus prompt à se laisser entraîner. Cela a toujours été ainsi. C’est pour cela qu’elle le hait. Qu’elle l’aime aussi.

« Encore jeune … Déjà éreinté. De tout, de tout le monde … » Son sourire s’affadit, devient plus lointain pendant un souffle furtif qui fait écho à tous les ennuis qu’il vient de dessiner autour d’elle, camaïeux de couleurs dont elle abjure toutes les nuances. Elle distingue un nuancier nouveau dans toute cette nature qu’il lui offre, sans même s’en rendre compte. Elle en grave les contours, se promet de ne pas oublier, cette lassitude trompeuse dans laquelle il s’est vicié. Son sourire s’incurve, ne disparaît pas. Il y a comme une ironie troublante qui s’installe sous ses doigts, autour du fil invisible qui les relie l’un à l’autre, sans qu’elle ne sache réellement pourquoi. Il lui rappelle quelqu’un pendant un instant. Quelqu’un d’autre. « Des intensités c’est vrai. Mais des intensités très factices, en réalité. Car le prix à payer pour elles sera toujours plus grand que tout ce qu’elles pourront t’apporter. » Et dans son timbre, c’est une certitude différente de son allégresse habituelle qui s’installe. Elle n’est pas sévère, ne le juge pas non plus. C’est le constat d’une réalité qu’elle connaît pour en avoir appris les travers par cœur, spectatrice impuissante d’une destruction terrifiante. « Ce n’est pas l’ennui qui t’effraie. Seulement les pensées qui t’habitent chaque fois que ce dernier s’installe. L’ennui, c’est la porte qui s’ouvre sur la création … la destruction … Ou les deux ensembles. C’est dans l’ennui que l’on a la vision la plus claire de soi-même. » Ses prunelles s’agrippent aux siennes, furtives, intenses pourtant. Elle ne s’est pas départit de son sourire habituel, qui donne à toutes les phrases qu’elle prononce une légèreté unique. Ce sourire est presque dissonant, conjugué au sens de sa phrase. Mais peu importe. « Je sais. Moi non plus. » glisse-t-elle, écho de la phrase qu’il vient de prononcer. Déjà elle balaye d’un revers de main toutes les idées qui la taraudent, se voit happée par la foule qui dans un mimétisme troublant, avance dans le même sens. C’est comme une vague qui vous transporte, vous entraîne, vous noie. Eleah adore ça.


« Tu serais bien incapable de surpasser tous mes imaginaires.
» murmure-t-elle, lui jetant un coup d’œil depuis le contrebas, mutin et coquin à la fois. Rapidement elle s’engonce, modèle son corps pour laisser de la place aux autres. Une partie d’elle veille à ne pas trop envahir ceux qui l’entourent. James en particulier. Elle garde cette distance infime, parcimonieuse, pour que tout le monde n’est pas l’impression écrasante d’être oppressé dans son espace vital. Au bout de quelques minutes à peine, une station tout juste, elle sent une tension qui monte. Pas en elle, mais dans son corps à lui, à l’orée du sien. Elle se remémore la boîte, l’intermède avec Jason. Cette façon qu’il avait de s’agripper à sa main, y canalisant sa fureur. C’est différent cette fois-ci. La tension n’oscille pas avec la colère. C’est quelque chose d’autre. C’est de la peur. Eleah le regarde, décortique avec une précision chirurgicale, mais néanmoins discrète, tous les stigmates du malaise qui est en train de l’assaillir. Peau plus blême. Les mains qui cherchent à s’agripper plus encore. Les pupilles qui s’agitent sans se fixer sur une silhouette en particulier. Et ces mots qui n’en finissent plus de s’écouler de ses lèvres. Avec délicatesse elle obtempère, goûte à la saveur de ses lèvres asséchées par l’angoisse naissante. Sur elles, les siennes, tièdes, douces en comparaison, s’ourlent légèrement, s’alanguissent, déposent un baume tout en finesse. Elle libère son menton dans un premier temps, demeure les yeux grands ouverts pour le laisser se raccrocher à quelque chose, un point indicible tout au fond de son œil. Elle lit l’angoisse, la voit d’une manière si crue qu’il ne serait pas même nécessaire de chercher à en dessiner les contours. Au lieu de l’interroger, c’est une échappatoire qu’elle lui offre. Elle se recule avec lenteur, ignore les regards interrogateurs qui cherchent à profaner l’intimité de leurs silhouettes embrassées. Son regard ne le quitte pas, reste cette lueur qu’il peut suivre, s’il le désire, jusqu’à se sentir hors de danger. Un sourire rassurant s’installe contre ses lèvres, ses doigts la cherchent, la trouvent, et avec cette même délicatesse, la tiédeur de sa main se referme autour de ses doigts devenus glacés. Son pouce s’enfonce légèrement dans sa chair, marque presque la mesure régulière des battements de son cœur, quiets, sans affolement. Une mesure comme une autre, moins frénétique que celle du bourdonnement extérieur, des gens qui passent/ressassent.

« C’est vrai que j’ai l’air traumatisée, tu ne trouves pas ? »  De toutes ses dents, elle lui offre un sourire réjoui. A l’évidence, la pourriture n’a pas suffisamment gagné de terrain encore. Il peut faire mieux que cela. « Nous voilà voisins. La belle affaire. » glisse-t-elle, de nouveau dans un français imparfait. « Une telle offre, ça ne se refuse pas. Il t’en sera gré. Et puis tu sais, je sers souvent de refuge, aux âmes éreintées. Il paraît que c’est cosy chez moi, qu’on s’y sent bien. Personne s’est jamais plaint, en tout cas. » Elle hausse les épaules, se rappelle du nombre de silhouettes qu’elle a vu venir s’égarer dans les replis de son appartement. Allant d’anonymes éphémères, à celle plus prégnante de son frère. « Depuis mes dix ans. C’est … C’est mon père qui m’a appris. » Une hésitation infime transparait dans son timbre, à l’évocation de ce père qui n’en est, sur le papier, pas vraiment un. C’est son oncle plutôt, mais il a toujours eu tout d’un père à ses yeux. Alors à quoi bon le nommer autrement ? Pourquoi s’encombrer de tant de faux semblants ? Il n’ira pas puiser la vérité de toute façon. « J’ai toujours été plus douée dans l’expression du corps tout entier, que dans la concentration du doigté. Mais il voulait que je vois plus loin que la danse. Que je comprenne la musique, pour mieux l’exprimer. » Il avait eu raison. Jamais elle n’avait regretté ces heures d’apprentissage. Jamais.

L’arrêt est brutal. Au coup de frein, tous les corps basculent. La rame s’arrête, enfin. Interrompt l’échange qui à l’évidence, ne connaîtra pas la fin qu’elle espérait. L’échappatoire rêvée pour lui, qui s’engouffre à l’extérieur, et qu’elle suit, encore, et encore, et encore, presque en vain. En peu de temps ils traversent les couloirs sinueux sous terre, se frayent un chemin vers l’extérieur. Eleah fait deux pas lorsqu’il n’en fait qu’un seul, bouscule quelques épaules au passage, en s’excusant de manière systématique. Enfin une lueur au bout du tunnel, l’appel d’air. La rue reparaît dans leur champ de vision. Il fait bien nuit, désormais. Ne reste que les lumières vacillantes des lampadaires réveillés par l’obscurité.

« Franchement, j’avais à peine remarqué. » ironise-t-elle, pouffant légèrement de rire en déployant ses doigts avec lenteur. « On aura plus qu’à faire le retour à pieds. En bon gentleman, tu me porteras sur ton dos, comme je serais fatiguée. » Nouvel air désinvolte, qui ne dure que le temps qu’Eleah regarde à droite, puis à gauche, faisant appel à son sens de l’orientation pour se repérer. Ils sont sortis si vites qu’elle n’a pas pris le temps de regarder quelle sortie ils ont emprunté.  Par chance, elle reconnaît très vite la rue adjacente. Celle piétonne, qui rejoint l’espace des street-food, en longeant les quais. « Raaah, trop d’impatience dans ce corps. Allez viens, c’est par là ! » Elle emboîte le pas, saisit sa main au passage, l’entraîne, le guide, sur les trottoirs qui n’en finissent plus de défiler sous leurs pieds. « J’suis déçue quand même. J’ai même pas eu le temps de voir ta tête en gros plan, sur une affiche géante. » Elle fait la moue, une seconde, avant de bifurquer brusquement à l’angle d’une rue. Les cabanes des streets food se dessinent. Ils y sont. Enfin. « Oh bon sang, tu sens cette odeur ? Cette odeur de gras ? C’est délicieux. » Ses narines hument l’air ambiant, où s’entrechoquent des odeurs de viandes grillées, de poivrons marinés, d’épices et de graillon. Sans s’en rendre compte, telle une enfant gagnée par une excitation irrépressible, elle a accéléré le pas. « Qu’est-ce que t’as envie de manger ? Tu te laisses tenter par un naan ? Franchement c’est un délice ! Cooucou ! » La voilà qui salue le fameux créateur de naan, derrière son comptoir, bedonnant, un tablier tâché de gras, son acolyte concentré à ses côtés sur un cheesenaan qu’il peine à refermer tant ce dernier est blindé de garnitures. « Salut mistinguette, tu vas bien ? » entonne-t-il de sa voix grave, pendant que l’autre, à côté, rougit déjà jusqu’aux oreilles (il a toujours cette timidité chaque fois qu’elle vient manger dans les parages) « Je te sers la même chose que d’habitude ? » Quoi ? Comment ? Qui a dit qu’elle avait parfois des habitudes alimentaires terrifiantes ? Non ? Personne ? « Ouui, s’il te plaît ! La même chose pour mon ami là. Mais force un peu sur les épices dans le poulet tu veux ? Ça lui fera pas de mal à ce petit, pour le requinquer. Regarde-moi ça, il est blanc comme un cachet. » Elle glisse un clin d’œil à l’intéressé par-dessus son épaule, laisse le cuistot partir dans un rire débonnaire. « Ça marche, j’te fais ça la puce. Ce sera prêt dans quelques minutes. » - « Génial ! James, tu veux boire quoi ? Pas de jus, j’ai compris. Il y a … Du cidre. De la bière. Du coca. Hmm … Mets-moi un cidre tu veux ? … Alors, tu veux quoi ? » continue-t-elle, zyeutant les cartes en même temps, ses papilles déjà titillées par toutes les odeurs qui s’entremêlent. Quelques minutes plus tard, elle récupère leurs deux naans, en place un précautionneusement entre les mains de James, comme s’il s’agissait d’un objet précieux. « Tiens trésor. Tu vas me manger ça, et après, tu pourras honorer toutes les divinités de la malbouffe, et me faire des offrandes pour me remercier de t’avoir fait découvrir un truc pareil. » Pas le temps de niaiser, elle récupère dans sa main vacante une boisson, puis l’autre, avant d’aller s’asseoir sur un petit muret, juste à côté, enfournant le naan dans sa bouche sans ménagement en faisant des petits bruits de contentement. « Hmm … Oh bon sang. Hmm … J’avais trop faim. C’est terrible ce truc. C’est dément. » Elle y met les doigts, mais toujours avec une forme de délicatesse, n’utilisant que les bouts de son index et de son pouce pour choper les morceaux de poivrons qui s’échappent, penchant la tête légèrement en arrière pour ne pas s’en mettre partout. Son ventre gronde de satisfaction. Le côté épicé lui réchauffe les entrailles. « Alors, qu’est-ce que t’en dis ? Si ça a pu te clouer le bec, c’est que ça ne doit pas être si mauvais. » Elle rit, couvrant sa bouche à moitié pleine du dos de sa main, portant son verre à ses lèvres pour étancher sa soif naissante.


« let me touch your symphony »
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() message posté Mer 21 Mar - 18:34 par James M. Wilde


« Let me touch your symphony »

Eleah
& James




Sa phrase s'enroule autour de moi et ploie légèrement mes épaules que je me force pourtant à redresser. Sclérosé sous ma veste, le prix à payer qui se grave dans tous mes muscles, la réalité la plus crue et triviale qui naît de toutes ces heures à tracer des lignes pour les voir disparaître. Brouiller les contours, pour qu'ils ne soient plus là. Je la regarde sans répondre, longtemps, mes prunelles vacillent de la compréhension qu'elle appréhende sans totalement en distinguer toute l'avanie. C'est bien ce prix que je recherche, c'est cette désillusion cruelle que je m'inflige pour savourer plus encore ce qu'elle nomme factice. Rien de factice dans le tourment que l'on somme, que l'on appelle, dans l'éternité de ses cris, pour peu qu'on en ait la plus horrible des consciences. Les pupilles dilatées, figées dans la jouissance la plus indélicate jusqu'à embrasser la douleur la plus débridée. La peau qui brûle de n'être pas assez. Pas assez pour tout contenir, pas assez pour tout enfermer. C'est mon visage qui change, cette nature qui ne peut ressentir qu'en dehors de toutes les limites de la moralité ou encore affranchie d'un sens trop trompeur qui chercherait alors à la préserver. Je ne veux pas me préserver, je ne veux pas. Je ne l'ai jamais souhaité, j'ai toujours recherché ce qui pourrait venir me pourfendre et enfin exposer la vérité qui se niche dans l’entrelacs de mes chairs torturées. Je ne souris plus, ce regard dure le temps de l'aveu que je tais, puis nous nous évanouissons dans le caveau de mes angoisses. Elle a raison et elle a tort, mais sa conclusion m'a totalement dévasté car elle résonne d'une splendeur si désagréable qu'elle m'effraie. La création. La destruction. Les deux ensembles. Les deux entités que je retrouve dans la solitude qu'elle a évoquée. Mais aussitôt, enfermé avec moi, c'est tout le reste qui reparaît, c'est l'infamie qui surnage, c'est elle qui revient pour me narguer, comme dans ce putain de boyau tortueux qui nous emmène jusqu'en Enfer. La vision la plus claire de moi, je l'ai héritée de l'asile, quand il m'a fallu cohabiter des nuits entières avec la haine que je me vouais. Ça n'a pas changé depuis. Ça n'a pas changé depuis. La fuite n'a jamais été une alternative, car m'évader est alors apparu comme nécessaire pour survivre. C'est toujours le cas aujourd'hui... C'est le cas quand j'étreins ses doigts dans le wagon encombré, c'est le cas quand je cherche à l'envoûter, c'est le cas quand je découvre dans l'hérésie la plus bestiale que j'adore lorsqu'elle pose ses lèvres sur les miennes. Car à cet instant-là, je ne suis plus esseulé dans le noir, avec les cris, les hématomes, et la violence portée jusque dans mes chairs, jusque dans mes créations qui ne crèvent que de s'écrouler. Je ne sais si ses imaginaires sont autant peuplés de monstres que ceux que j'expérimente depuis que je suis né, mais j'ai l'impression que nos mondes s'appellent, se jaugent et s'observent pour une raison unique. Ils songent à fusionner... Pour se dissoudre ou pour se sublimer.

Elle me regarde tant désormais, parce que je me décompose dans l'intimité de ses yeux sombres. La honte me tance quelques trop longues secondes et je n'ai même pas la présence d'esprit d'observer ceux qui nous entourent, me reconnaissent peut-être, ou cherchent à m'interpeller. Je n'existe plus que dans ses prunelles qui viennent repousser les ténèbres qui cherchent à m'enchaîner. La lumière que je trouve dans l'empathie de ses regards me laisse un long moment pantois avant que nous ne parvenions à renouer autour de notre quartier d'adoption. Du bruit pour meubler tout le silence qui m'accable. Son sourire au firmament d'un ciel d'orage, je me sens plus léger et plus libre.
_ Alors je viendrai me plaindre jusqu'à ton domicile pour te voir grommeler, tout en savourant le fait de m'y sentir serein. Même si le challenge est entier, ma grande, je ne me sens serein nulle part, hormis chez moi, parce que le ciel y est immense.
Elle m'a catalogué au rang des âmes abîmées, comment la contredire. La sienne l'est également, on ne peut pas sourire autant sans être désespéré. Un tout autre désespoir que le mien, cependant, celui qui cherchera à se nourrir de délices fiévreux sans jamais risquer la consumation la plus totale. Que des cendres. Que des cendres désormais. Mon âme palpite à l'évocation de son père qui lui a appris la musique, la confidence glisse de mes lèvres en retour sans que je ne prenne garde quand je la laisse s'échapper :
_ Ma mère a été concertiste. C'est elle qui m'a enseigné les bases et toute la liberté qu'on pouvait trouver dans les notes.
Mais le moment d'intimité se brise quand je m'élance pour quérir un tout autre sentiment, quitter là l'enfermement, quitter là l'ombre que je porte déjà trop pour savoir la tolérer dans les entrailles de la terre. La nuit ouvre sa corolle au-dessus de nos têtes, les étoiles sont masquées par la pollution et les lampadaires. Il a plu quelques secondes et toutes les odeurs du crépuscule ont enlacées celles du jour endeuillé, profondément assoupi dans les immeubles opaques. Nos mains se retrouvent, les rôles s'inversent et nous font danser l'avidité de cette faim par trop longtemps repoussée. Le graillon qu'elle adule me soulève le coeur et fait gronder mon estomac, antithèse de ces journées de jeun qui me laissent dans une fébrilité absconse.
_ Ma tête tu l'as en permanence sous le nez, alors te plains pas, c'est le rêve de la majorité de la population féminine. Mais promis, je t'en enverrai une pour que tu puisses tapisser ta chambre.
Je salue les noctambules qui nous zyeutent d'un signe de tête presque austères, mais je fais un léger sourire au vendeur de naan qui a l'air de très bien la connaître. Je plisse d'ailleurs mes yeux dans la direction de la petite brunette comme pour la prendre en flagrant délit de malbouffe. J'opine, ne contredisant guère la commande :
_ Elle essaye de me remplumer, les prédateurs font ça juste avant de vous dévorer. Alors je patiente en espérant que tous ces sacrifices ne seront pas vains...
Le second déjà rouge pique un phare qui vient tenir compagnie au précédent. Cela lui donne maintenant un faciès rubicond des plus alarmants. Je hausse les épaules avant de grommeler :
_ Elle boit du cidre. Forcément. Nan mais je vous jure. Une bière, ça me remontera. Vu que mon teint blafard te fout les jetons.
Nous quittons les deux hommes, je les remercie presque d'enfin me permettre d'entamer le chemin d'une saine (enfin...) satiété, fait plutôt rare pour le noter. J'ai même un signe de main amical à leur endroit, avant de récupérer mon naan, sans aucune précaution. Assis côte à côte sur le muret, la Tamise dans notre dos, le cadre est presque trop charmant pour ne pas me voir soupirer d'aise à la première bouchée. C'est vraiment bon, et les épices réveillent mon palais flatté par l'amertume de la bière un peu tiède.
_ Calme tes fantasmes ma belle, pour des offrandes faudra faire plus d'efforts que ça. Mais tu peux conserver tes petits couinements de jouissance gustative par contre.
Je souris largement, parce que la regarder manger, avec une distinction absolument décalée par rapport à l'infamie que nous sommes en train d'ingurgiter me rassérène beaucoup. Je mange plus précautionneusement quant à moi, je picore des bouchées minuscules, tout en piquant certains de ses poivrons, qui dépassent, car ils sont meilleurs avec la délicate saveur du vol éhonté. Nous savourons l'indécence de ce repas trop gras dans un calme relatif, même si je la regarde plus que je ne mange en réalité. Les lueurs de la ville sur l'eau forment comme une aura autour d'elle, et ses rires, ses mimiques, sa conversation déliée dans la légèreté de l'instant peint toutes les résurgences que mon esprit peine à assimiler. Jusqu'à ce que la ressemblance ne me frappe, devienne une réalité déparée de tous les voiles dont je l'entourais. Elle lui ressemble. Elle lui ressemble tant. Je ne comprends pas pourquoi je ne l'ai pas réalisé avant. Sans l'analyser véritablement, l'effroi que je croyais repousser se transforme en une dévoration pure et simple, mes regards soudain si profonds, si intimes, si avides dévalent l'ensemble de ses traits et de son corps. Ma voix est sourde :
_ Je ne sais pas.
Je ne sais pas, je ne sais pas, je ne sais pas. Mauvais. Bon. Bien. Vrai. Faux. L'illusion s'accroche à une vérité au trouble de mes pensées même lorsque je regarde ailleurs pour dissiper mes blocages. Je ne peux pas achever de me décomposer, pas ici, pas maintenant, pas avant d'y avoir soigneusement songé. Peut-être suis-je en train de la rapprocher de Rebecca pour l'avoir sortie de sa tombe quand j'ai commis l'irrépressible. Évoquer ainsi plus aisément son prénom me fait suspecter un changement qui m'angoisse autant qu'il me rassure. Ne dit-on pas que la fin du déni est le début du pardon ? Idée pleine d'amertume. Je ne devrais pas être ici, je ne devrais pas jouer avec elle désormais que je la vois ainsi. Mais tout mon corps, tout mon esprit et toute mon âme hurlent pour ne pas partir. Rester. Rester. La voir encore. Mes paupières se relèvent sur elle et un très court instant, la joie perverse que je rencogne rend mes yeux hypnotiques. Je repousse toutes les questions, préférant ignorer tous les sens pour me focaliser sur la sensation esseulée. Qu'importe. Qu'importe à qui elle ressemble n'est-ce pas ? N'est-ce pas ? Ça n'a aucune importance.
_ Pardon... C'est juste ce qui me fallait en réalité. Il y avait une rue pleine de street food, comme ceux-là, à Manchester, quand j'étais petit. J'adorais y aller. Puis on s'est barrés peu après.
Je balaye l'air pour dissiper tous les souvenirs entremêlés. Ces époques qui pour une fois ne me menacent guère car elle ne peut comprendre tout ce qu'elles renferment. Ni cette époque affreuse qui fut l'ébauche de mon silence indiscret, ni cette époque plus douce de l'enfance. J'achève mes libéralités en volant son verre dans ses mains pour goûter son breuvage avant de le lui rendre aussitôt.
_ Comment est-ce que tu peux boire ça, décidément. Et c'est moi qui ne sais pas vivre ?!
Je reviens à ma bière tout en étirant mon corps bien moins fourbu. Je ne la regarde pas quand ma voix claire demande :
_ Pourquoi ? Pourquoi est-ce que tu veux travailler avec moi ?
Mes yeux lui reviennent, sérieux, ma mine est bien plus dure même si elle n'esquisse aucune agressivité. Mais j'ai besoin de le savoir, de l'entendre, maintenant que ses traits tracent tous ceux de mes fantômes. J'ai besoin de comprendre que son ingénuité ne la poussera pas à tourner les talons dès que nos rapports se tendront ou que mes envies se peindront sur mon corps et viendront ciseler tous mes mots. J'explicite doucement :
_ Je veux dire... Tu commences à comprendre qui je suis. Et j'entrevois qui tu pourrais être pour moi. C'est l'alchimie de deux contraires très imparfaits, les mêmes noirceurs, les mêmes beautés entre les lignes qui se rencontrent. Si le pire n'est jamais certain, je t'assure qu'il m'est arrivé de le goûter. D'en concevoir l'envie également. Alors pourquoi ? Dis-moi seulement... Dis-moi juste que cela vaut la peine.
La peine. Le mot est entier, balancé entre nous, son visage éloquent, ses atours qui jouxtent le plaisir, ses saveurs hérissées de menaces. Dis-moi ce que tu cherches vraiment, et je t'aiderai à le trouver.
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() message posté Mer 21 Mar - 22:39 par Eleah O'Dalaigh
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La crainte des espaces confinés. De ces pièces trop étroites entre lesquelles on pourrait étouffer. Eleah ne les abjure sans doute pas autant que lui. Elle aime l’intimité qu’elle a su créer dans cet appartement qu’elle ne quitterait pour rien au monde. Ecrin de son univers aux lueurs éclectiques, l’harmonie vient de l’ensemble et non des espaces singuliers, tous pensés pour murmurer à son imaginaire. Les lumières y sont caressantes, jamais aveuglantes. Les couleurs se chamaillent sans pour autant s’injurier les unes les autres. Elle a joué de la hauteur de plafond monumentale, de la splendeur des vitres encadrées de métal, du rougeoiement des briques qui avaient été empilées un jour pour créer l’ossature étrange d’une usine aux milles et uns passages. Peu de délimitations entre les pièces, seulement des espaces à peine définis, ouverts sur tout, excavant des intimités à des endroits singuliers, tous à créer, ensemble. Elle pourrait y passer des jours entiers sans se lasser. Sans avoir le sentiment d’étouffer. Et lorsqu’il lui prend l’envie de respirer, il suffit de grimper, grimper encore, et c’est une vue sur le ciel qui s’offre, sans fard, depuis le toit de la bâtisse auquel elle a un accès privilégié. Jamais elle ne trouverait un autre endroit semblable. Tout dans ce lieu qu’elle habite trahit les libertés qu’elle revendique. On aurait pu croire qu’en tant qu’être farouche, et indépendant, elle aurait pu se contenter d’un endroit impersonnel, sans structure, avec des bagages tous prêts dans l’entrée pour le jour où elle déciderait de partir sans se retourner. Mais non. Réminiscence d’un passé sans accroche, sans attaches véritables : elle a eu ce besoin inavouable un jour de s’ancrer quelque part, d’y rester, d’y vivre. Elle y a empilé les souvenirs comme des secrets inscrits à l’encre de chine sur du papier de soie, que l’on plie avec délicatesse, en deux, puis en trois, avant d’en dissimuler les murmures au fond d’une boîte de Pandore, renfermant en elle tous les secrets d’une essence fragile, immuable. Tant de nuances s’agrippent à ses regards tout à coup. L’incertitude. La sévérité. La bienveillance. La tendresse distante qui éprend parfois ceux qui cherchent à comprendre, qui essaient, encore et encore, sans être pourtant jamais sûrs de ce qu’ils trouveront. Une lueur vacille au fond du marron ambré de ses yeux : ses impressions qui se réverbèrent contre les siennes, la réfraction imparfaite d’idées encore indicibles, mais néanmoins présentes. Il y a dans les noirceurs de sa nature, dissimulées au creux de ses muscles arides, des impressions de déjà-vu, inexplicables, insensées, qui l’attirent autant qu’elles la repoussent. Elle voudrait glisser ses ongles autour du masque fendu, y enfoncer les doigts pour savoir ce qui s’y cache, ce qu’elle cherche tant à retrouver de ces impressions perdues. Mais Eleah ne peut pas. Au fond, elle en est incapable. De se rapprocher de la lumière en clair-obscur, d’aller au-delà de la brûlure de l’aile, de s’y éventrer, toute entière. Elle ne peut pas. Elle ne peut plus. A trop jouer de ses frivolités elle a fini par se prendre au piège. Si elle perçoit le lien possible, elle ne peut se précipiter vers lui en toute imprudence. Car les liens, souvent, constamment, Eleah les consomme, les dévore, et déshumanise. Pourquoi ? Parce qu’elle ne sait pas faire autrement. On ne lui a jamais appris les codes. Elle n’a jamais voulu les connaître. Terrifiée, terrifiante. Abusive, abusée. Elle veut être tout et rien à la fois, de la poudre aux yeux qui fascine, que l’on ne peut oublier, mais dont on peine malgré tout à se souvenir.

« Tu t’imagines déjà ne pas t’y sentir bien avant même d’y avoir mis les pieds. » le réprimande-t-elle du bout des lèvres, arborant une moue égale, l’espièglerie jamais bien loin de leurs échanges de funambules. « Cela dit, je comprends ce que tu veux dire. Moi non plus je ne me sens jamais aussi bien chez les autres. » Son imagination demeure en suspens de ce « ciel immense » qu’il vient d’évoquer. A-t-il lui aussi un accès sur le toit d’un immeuble ? Un jardin privilégié ? Elle l’imagine assez mal avec la main verte. A la place, c’est une terrasse qui se dessine. Ou une baie vitrée. Immense. Impérieuse. De celles placées si haut que lorsqu’on regarde la ville endormie, on a une envie irrépressible soit d’y plonger, soit de la dominer toute entière. La curiosité reparaît à l’orée de ses lèvres frémissantes. « Je serais curieuse de voir où tu vis, quelle est l’antre qui te protège. » Une fois de plus elle inflige à sa lèvre qui s’ourle une morsure délicate. Jusqu’à l’anecdote. Cette révélation délicate, arpentant les mêmes territoires de l’intime confidence qu’elle, juste avant. Ses grands yeux le regardent, tentent d’apercevoir la version maternelle qui lui donna naissance, distinguent le petit garçon aux contours imparfaits derrière son majestueux instrument, trop grand pour lui au début, trop petit déjà pour donner forme à tous ses imaginaires. « C’est pour elle que tu chantes alors, parfois ? » Avec sa voix, avec ses doigts. Forme d’hommage à ses apprentissages, à ce savoir qu’elle a su lui confier un jour. Eleah a une pensée furtive pour sa mère. L’autre mère. Celle qui l’a portée jusqu’aux firmaments de la scène, lui a inculqué toutes les valeurs qu’elle prône. Celle qui ne l’a jamais vu naître, mais qui a su créer un baume pour soulager la fracture, et permettre la renaissance. Ses pensées se tapissent une minute, ses paupières s’abaissent, le temps d’un tressaillement infime. Le temps du souvenir qui se glisse, s’immisce.

La frénésie de la fuite en avant les ré-ancre instantanément dans la réalité. Ils s’extirpent des entrailles sinueuses de la terre pour reparaître dans la fraîcheur de la nuit. Un nouveau rire vient porter leur binôme dans leur déambulation périlleuse. « Je devrais peut-être te demander tes autographes, que je revendrais après au black, discrètement, à l’entrée de tes concerts. » suggère-t-elle, avec une pointe d’ironie au fond de la voix. Ce n’est pas l’aura fanatique qui l’attire chez lui. Qu’il puisse s’octroyer les plaisirs de n’importe quelle fille, juste en claquant des doigts, cela lui est totalement égal. Elle en a connu d’autres, des charismatiques. Des hommes avec cette fibre indicible, qui vous met dans tous vos états, sans même avoir besoin de lever le petit doigt. La célébrité a quelque chose qui la trouble au plus haut point, quelque chose qui déchaîne la superficialité des gens, qui cherchent, avides, à consommer l’image renvoyée plutôt que l’être qui se dissimule. De la poudre aux yeux, encore une fois. « C’est quoi la chose la plus délirante qu’on t’a demandé de signer ? » ajoute-t-elle, avec toujours cette forme d’avidité impatiente dans le regard, se plaisant à nourrir le mythe autant qu’à en briser les façades. Enfin ils arrivent en leur lieu de prédilection. Eleah commande dans un même élan, n’en peut plus d’attendre. La vague les transporte encore, jusqu’à l’accalmie durant laquelle ils se sustentent. Elle mange avec une avidité contrôlée, la gourmandise arpentant toutes les fibres de son corps. Et il est là, à côté, plus prompt à la regarder qu’à se nourrir. Elle ne dit rien au départ, le laisse à ses appétits incertains. Des éclairs de réprimandes muettes transparaissent dans ses regards chaque fois qu'i’ lui dérobe des bribes de nourriture. Mais le plaisir coupable qu’il laisse apparaître en retour est si délectable à observer, qu’elle ne peut pousser la réprimande tout à fait.

« Quoi ?! Non mais, attends un peu. Je te prête mon corps pour jouer toutes tes harmonies. Je te fais côtoyer les rames de métro les plus huppées. Je te fais découvrir le temple de la bouffe bon marché. » Elle lève ses petits doigts un à un dans les airs, juste après avoir posé en équilibre son verre de cidre sur le muret, comme pour énumérer toutes les raisons tour à tour. « Et c’est comme ça que tu me remercies ? Avec des « il faudra faire plus d’efforts » ? » Sa langue claque sur son palais, la réprimande est entière, même si totalement factice. « Trésor, c’est toi qui devrais commencer à faire des efforts pour tenter de me subjuguer. » Ses airs sont félins, alors que de son revers de main, elle essaie de réorganiser les mèches de ses cheveux qui partent dans tous les sens, et ont tendance à lui passer devant les yeux. Il y a un silence incertain où elle mange, où elle sent son regard se poser sur elle avec insistance. Cette insistance différente, moins coutumière. Presque intrusive. Eleah ne dit rien, continue de picorer ce qu’il reste de nourriture entre ses doigts. Elle est si concentrée tout à coup. Comme si ce regard, même furtif, l’avait mise dans une position inconfortable. « Comment ça tu ne sais pas ? Tu ne sais pas si tu trouves ça bon ou pas ? » Incrédule, elle hoche la tête sur le côté, rassasiant sa gorge sèche d’une lampée de cidre frais, l’interrogeant du regard, en jaugeant le repas qu’il n’a pas terminé. « Pourquoi vous êtes partis ? » lâche-t-elle, retrouvant dans la réfraction de ses yeux ce même regard, étrange, inconnu. Ce regard qu’il n’a pas eu jusque-là, et qui sans qu’elle ne sache pourquoi, la dérange plus qu’il ne la fascine, cette fois-ci. Elle ne pousse pas le vice jusqu’à demander pourquoi. Pourquoi ce changement si soudain. Pourquoi ce regard qui lui donne l’impression d’être éminemment là sans pour autant être présente. A la place elle pique un poivron dans son naan, œil pour œil, dent pour dent. Le voilà qui s’octroie le droit de déguster son cidre. « T’as pas des appétits de gourmet toi, de toute façon. Regarde-moi ça. De la confiture donnée à un cochon. » lâche-t-elle, décontractée, en jaugeant d’un air sévère ce naan délicieux qu’il a l’audace de ne pas avoir terminé.

Et puis cette question qui la cueille, alors qu’elle ne s’y attend pas. Eleah manque d’avaler sa gorgée pétillante de travers, a les yeux qui brillent, au bord des larmes une seconde. Il change d’air si vite, les impressions sont si aléatoires, que même elle, fulgurante pourtant, peine à le suivre. Sans s’en rendre compte elle souffle légèrement sur la surface de son verre, n’est peut-être pas prête à affronter cette question en face à face tout de suite. Pendant un temps sans doute trop long elle ne dit rien. Mais l’incertitude ne gagne aucun terrain. Elle a en filigrane, tout à coup, une forme de lucidité sur sa propre personne. Une lucidité que la frivolité ne lui permet pas de faire preuve d’habitude. Une lucidité qui fait vriller les lueurs de son regard, les rendent plus opaque, s’incarnant dans une force différente.

« Il y a en toi une fracture … Indicible … Une fracture qui transparaît dans la musique que tu composes. Une fragilité mêlée de terreur, de douleur … de violence aussi. Comment as-tu dit déjà ? … Ah oui. C’est comme un cri … » Son index se repose sur le bord de son verre, elle le suit du regard, y trouvant un refuge alors qu’il en trace le contour circulaire. « Je ne sais pas pourquoi … J’ignore si cela en vaut la peine. Je ne peux rien te garantir. Tout ce que je sais … C’est que ce cri … C’est comme s’il m’appelait ou … Qu’il me reconnaissait. » Car ce cri, à la fois différent, et tout aussi semblable, il est là, au fond d’elle. Étouffé depuis si longtemps qu’elle en a oublié le sens, les saveurs, les violences. « Je veux savoir où cela pourrait nous- … » Mais elle s’interrompt tout à coup. Quelque chose vibre contre sa cuisse, à travers le cuir de son sac à dos. Son cellulaire qui s’égosille. Depuis un petit moment sans doutes, mais elle n’a pas entendu. Déposant les cadavres de leur repas achevé sur le côté, elle plonge le bras dans l’antre obscure du sac féminin, ne tarde pas à en excaver le téléphone. Pas moins de sept appels en absence. Tous de la même personne. L’expression de son visage chavire, la frivolité devient absente. On dirait qu’elle ne se ressemble plus, tout à coup. Arthur. Arthur. Arthur encore. Qu’a-t-il fait cette fois-ci ? Ne va-t-il donc jamais lui accorder de répit ? Ses paupières s’affolent, elle s’est levée sans s’en rendre compte, son attention tout à coup accaparée par l’écran lumineux.  « … Excuse-moi. J’dois répondre. » Elle n’attend aucun consentement particulier, s’éloigne de quelques pas avant de composer le numéro qu’elle connaît sur le bout des doigts. Une tonalité. Puis une autre. Le fond sonore en premier : un brouhaha de soirée, avec des cris d’adolescentes, et de la musique à faire frémir les tympans les plus aiguisés. Elle jette un coup d’œil furtif sur sa montre : 23h30. Il n’est pas si tard pourtant. Les soirées ne font que commencer … Normalement. « Allô ?! Art … Arthur ?! Pourquoi tu m’as-» - « Eleah ? Eleah c’toi ? C’est Sam ! Tu sais, le pote de ton frère là, grand roux, avec la- » - « Oui bien sûr je vois ! Sam ! Pourquoi tu m’as appelée sept fois avec le portable d’Arthur ? Y’a un problème ? » - « Holà ouais. Putain. Grave, sers-m’en une ! Ouais donc j’te disais, Art’ est défoncé là, et il a entreprit d’emmerder toutes les nanas de la soirée. Il s’est déjà fait recaler deux fois, du coup il a envoyé boulé un mec … genre … Un costaud t’vois ? Faut qu’tu viennes le chercher. Le gars lui en a collé une, et depuis il veut plus sortir des chiottes. Il dit qu’il veut voir que toi. Merde faut qu’tu viennes, s’il recommence à foutre la merde on va devoir le traîner chez les flics comme la dernière fois, ce serait pas bon pour son cul. » Elle se masse une tempe, la crispation gagne du terrain dans toutes les parcelles de son corps. Elle n’est pas sure d’avoir tout compris dans les détails. Juste l’essentiel ressort. « Dis-lui que j’arrive. Envoie l’adresse par texto. » Elle raccroche, demeure désorientée pendant une demie-minute. « Faut qu’j’y aille. » lâche-t-elle, sur une tonalité abrupte. Elle a déjà récupéré son sac, l’a balancé sur son épaule. Aucune excuse. Aucune explication. Son cellulaire vibre encore. Un message : l’adresse de l’endroit où a lieu la soirée. Un quartier dégueulasse. Forcément, il ne peut jamais s’enliser dans des endroits proprets.


« let me touch your symphony »
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() message posté Jeu 22 Mar - 18:16 par James M. Wilde


« Let me touch your symphony »

Eleah
& James




Si l'on murmure qu'une âme sait se livrer au creux des prunelles ainsi offertes, les siennes se mordorent de tant de couleurs qui s'évanouissent, s'entrelacent, fusionnent, qu'elles forment une fresque hérissée par toutes les intensités que j'aimerais goûter. Mes regards incertains plongent et surnagent dans l'horizon de ses silences qui m'écoutent tous pour m'embrasser ou me mordre. La lueur qui vacille me réchauffe et m'effraie, j'y vois tant d'impossibles reliés que je ne sais où regarder pour confondre mes instincts de fuite. Ce sont ces interminables tunnels, ce sont ces infinis que nous traçons sans pouvoir être certains qu'ils ne se dresseront pas brusquement pour venir nous enfermer. L'un hors de l'autre, brisés par la déception, irrésolus dans l'ineptie de ceux qui n'ont pas su devenir. La peur côtoie d'autres angoisses et je ne suis plus très sûrs des mots portés qui forment des échos se confondant à d'autres souvenirs que je souhaite enterrer. Je demeure meurtri à la voir, nos mains entremêlées pour mieux nous raccrocher à cette matérialité qui se dérobe. Nous savoir devient une menace qui m'attire autant qu'elle me révulse, et nous frôler prend les atours de la damnation, car ce que j'abandonne à chaque fois que mes iris la cherchent coûte plus que tous les espoirs devenus maudis, silencés par ma langue. J'aimerais tout lui offrir sans rien risquer, j'aimerais qu'elle m'accepte sans se voir envahir. La fantaisie est touchante, mais elle ploie sous la résurgence de ces vérités qui cisèlent tous mes muscles dans la dureté de la douleur. Comment croire que le terme sera délectable quand je ne puis envisager de fin qui ne me mène au tombeau désormais ? Alors oui, j'imagine son domicile avec effroi pour ne jamais me corrompre suffisamment pour y chercher refuge. Pour ne jamais croire qu'il s'agira de l'alcôve qui me protègera de moi-même, car aucun lieu n'est véritablement exempt de mes excès. La réprimande est entendue, absorbée, elle tombe au creux du ventre qui se tord de faim, pour n'avoir su se sustenter d'autres beautés. Le goût des cendres rend les minutes opaques, elles s'alourdissent dans mon sang. La même absence de sérénité dans ces dehors qui cherchent à nous défigurer. Je ne sais guère si c'est là un détail prompt à me rassurer. Mais déjà je parle, et trace d'autres avenirs pour remplacer ceux que creusent mon pessimisme :
_ Il suffira de m'y rejoindre, je te laisserai entrer.
Je l'ai déjà laissée entrer. Un peu plus, un peu moins, ce serait là avoir des retenues injustifiées. Je parle de ma mère et elle m'apparaît avec tous les détails charmants d'une enfance qui n'était pas malheureuse, même si mes airs mélancoliques étaient déjà nés sur mon front. Gladia se dessine dans ma tête et je me demande comment elle va, pour la première fois depuis des mois... Je me demande si je ne devrais pas appeler à la maison, pour lui dire que je suis fier de ce que j'ai créé et qu'elle a sa part dans l'aventure qui s'ouvre à moi aujourd'hui. Mais je distance rapidement la tendresse qui se navre dans d'autres frustrations incompatibles avec mon rôle de fils aimant. Je secoue la tête comme pour nier mais ma voix affaiblit une douleur qui durcit tous mes mots :
_ Autrefois, c'était sans doute pour lui rappeler ce qu'elle avait su oublier. Maintenant ça n'a plus d'importance.

Les souvenirs s'envolent sous nos pas, les lueurs blafardes se peignent sur nos visages pensifs avant que les masques ne reprennent leur place. Nos personnages évanescents en guise de parure, nous rions plus aisément. Je songe à sa question et me remémore ce moment terrible où à Madrid il m'a fallu signer un objet que je n'aurais jamais cru un jour honorer de mon écriture. J'ai un sourire en coin :
_ On s'imagine qu'on va toujours signer des seins ou des paires de fesses, mais en fait, ce qui a été le plus étrange, c'est quelqu'un qui m'a fait signer la Bible qu'il emportait toujours avec lui. Je pense que ma sensation de toute puissance n'a jamais été aussi théâtrale quand j'ai soigneusement écrit : "Salut Dieu, je suis en train de te piquer tes fidèles. Bye."
Greg et Ellis ne pouvaient plus s'arrêter de rigoler. Ils m'ont acheté un rosaire le lendemain, je pense que je dois encore l'avoir dans un tiroir à la maison. Je secoue la tête, comme incrédule à ressusciter des souvenirs qui me ramènent des années en arrière. Je hausse un sourcil tendancieux :
_ Et toi, quel est le cadeau le plus bizarre qu'un admirateur transi t'ait offert ?
Je sais les danseuses souvent poursuivie des assiduités du public, qui les couvre de présents directement déposés dans leur loge. Assis côte à côte, les mots nous abandonnent quelque peu pour partager leur délicate saveur avec des besoins plus primaires. Même si je pinaille en ne terminant pas ce naan, bien trop copieux pour moi, j'apprécie particulièrement le cadre et le met trivial qu'elle me fait redécouvrir. Je me suis un peu perdu dans un paysage monochrome dernièrement, mangeant mes éternels céréales quand je passais chez moi, ou piquant des bouts de sandwichs à mes comparses à l'occasion. Sa façon de s'insurger avec ses doigts fins en l'air me fait ravaler un rire au moyen d'une bouchée. J'accentue mon ingratitude :
_ Ma très chère petite elfe, je te subjugue déjà, ça se voit à chaque fois que tu portes tes jolis yeux sur moi. Ils murmurent, oh, James, je t'adore et je t'adule, joue encore s'il-te-plaît c'est si beau. Alors j'imagine que je finirai pas obtempérer hein ?
Je me redresse un peu en avalant une longue gorgée de ma bière au goulot, mes lèvres ourlées d'une moue provocatrice, surtout que je viens d'imiter sa voix dans une caricature très discutable. Mes yeux se plissent, elle farfouille dans sa coiffure et je me perds, je me perds. Je me perds trop longtemps et je conçois la gêne qu'elle arbore un peu tard pour me retenir dans ce qui fut une sensation honnie et divine à la fois. Je repousse et renferme tout ce qui est venu perturber l'échange et lui sait gré de me faciliter la tâche en rebondissant sur mon assertion évasive.
_ Nan, c'est exactement ça. Je ne suis pas encore sûr de trouver ça bon...
Je me penche un peu pour la désigner, elle, sur son petit muret, en équilibre incertain. J'attends de voir encore quel goût elle a en vérité. Douceur amère, avec un masque tentateur, ses traits, parfois l'ombre de celle qui fut ma perte. Je ne considère même plus les ornières tant je serais incapable de les décompter. Que cela dure, dure, dure encore, voilà tout ce qui m'importe actuellement. Je ne veux pas m'enfermer dans cette prison que je me destine, je ne veux plus, je veux être libre pour la regarder. Qu'importe si ça fait mal parce qu'elle lui ressemble, la revoir est aussi ce qui m'apparaît être ce soir comme le baiser d'une divinité trompeuse, envoyée jusqu'à moi pour venir m'arracher ce que je ne peux plus renfermer à présent. Alors j'embrasserai ses lèvres glacées pour sentir les brûlures d'un seul instant, car Eleah sait les faire naître en moi, quand j'ai eu l'impression de ne charrier qu'un tissu moribond, stérile, infâme. J'inspire l'air nocturne, fronçant légèrement mes sourcils :
_ Hmm. Ma mère est tombée enceinte de ma soeur, et mon père a pu enfin réaliser ses très grandes ambitions en s'appuyant sur le réseau familial. Le quartier modeste de Manchester est devenu Mayfair et tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Ma voix raille légèrement des événements qui n'ont rien de dramatiques en soi, il s'agit là de la banalité d'une existence, celle de milliers de petits bourgeois qui finissent par avoir des chauffeurs de maître. La dissolution d'un mariage dans la façade qui continue de l'enfermer, et toutes les blessures d'une femme trop faible, la froideur d'un père trop peu présent, qui remâche une perfection qui n'existe pas et que j'ai juré de pervertir, jusqu'à l'ignoble. Jusqu'à ce que le père regarde le fils et ne voie plus qu'une créature à enfermer. J'évide dans mes silences une colère que je parviens dorénavant à ravaler sans qu'elle n'exulte ses flammes dans la nuit. Je ne pense simplement pas à Wyatt, je l'enferme à son tour, très très loin. La déception demeure, celle que mon père nourrit. Celle que j'alimente aussi. Déçu de ceux qui ont un jour eu le malheur de m'engendrer.

Nous plaisantons sur le repas, je lui rétorque que de toute manière, je n'ai d'appétit pour rien, pour rien qui s'apparente à cette nourriture-là en tout cas. Manger pour moi est une corvée, comme s'il s'agissait là d'une fonction trop primaire pour moi, comme le sommeil. Le couperet s'affranchit des liens qui se tissent, et menace de les trancher même si le besoin que j'exhale, dans la douceur du soir, n'a rien d'impérieux. Si elle repousse mes envies de comprendre, je sais pertinemment que notre collaboration ne se terminera pas ici. J'ai encore un peu de temps. Un peu de temps. Elle paraît si seule, balancée ainsi dans la violence de ma question que je m'en veux presque de l'avoir osée. Mais... soudain elle me regarde, et c'est tout mon monde qui bascule. Une fois de plus. Parce qu'elle en trace des contours qui suintent de tout ce que j'ai toujours souhaité exprimer. Ce qu'elle dépeint m'émeut avec brutalité, mes iris ne la quittent guère et ma bouche ne se permet pas de l'interrompre. Je m'enivre de ce qu'elle offre à cet instant, l'intensité des murmures donnent plus d'ampleur à ma respiration, je grave les gestes et je savoure les mots, les laissant glisser dans ma gorge qui se serre. L'appel. L'appel. Ce même appel qui se fit quand elle est reparue, dans le hasard du monde de la nuit, à excaver une rencontre délicate pour la peindre dans l'hérésie de retrouvailles qui comblent ma nature de sensations que je ne mérite pas. Mais, jamais entièrement écoeuré, je demeure à tout laisser me pénétrer, ses quelques gestes et la rupture de sa voix. Mon âme se fêle à trop entendre ce cri qu'elle ne cesse de pousser. L'incertitude demeure, mais je ne demande pas de promesses quand je connais les raisons qui l'attirent vers moi, sans discontinuer. Je ne contredis rien, je demeure suspendu sur le fil de ses lèvres, prêt à comprendre tout ce qu'elle conçoit, dans l'intimité de nos esprits qui se frôlent quand nos corps sont à peine séparés. Puis l'extérieur éventre l'enclave bien incapable de nous protéger de lui. Je sursaute presque, la laisse à son appel tout en continuant de l'observer, trop renversé pour rompre la lien qui vibre et vibre encore. Jusqu'à ce que tout son visage devienne un territoire profané par la peur. Qu'est-ce qui peut bien la chavirer ainsi, la laisser interdite, l'oreille vissée à son smartphone comme si son existence en dépendait soudain ? Mes prunelles furètent sur les lames acérées des détails qu'elle abandonne à mon indiscrétion, le voyeurisme exalte tous mes sens. Elle est trop loin pour que je ne puisse comprendre tout ce qu'elle raconte, mais l'angoisse la fait parler un peu fort. Des prénoms, des interruptions, pas assez de silences, un rythme trop soutenu, celui que l'on utilise pour faire illusion. Croire encore être le maître d'une situation quand tout se dérobe sous nos pas. Sa posture est toute en tension, bien loin de tout ce qu'elle peut dégager de légèreté d'habitude. Cela me fait presque mal de voir toute la beauté s'enfuir au gré d'une gravité plus altière. Le ton est sec lorsqu'elle raccroche, je suis à peine surpris qu'elle veuille partir, ça a l'air suffisamment problématique pour entièrement la subjuguer dans des accents vifs et tranchants. Je me lève aussitôt, balance le cadavre de mon repas dans la poubelle la plus proche, et resserre les pans de ma veste en cuir :
_ Bien. Si tu dois aller vite, je fais venir une voiture.
Et je ne l'attends pas, je marche en direction des rues plus dégagées, du pont plus précisément qui permettra à Paul de se ramener plus facilement. J'ai déjà mon téléphone coincé entre mon épaule et mon oreille. Je ne fais que très rarement appel à lui :
_ Il faut venir me chercher. Oui maintenant. Et assez vite s'il-te-plaît. Sur Vauxhall Bridge.
C'est quand je raccroche que je ne me comprends pas. La laisser s'enfuir aurait été plus simple, l'abandonner à son sort et à tous les problèmes qui s'annoncent et qui ne me concernent pas. Dont je n'ai ni l'envie ni le besoin. L'envie peut-être bien... Je ne sais pas trop. Je la considère, plus menue que jamais, essaye d'éclaircir mes idées comme la situation :
_ Je vais te faire déposer, où que tu veuilles et tu feras ce que tu as à faire.
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() message posté Sam 24 Mar - 17:51 par Eleah O'Dalaigh
james & eleah
Maintenant cela n’a plus d’importance. Le goût de la désillusion est sur sa langue, les sens s’affadissent, déçus. L’amertume, Eleah la ressent dans sa bouche encore emplie de toutes les saveurs dont ils se sont rassasiés. En filigrane, elle se souvient de la texture de ses lèvres aussi. Elle n’a pas oublié. Elle ne le peut plus désormais. Elle ne comprend pas tous les rouages de sa phrase, teintée de mystères qu’elle n’est pas sure de devoir, ou même d’avoir envie d’élucider. Seule l’amorce d’une fracture se dessine devant ses yeux avides, une de plus, tracée par ses regards parfois absents qui tancent tant d’obscurités qu’elle ne comprend pas, ne veut pas entendre, et sur lesquelles elle n’a pas le moindre contrôle. Chaque fracture a son histoire à raconter. Ses tenants, ses aboutissants. Ses adjuvants. Ses leurres. Le sien revêt les atours d’une mère imparfaite, comme beaucoup d’autre. Qui n’a sans doute pas su quoi faire un jour. Qui n’a pas eu la force. Qui n’a pas réussi à faire autrement. Il y a une seconde mutique où Eleah paraît tout aussi absente que lui, assaillie par les souvenirs plus ou moins limpides de son étrange enfance. L’amour maternel est si singulier. Il peut venir d’une femme qui ne vous a pas vu naître, dont l’instinct n’a jamais su comment faire. Il peut se tromper, se fourvoyer, arracher des cris ou des pleurs. Mais rarement il oublie, cela, Eleah l’a bien appris.

« Je ne pense pas qu’une mère puisse oublier … Elle n’a seulement pas la force parfois, de montrer qu’elle se souvient. Qu’elle se souvient de tout. »

C’est un air étrange qui s’agrippe à ses regards. L’incertitude de la justesse des mots employés, mais derrière elle, quelque chose de plus vrai, et de plus désarmant : la sensation de comprendre, enfin, l’indicible vérité.  Les contours imparfaits de sa mère se dessinent devant sa pupille dilatée par l’obscurité. Dire qu’elle ne sait plus réellement à quoi elle ressemble. Le souvenir qu’elle a d’elle est à la fois limpide, et éminemment confus. Entre les images photographiques et celles de son esprit, elle ne fait parfois plus la différence. Elle s’agrippe pourtant. Ne consent pas à oublier, laisser s’évanouir, ce qui constitua un jour l’essence de sa nature. Elle finit par laisser toutes les pensées s’évanouir, ils marchent ensemble sur les cendres d’un passé qu’ils ont consentit à faire renaître, pas plus d’une seconde, comme une anecdote.

« Une Bible ? » Un éclair de surprise passe devant son visage. Une Bible. Qui Diable peut songer à faire signer sa Bible, hormis par un prophète quelconque ? Ses yeux s’agrandissent, se demandent s’il s’agit là d’un tour d’espièglerie supplémentaire. Non, il semble sérieux. Il y a des fous partout, des insensés plus encore. « Ta musique l’a tellement transcendé qu’il a décidé de faire de toi son Dieu … Bon sang, c’est terrifiant. Imagine si tu avais créé le monde à ton image. Ce serait le chaos. » glisse-t-elle avec ironie, et un air sérieux pour appuyer plus encore sa boutade. Le voilà qui lui retourne la question, et sur le coup, elle demeure interdite. Rien d’aussi grandiloquent que lui. Quoique, il y a tout de même deux choses qui lui reviennent en tête. « Les débordements étaient moins grands dans mon univers. Je recevais surtout des fleurs … Des chocolats aussi parfois, dans de jolies boîtes. Un jour une vieille dame, qui venait toutes les semaines aux représentations, m’a offert sa boîte à musique de petite fille. Tu sais … ces écrins aux motifs ciselés dans le métal, où il y a une danseuse à l’intérieur, qui tournoie lorsqu’on l’ouvre. Elle la conservait depuis toujours, comme un trésor. Et elle me l’a donnée. Je ne sais pas pourquoi. Ce n’est pas étrange, dit comme ça, mais cela m’a fait une drôle d’impression sur le coup. Comme si elle me confiait un objet si intime, qu’il n’aurait jamais dû m’appartenir. Et puis, en regardant l’écrin, je me suis demandé si je n’étais que cela à ses yeux … Une poupée qui tournoie sur elle-même, qui disparaît dans une boîte quand le rideau se ferme … Il y a eu aussi un homme – je pense que s’en était un du moins – qui m’écrivait des lettres anonymes. C’était à la fois beau, et terrifiant. Je n’en ai plus reçu, au bout d’un certain temps. Les enveloppes étaient toujours entourées d’un ruban de soie bleue, avec une fleur séchée, glissée à l’intérieur, chaque fois différente … » Plutôt que de la griser, c’est une forme d’effroi qui l’envahit toute entière. Elle se souvient du contenu énigmatique des lettres, d’un témoignage de fascination étrange qui au lieu de l’emplir de curiosité, et d’excitation, l’emplissait au contraire d’un malaise sans pareil. Elle n’a jamais su qui les lui avait écrites. Quel était le sens de ces missives, ni si elles venaient d’un admirateur qui venait souvent la voir danser. Elle les a toutes gardées, soigneusement. Son instinct lui a dit de le faire, au cas où. Allez savoir pourquoi. « Chaque fois que je voyais l’une de ces lettres dans ma loge, qui m’attendait, là, avec des fleurs, je ne sais pas pourquoi pas … Cela me mettais mal à l’aise. » Machinalement elle finit par hausser les épaules. La pensée s’envole aussi vite qu’elle est apparue.

Il cherche à l’imiter, raillant dans une voix de crécelle. Eleah étouffe un rire, le réprimande tout à la fois en le gratifiant d’un coup d’épaule. Ses airs de petite fille s’accentuent lorsqu’elle fait la moue une seconde, une nouvelle fois, avant que l’audace ne reparaisse à l’orée de sa bouche. « Bien sûr que tu obtempèreras. Tu ne peux plus rien me refuser désormais, je le vois. Tu as voulu mon adoration mais c’est toi qui es pris au piège … Il est trop tard. » Murmure tentateur, qui fait écho à toutes les désinvoltures de ses moqueries trompeuses. Peut-être qu’il dit vrai, qu’elle se fourvoierait en prétendant le contraire. Mais les armes pour le contrer sont trop délicieuses. Elle se nourrit de ses airs provocateurs pour forger ceux qui lui sont propres, rebondit avec la même désinvolture sur ses mots, étouffant les vérités possibles qui s’annoncent, et crient déjà. Est-il vraiment trop tard ? Peut-être bien. L’échange retombe dans ses regards qui fouillent et cherchent à excaver au derrière de sa silhouette des contours trop abstraits pour qu’elle ne puisse les comprendre, comme d’habitude elle gigote, incapable d’avoir la rigueur de la posture qu’elle déploie habituellement sur scène. L’instant se suspend, presque irréel, après la question qu’il lui pose. Elle cherche à y répondre avec le plus de précision possible, sans mensonge, ou faux-semblant. Au début elle n’est pas sure d’y parvenir totalement, et puis, tout découle de ses lèvres, lentement. Elle le voit avec une limpidité sans pareille, miroitement que son âme entend et voudrait rejoindre, sans qu’elle ne puisse expliquer pourquoi. Comme si tous les échos de sa carcasse brisée avaient enfin trouvé un réceptacle où retentir. Et ce cri … ce cri encore. Ce cri dans lequel se rejoignent toutes les tessitures connues et inconnues. Ce cri qu’elle abjure, ais qui est là pourtant, constamment, oublié dans les abîmes. Son regard au début fuyard finit par s’agripper à un point sur son visage, descend vers la ligne de ses lèvres mutiques. L’intensité du moment est telle qu’elle pourrait en avoir des vertiges. Le hoquet de surprise n’en est alors que plus douloureux lorsqu’il la traverse, qu’elle sent cette chose immonde qui vibre contre sa cuisse : la réalité qui les rappelle, sans se soucier de rien autour.

Toutes les intensités s’étiolent, disparaissent sur les horizons lointains, pourchassées par les craintes qui l’habitent dès lors que la voix retentit à l’autre bout du fil. Après cela, il n’y a plus rien, à part un bruit sourd. L’appréhension est un lymphome qui s’étend à la vitesse d’une vague fracassante. Son ventre se tord, les pensées s’affolent. Il est partout tout à coup, ce frère qu’elle abjure, ce qu’elle adore. La douleur qu’il éprouve, c’est comme si elle la sentait frémir dans son sein. Elle est incapable de rester immobile, alors elle s’agite plus encore, fait les cents pas, décrit un tournoiement imparfait. Eleah est presque désorientée lorsqu’elle raccroche. Elle ne voit plus rien, n’entend plus personne. Il n’y a plus qu’une seule chose qui pulse dans sa tête : aller chercher Arthur. Aller le chercher encore, une fois de plus. Briser les autres liens, ne chérir que celui qui compte. Le seul, depuis toujours. Ensemble, dans la nuit, dans l’horreur, dans la lumière et les douleurs. Ils n’ont pas connu autre chose. Elle regarde James sans le voir au départ, éprouve une sorte de culpabilité d’avoir été là, riante, transportée, alors qu’il sombrait dans le désespoir, là-bas, tout seul, et qu’elle n’a rien vu venir. Arthur est si imprévisible faut dire. Et puis elle le hait tant parfois. Quand elle le regarde elle voit tout ce qu’elle ne pourra jamais être à cause de lui. Parce que c’est plus fort qu’elle. Elle ne peut jamais s’en empêcher. D’y aller. D’accourir chaque fois qu’il la mande. La peur est si grande. James parle, mais au début elle ne distingue rien du sens. Elle ne voit que des lèvres qui bougent et un rêve qui s’évanouit. Une vibration dans sa paume la fait revenir à elle avec fulgurance : Sam vient de lui envoyer l’adresse. Par chance ce n’est pas si loin, quelques pâtés de maison tout au plus.

« Quoi ? Qu’est-ce que tu … ? » Par mimétisme elle l’a suivi, trottinant presque pour le rattraper. Enfin les mots lui reviennent. Vite. Voiture. Elle ne dit rien, un sursaut de sa conscience surprise qu’il ne l’ait pas laissée, là, disparaissant dans des airs désabusés. L’un en face de l’autre sur le trottoir, ils semblent aussi désorientés l’un que l’autre. Les regards de la jeune femme le remercie. Mais elle ne parvient pas à se départir de la peur. De la montée d’adrénaline qui pulse à ses tempes jusqu’à l’étourdir. « Merci. » finit-elle par souffler sans plus d’explications que cela. Elle n’entre pas dans les détails, ne se morfond pas en excuses factices non plus. Elle est vraiment reconnaissante du geste, cherche déjà à localiser sur son téléphone l’endroit où ils ont décidé d’aller s’enterrer pour faire la bringue. Une boîte qu’elle ne connaît pas, dans le quartier de Hackney. Pas le plus huppé de Londres, c’est même l’un des pires quand on sait les endroits à éviter, surtout aux heures tardives. La voiture arrive enfin. Spontanément elle s’engouffre sur le siège arrière, s’avance entre les deux fauteuils avant. « Bonsoir, vraiment désolée de vous faire faire un détour. Pourriez-vous me déposer sur Hackney Road s’il vous plaît ? » Elle se recule, son dos qui se heurte à la banquette du fauteuil. Son cœur cogne si fort contre sa poitrine. Et ses sourcils qui se froncent, de concentration, d’appréhension, alors qu’elle se terre dans un mutisme inhabituel tandis que la route défile, encore, encore, jamais assez vite. Le bout de ses doigts se plante légèrement dans le cuir du siège, puis vont fureter sur le côté, jusqu’à trouver sa main, la prendra, la serrer un peu, puis plus fort. Elle n’a même pas la force d’entretenir une conversation de façade. A intervalle régulier, elle observe l’écran de son téléphone. Pas de nouvelles, bonne nouvelle … Paraît-il. Tout le monde sait que les dictons sont souvent faits pour nous leurrer. Le véhicule s’arrête. Elle a perdu la conscience de l’heure qu’il est, du temps qu’il fait. Il fait nuit partout, c’est tout ce qu’elle parvient à retenir. Une hésitation la traverse de part en part lorsque le véhicule s’immobilise, comme si une force invisible la maintenait contre ce siège, l’empêchant de sortir. La peur encore. Au dehors il y a des gens de passage. La boîte ne donne pas sur la rue principale, il faut s’enfoncer plus encore, dans les replis d’un monde qui regorge de fêtards désabusés. C’est pire encore que leur boîte huppée, remplie de décérébrés, car ici il n’y a que du désespoir. C’est l’impression que cela laisse filtrer, en tout cas. Son pouce imprime une pression sur la peau qu’il dissimule. Une fois, puis deux. Elle déglutit doucement, jette un regard vers l’extérieur. Elle le libère du joug, de l’attache, ouvre la portière pour passer à l’extérieur. « Merci de m’avoir déposée. » murmure-t-elle à la dérobée, avant d’atterrir sur le trottoir, glacée. Faisait-il si froid tout à l’heure ? Elle a oublié. Elle vérifie encore l’adresse. C’est bien ici. Il faut s’enfoncer au bout de l’impasse, aller à droite. Oui, c’est bien là.  


« let me touch your symphony »
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() message posté Sam 24 Mar - 19:31 par James M. Wilde


« Let me touch your symphony »

Eleah
& James




Se souvenir de tout, est-ce possible seulement ? Les visages, et les mots, les sensations aussi, ainsi enchâssées dans le corps et l'esprit ? Et puis le bruit partout, dans les zones d'ombre et tout autour, pour confondre le silence qui sait vous accabler quand les images surnagent la mémoire. Trop d'images ce soir, et bien trop de musique pour les relier, celle de ces années fastes, et des mois plus dangereux qui pavent encore jusqu'à mon coeur autant d'effroi que de suavité trouble. Il y a ses lèvres quelque part, l'amertume conjuguée dans le creux de sa bouche. Les lèvres d'Eleah me fascinent, j'ai l'envie de les goûter comme autrefois, puis je me rappelle que cet autrefois est trompeur. Rien qu'un écho de ce qui fut et qui n'a jamais été plus qu'une nuit oubliée, quelques cheveux abandonnés sur l'oreiller, les draps d'un hôtel, blafards dans l'aube qui nous a arrachés l'un à l'autre. Les résurgences s'enfouissent, elles tracent des souvenirs moins dangereux. Si je ris volontiers à son commentaire sur mes instincts chaotiques, visualisant un seul instant le monde infernal qui put s'élever à mon image, son histoire qui fleure la psychopathie transie me fait légèrement froncer des sourcils et je commente, un peu troublé :
_ Si j'ai pu devenir Dieu, tu as peut-être été une seule seconde la divinité de ce type, l'idolâtre aux fleurs séchées. Pourquoi corrompre celle qu'on adule avec des fleurs déjà mortes, hein ? Peut-être parce que tu étais une de ces divinités nocturnes ? Peut-être que des fleurs mortes ne se fanent plus jamais. C'est assez... Particulier. Je regrette qu'on m'ait ainsi assigné la Bible quand toi tu as eu le droit à un hommage provenant tout droit du sépulcre. Le destin s'est trompé quelque part...
Comme il nous trompe ce soir, parce que nos aveux n'accouchent que d'une douloureuse séparation. L'aube renaît sous de nouveaux atours, elle point en pleine nuit, recrache l'incohérence de la réalité qui nous fige dans des postures qui ne nous ressemblent plus. Ou nous ressemblent trop. Ce théâtre qui s'ouvre sur des pantins accablés par ces épreuves trop nombreuses pour ne pas nous déformer me déplaît, quelque chose en moi se froisse, se plisse, épouse la forme du cri à peine évoquée pour pourlécher les plaies héritées de mes insurrections. Je prolonge un destin qui m'échappe, sans noter que mes envies viennent à rebours de toutes mes récentes résolutions, et nous voilà dans les rues, à marcher jusqu'au pont qui étend l'illusion d'un infini noirâtre, parant la Tamise de ses câbles aux éclats métalliques. Sous la Lune, on dirait un immense attrape-rêve, tressé d'argent, crachant ses reflets acérés sur l'onde opaque. La voiture de Paul apparaît bientôt, je pense qu'il a fait suffisamment vite pour que nous écopions dès demain d'une amende toute neuve, qui viendra tenir chaud à toutes les autres que j'accumule, juché sur la Blackbird. Elle prend place, je la suis aussitôt, délaisse ses mercis pour les voir s'envoler, aller se prendre dans la toile argentée, à côté de tous nos autres cauchemars. Mon murmure est ténu :
_ C'est rien.
Rien. Rien. Rien aujourd'hui. Rien demain. Le deuil d'un rêve sans doute déjà éteint. Sa peur rentre dans tous mes muscles, j'en suis éminemment conscient, je la bois et m'en écoeure, sentant mon coeur réagir et battre bien trop vite, frustré dans des douceurs avortées, déjà avide de rencontrer des ombres sur sur beau visage. J'adresse un regard à Paul pour confirmer notre destination, avant de me fendre d'un très simple :
_ Désolé de t'avoir arraché à tes occupations. J'imagine que Vega se débrouillera très bien, c'est un soir comme un autre, non ?
Déjà cette amertume qui reparaît, qui semble ne m'avoir jamais quitté, surpassant toutes les épices de notre délicieux repas, toutes les saveurs plus sucrées de nos échanges. Mais demeure le goût particulier de nos envies entremêlées, qui reviennent pulser dans mes veines au moment où elle se saisit de ma main. C'est un soir comme un autre... Au Viper tout du moins, un soir de semaine, un soir qui ne représente rien, un soir où mon videur abandonné par son comparse n'aura aucun mal à tenir le battant de la porte pour balancer les quelques retardataires qui voudraient se complaire dans un état très discutable. Au pire, il y a toujours Jimmy, le serveur baraqué. À moins qu'il se nomme Jerry ? Jill ? Jared ? Jayden ? Je hausse les épaules, incapable de m'en rappeler, et tout s'évanouit quand je me perds à surligner l'angoisse de son profil qui vient enténébrer mes yeux.

Nous voyageons dans un silence de plomb, Paul met une sorte de fond musical fort neutre, comprenant que ce soir, je ne suis pas en train de charmer ma victime consentante pour rejoindre mon plumard et goûter les accents de la débauche. Surtout que dans ce cas-là, je ne l'aurais pas sollicité. Hackney. Un endroit où l'on ne fait pas l'amour. Où l'on baise dans la déchéance d'autres corps corrompus par l'alcool, la drogue, les désespérances de toute l'humanité. Ceux qui frayent dans le quartier ne ressemblent pas aux bobos éméchés qui viennent se prendre un petit shoot de perdition au Viper Room, non, il s'agit d'une jeunesse plus frondeuse, de camés patentés, de mecs violents, de filles bourrées qui se retrouveront dans la mêlée sordide des histoires glauques que l'on tentera d'oublier dans la pâleur du lendemain. J'ai passé tant de soirs à Hackney il y a longtemps. Quand j'étais plus jeune, quand je recherchais le pire pour savoir ce que cela pourrait me faire. Et lui faire à elle, lorsque je daignerai rentrer. Rebecca m'y a accompagné aussi... Elle s'y est perdue seule un nombre incalculable de fois. J'y suis revenu depuis. J'aimerais oublier avoir seulement osé. Je suis très mal à l'aise et lorsque ses doigts me serrent, je m'arrime à sa main, lui offrant ce soutien qu'elle vient chercher sur ma peau froide. Elle doit en avoir besoin... Car quoiqu'il se passe, on ne rejoint pas la déliquescence de ce quartier aux heures indues pour profiter d'un instant délicat. Son hésitation brutalise le détachement que j'aimerais arborer, à peine glissé sur mon visage, me voilà de nouveau interdit. Ses lèvres me disent au revoir, son corps semble me convier dans cette descente aux enfers qu'elle ne devrait pas arpenter. Je marmonne à Paul :
_ Attends-moi.
La sécheresse de mon timbre lui fait opiner sur un très doux :
"Bien sûr."
Et je me demande pourquoi toute l'équipe du Viper m'est à ce point dévouée quand je les ai tant abandonnés ces dernières semaines. Ma tristesse est plus grande encore quand je descends à sa suite, la paume gelée de ne plus tenir sa main dans la mienne. Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi m'infliger cela ? L'intimité d'une fêlure qui ne devrait pas m'atteindre quand je suis constellé de douleurs qui n'ont guère eu le temps de s'affadir. Ma voix est aussi pâle que mon visage. J'enfile mes lunettes noires pour recouvrer les ténèbres alentours, zippant ma veste en cuir d'un geste mécanique :
_ Ravale tes remerciements, Beauté, je pense que je viens avec toi. T'as rien à expliquer, tu ne me devras rien. Ce chemin-là... On ne devrait pas avoir à y déambuler seul, c'est tout.
C'est juste que d'habitude, ce n'est pas moi qui vient à cette heure-ci retrouver quelqu'un. C'est moi qu'on trouve, c'est moi qu'on relève, qu'on arrache à la mort que je suis venu rejoindre. Je frissonne, ravalant la honte d'avoir emmené Greg jusqu'ici, son amitié déployant toutes ses flammes pour venir me trouver. Je désigne l'impasse, le mur qui suinte l'horreur qu'il a tant observée. Il y a un mec qui revend de l'héroïne juste au coin, celle que j'ai achetée il y a si longtemps et qui est toujours là, dans ce foutu tiroir, à me rappeler qu'un jour je me l'injecterai. J'humecte mes lèvres, inspire toute la putréfaction qui s'exhale d'une antre où je me tiens prêt à choir, je sais que ce n'est pas le moment de me confondre au spectacle d'une déchéance que j'aimerais tant m'infliger, pour tout ce que j'ai su commettre. Pour tout ce que je n'ai pas su achever. Je prends sa main, je rétablis la chaîne, et le fer s'enfonce dans des plaies qui n'ont pas pu cicatriser. Je la regarde dissimulé derrière l'opacité des verres qui ne sauront pourtant pas me protéger. Elle non plus, je n'en serai pas capable. Ce qui l'amène ici l'a déjà complètement dévorée. Il y a eu trop de peur dans sa voix, trop de changements dans ses airs, trop de précipitation dans ses gestes perdus. Mais si je peux seulement l'empêcher d'y sombrer, alors, je le ferai...
_ On y va ?
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() message posté Sam 24 Mar - 22:25 par Eleah O'Dalaigh
james & eleah
« Peut-être était-ce un sociopathe, qui sait ? Il m’aurait suivie avec acharnement, jusqu’à saisir l’instant. On m’aurait retrouvé un jour, entourée d’un ruban de velours. Avec des fleurs séchées. C’est une fin qui ne manquerait ni de poésie, ni d’horreur, ni de panache. Tout ce que le public adore. » fit-elle mine de plaisanter, comme si l’idée saugrenue lui était venue spontanément, alors qu’en réalité, elle y a pensé. Plus d’une fois. Chaque fois qu’elle lisait une lettre, qu’il y décrivait les lignes de son corps avec une magnificence morbide, le froid venait la prendre, les images d’une fin sordide aussi. Quel soulagement lorsque cela s’est arrêté, il y a un an. Ce ne sont pas les lettres qui ont cessé d’arriver, c’est elle qui est partie de ce monde de virtuoses illusoires, lui préférant une indépendance sans bornes et sans fard. Elle ne l’a pas regretté. Pas une fois. Son cœur s’est envolé, délaissé du poids qui l’accablait un peu plus à chaque représentation. L’échange épistolaire à sens unique ne lui a pas manqué. Mais il lui arrive, parfois, sans réellement savoir pourquoi, de se lever. De toutes les lire, ces lettres anonymes. Chaque fois elle essaie d’y trouver des indices. Elle se remémore les visages qu’elle a pu croiser, à toutes les dates indiquées. Jamais rien d’équivoque ne lui a sauté aux yeux. Elle ne saura probablement jamais. L’idée la hante, lui déplaît. Mais en même temps, il suffit d’un souffle, d’une idée nouvelle, pour qu’elle oublie toutes les angoisses qui la relient à cette calligraphie étrange, atemporelle.

L’angoisse est partout. Dans les visages anonymes qui défilent tout autour d’eux, dans le crissement des freins de voiture, dans l’odeur du bitume humide, dans l’incandescence des souvenirs qu’ils ont su rappeler à eux. Ses doigts effleurent le cuir de la banquette arrière. Aspérité lisse, si lisse qu’elle ne répond pas à ses craintes, qu’elle lui donne envie d’y planter les ongles. Un nœud s’est formé au creux de son ventre. Comme elle vient de manger, cela la rend presque nauséeuse. Les épices qui réchauffaient ses entrailles en deviennent nauséabondes. Chaque virage est un supplice. Ses joues s’affadissent un peu. Regarder le dehors, ces rivages qui défilent à la vitesse d’un mirage, cela ne la soulage guère, elle si peu friande d’accélérations incertaines. Ses doigts cherchent, s’arriment au sien enfin, se lovent dans la fraîcheur de la paume. Elle se concentre sur les pulsations de son pouls sous son pouce. Un. Deux. Trois. Quatre. Le rythme est presque frénétique, comme tout à l’heure. Il semble si calme pourtant. Elle voudrait pouvoir se murer ainsi, n’être pas si transparente. Mais si Eleah exulte de lumières et d’émotions positives, à l’inverse elle est incapable de masquer lorsqu’elle est bouleversée. Chaque fibre de son corps est là pour s’émouvoir, même si cela doit la remuer toute entière, la prendre aux tripes jusqu’à l’étourdir. Sa prise se raffermit un peu plus. Ils s’arrêtent. Une partie d’elle aurait voulu qu’ils continuent à rouler ainsi, toujours. Son esprit voudrait pouvoir oublier la honte, la terreur et tout le reste. Demeurer là. Sur la banquette de cette voiture. Regarder défiler les lueurs nocturnes. S’abreuver de l’odeur du cuir pas totalement neuf. Des élans de leurs parfums, conjugués les uns aux autres. Et les pulsations régulières, là, contre son pouce.

Mais il faut sortir. Affronter le dehors. Elle n’a rien entendu du bref échange qu’il a eu avec le « chauffeur », ou qui qu’il soit. Elle ne se souvient même pas du visage de ce conducteur, tant ses pensées sont ailleurs. Rien n’a d’importance, à part la destination. Cette descente infâme qui chaque fois arrache à son cœur de ces petites parties qui jamais ne reviennent. Comment sera-t-il, cette fois-ci ? C’est la question qui la ronge, à chaque fois. Le pire, c’était il y a cinq ans. Quand il l’avait appelée pour lui demander de l’argent, et qu’elle avait refusé en sachant pertinemment qu’il l’utiliserait pour se tuer. Arthur était plein de ressources lorsqu’il le voulait bien. Ajoutez à cela les élans obsessionnels du manque, et cela vous donne un esprit plus ingénieux encore. L’hôpital l’avait appelée. Ce con, en plus, il n’avait pas eu la décence de la laisser en dehors de cela en oubliant quelque part ses papiers d’identité. Elle se souvient encore. De son corps décharné, de ses veines sclérosées par des piqûres trop nombreuses. A force d’assaillir ses bras, cela avait formé des plaies. Des plaies pourrissantes, gangrénées. Ils avaient failli amputer le bras gauche, tant ce dernier était dans un sale état. Elle se souvient encore, oui, de chaque détail. Jusqu’à l’odeur qu’il y avait, ce soir-là. La même odeur que lorsqu’ils étaient enfants. Quand ils les avaient trouvés, lovés contre ce corps monstrueux, enchaînés ensemble à la putréfaction du sang et des larmes toutes ensemble, pour les conduire dans une chambre toute blanche, nimbée de lumières aveuglantes. Sa gorge est sèche tout à coup. Sur le trottoir, elle déglutit lentement en regardant d’un air passif la façade d’un bâtiment recouvert de graffitis. Eleah met un temps trop long à réaliser qu’il se trouve à ses côtés, qu’il l’a rejoint, encore, de manière insensée. Elle a froid, tout son corps tremble. Avec lenteur sa tête pivote, les lueurs d’incertitude se noyant sur son faciès qui se recompose, à son côté.

« Ce n’est pas du chemin dont j’ai peur. Je le connais par cœur. » parvient-elle à articuler, avec une assurance différente de celle qu’elle arbore d’habitude, et qui jure avec toute les peurs dont sa peau est ciselée. « C’est ce qu’il y a au bout … A la croisée. Ça c’est terrifiant … Surtout quand on ignore ce qu’on va y trouver. » On ignore si l’on va pouvoir en revenir, si l’on ne va pas se perdre en route. Car ces chemins-là ne permettent pas de faire demi-tour. La reconnaissance est partout cependant. Jusqu’à ce sourire qu’elle parvient à esquisser pour leur donner du courage. A lui, autant qu’à elle, parce qu’elle sait que cela peut lui en coûter. Sans en avoir la certitude, elle subodore la connaissance, la conscience qu’il a d’un endroit comme celui-ci pour en avoir déjà goûté les travers. Elle sent sa paume contre la sienne, referme instinctivement ses doigts tout autour. Ils n’ont pas fait un pas que l’on cherche déjà à les aborder, comme s’ils étaient des proies au sang frais, et tous les autres des rapaces avides. Avant de lui emboîter le pas vers l’obscurité tapie de la ruelle grouillante, Eleah a un mouvement de recul, le retient vers l’arrière. « James. Tu n’es pas obligé. » murmure-t-elle, instinct souffreteux qui se manifeste. Et puis elle se dit qu’elle ne l’a pas forcé. Qu’il a choisi. Qu’elle n’a entravé aucune de ses libertés. Alors elle fait un pas, puis deux, leurs deux silhouettes évanescentes englouties par l’obscurité qui se referme derrière eux.

L’odeur est immonde. Un mélange d’essence, de relents humains putrides et d’alcool bon marché. Un petit groupe à l’entrée d’un pub fume de la weed. C’est presque bon enfant. Ses doigts se resserrent, s’accrochent alors que sa silhouette s’est rapprochée de la sienne inconsciemment, ne formant plus qu’un bloc uni relié par le côté du bras et de l’épaule. Malgré la peur, malgré le dégoût qui s’insinue au bord de ses lèvres, le pas n’est jamais traînant, ou cherchant à reculer. Bien au contraire, c’est une détermination toute nouvelle qui s’agrippe à son petit corps, puisant dans les forces nichées de son caractère. Elle prend un peu d’avance, tire légèrement, bouscule quelques corps alanguis au passage. Un coup d’œil lui permet de vérifier la devanture. Il y a un videur, mais on se demande sincèrement à quoi il sert, dans la mesure où il se laisse conter fleurette par une nana habillée comme une pute. Peut-être qu’elle n’en a pas seulement l’air. Qu’elle en est une. « C’est là. » intime-t-elle, comme si la précision était sincèrement nécessaire. Là ou ailleurs, tous les recoins de cette impasse semblent se valoir. Elle entre la première. Il y a trop de silhouettes qui s’accumulent pour qu’ils puissent se frayer un chemin à deux de front. Mais elle ne rompt pas le lien, maintient la main fermement dans la sienne. A l’intérieur, l’odeur est pire encore. La fumée est épaisse. Les lumières des néons colorés incessantes, étourdissantes. Ils passent de l’électro abrutissante, de celle qui fait vibrer plus encore les esprits engorgés par l’alcool et la drogue. Eleah plisse des yeux, tente de reconnaître Sam, roux et débonnaire dans son souvenir. Par chance elle le repère près du comptoir de bar, accompagné par deux gamines qui pourraient fort bien jouer dans une série pour adolescentes en mal de sensations fortes.

« Hey ! Sam ! elle lui tape dans l’épaule pour s’introduire. Au début mécontent il se retourne, et met un certain temps avant de remettre une identité sur son visage tant il est déjà bourré.
- Eleaaah ! Putain qu’est-ce que vous vous r’ssemblez, c’est fou. Qu’est-ce que tu fous là ?!
- Tu te fous de ma gueule ? C’est toi qui m‘a appelée ! Il est où ?!
- Ah ouais putain j’avais oublié. Il part dans un rire gras, sa tête retombant momentanément vers l’arrière. T’entends ça poupée ?! T’m’as tellement subjugué que j’ai oublié pou-
- Sam, ferme là, et dis-moi où il est tu veux.
- Ça va, ça va … Il est … Il trace un arc-de-cercle avec son index dans les airs, cherchant visiblement une direction à pointer. A l’évidence ce n’est pas une mince affaire. Il est aux chiottes. Enfin j’crois. Ouais si il est aux chiottes, là-bas. Enfin par là-bas tu vois ? Il balaye l’air avec ses doigts, se met à froncer horriblement des sourcils en détaillant James. Putain mec ton visage y m’dit quelqu’chose. Vous trouvez pas qu’il ressemble à quelqu’chose ?! Il interroge les deux nanas autour de lui, dont l’une d’entre elle se et à essayer de toucher ses deux neurones ensemble.
- Ah ouais putain, t’as raison bichon, tu ressembles vachement à … mais tu sais ? le gars-là ! » S’en suit un échange d’une précision pleine d’émerveillement. Dès qu’il lui a donné la direction, Eléah a libéré sa main. Bravant la marée humaine elle s’est élancée sans réfléchir vers les toilettes, passant à côté d’un couple illusoire en train de baiser dans un couloir, avant d’emprunter un escalier couvert de bière, et de commencer à descendre, descendre, et descendre encore. Elle croise les toilettes des femmes, où une grande perche se remaquille pendant que sa copine vomit dans la cuvette. Elle poursuit sa route, directement vers les toilettes pour hommes, croise un mec qui vient de remonter son jean sur ses hanches, suivi par un autre un peu plus chétif, et trop rouge pour que ça ne soit pas suspect.  

« Putain mec tu t’branles ou quoi ?! trépigne un genre de drag-queen derrière une porte close. Pas de réponse. Juste un grognement rauque qu’elle reconnaît immédiatement. L’homme/femme se met à pester, finit par se rendre à l’évidence que le mec en question quittera pas les lieux de sitôt, et décide de s’en aller. Avec lenteur Eleah s’approche, s’arrête à l’orée de la porte, ose à peine y poser les doigts tant elle est dégueulasse.
- Arthur ? T’es là ? … C’est moi. C’est Eleah. Ouvre s’il te plaît.
- Dégage ! Il parle. C’est déjà ça. Il ne parle plus quand il a trop consommé. Peut-être qu’il est seulement bourré. Peut-être.
- Ouvre j’te dis …
- Dégage.
- … Arthur … Ouvre.
- Va te faire foutre.
- Tu sais que je ne partirais pas. Pas sans toi.
- Alors quoi, t’as décidé de te préoccuper de mon sort finalement ?
- Sois pas injuste …
- T’es pas avec ton connard de musicien ?
- Ouvre …
- J’le savais … Dégage. » Un instant elle demeure désarmée. Elle a eu si peur. Mais il est capable de l’incendier, de l’injurier. C’est que cela ne va pas si mal, au final.


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() message posté Lun 26 Mar - 0:08 par James M. Wilde


« Let me touch your symphony »

Eleah
& James




Nos mains qui ne se quittent plus, se raccrochant à une douceur illusoire qui s'évanouit dès que mes yeux se posent sur l'impasse et que ses relents de décadence m'atteignent, manquant de m'étouffer. Je suis plus pâle, rencogné derrière mes lunettes de star, bientôt dans l'anonymat des fantômes qui frayent dans ces eaux troubles et noirâtres. Tous mes airs se façonnent, tracent les traits de mon masque imparfait, un calme apparent qui souffle bientôt les premiers airs d'un détachement factice dont j'abuse pour ne pas me sentir violemment happé. Par les odeurs putrides, par les rires brisés, par ces muscles atrophiés qui saillent sous la peau amaigrie de quelques camées. Je demeure mutique, pris au piège d'une décision que je me force à consommer pour ne pas m'oublier à la feuler jusqu'à elle, brûler son épiderme de reproches injustes qui pourraient encore plus la corrompre. Non... Je tiens sa main, je me laisse ancrer par la chaleur de sa peau, fasciner par son sourire de parade qui meurt pourtant en moi sous le poids des phrases murmurées. La croisée qu'elle augure, elle reparaît sous mes pas avec la patience des plus infinies tortures, c'est là l'hommage aux condamnés, ceux qui savent que leur liberté échouera et qu'ils reparaîtront, plus abattus, plus déformés, plus désabusés, figés dans l'horreur de ce même point ultime. Prêts à basculer sur l'un des chemins, qu'importe lequel car tous finiront par les éventrer, disséminant de ceux qui ont cru s'échapper tous les morceaux d'âmes navrées qu'ils ont su amasser. Les lueurs éteintes de ces âmes mourantes sont dans tous les regards. Celui d'Eleah aussi... Et le mien. Le mien se dérobe pour ne pas dévoiler les tombes amoncelées. J'ai une absence, presque un vertige, quand elle tente de me détourner d'une spontanéité qui semble à chaque seconde un peu plus me pousser sur la voie de la perdition. Mais mon rôle est parfait, il revient s'apposer sur mon corps, me donne un port de tête trop arrogant pour de tels lieux et je ne lui fais qu'un léger signe, mutique et ombrageux, pour l'enjoindre à poursuivre notre descente. Je ne suis pas obligé, je ne le suis pas, c'est vrai. Eleah... Si tu savais... Si tu savais. Mes doigts entre les siens pour me rappeler un pourquoi de plus en plus indistinct. Que restera-t-il des beautés esquissées après cette aventure-là ? Saurais-je vraiment la retrouver ? En aurais-je la force ? Quand tout mon être me hurle de prendre la tangente, de m'enfuir loin de tout ce qui m'accable et m'appelle en même temps. Mon cri muet sur mes lèvres closes. Plus de retour en arrière, le choix est fait, je l'ai dessiné seul. Elle n'est pas coupable. Elle n'est pas coupable, c'est moi qui le suis. Ma main tremble légèrement dans la sienne, nos silhouettes fusionnent, entamant une danse macabre, deux flammes qui crèvent à se voir étouffées par tous les démons qui les couvent de leurs yeux évidés de couleurs. Elle m'entraîne, je me laisse mener, une fille nous aborde sans doute pour nous refiler ce qu'elle a pu recueillir pour exhaler plus de misères quand l'air en est déjà saturé. J'ai un sourire acide, une voix de circonstance :
_ Pas tout de suite, chérie.
L'ébauche d'un compliment très faux qui traîne une sorte d'ambivalence qui déjà commence à me gangréner. Ma chair appelle cette sorte de luxure, ici ce serait si simple, ici ce serait si facile, de respirer quelques lignes supplémentaires pour ne plus désespérer. Ou encore d'étouffer les relents de cette tristesse qui écume de notre rendez-vous manqué dans l'héroïne et sa jouissance immédiate. Toujours trop courte. Bien trop courte désormais. Sous mes côtes, l'afflux du sang qui quémande, ma bouche qui s'assèche d'avoir l'envie de tout boire, sur d'autres lèvres, dans des centaines de verres jusqu'à tout savoir expurger. Les os à nu, les nerfs à vif. Mes doigts qui mordent sa paume pour me rappeler qu'il y a encore un être qui pulse sous l'émoi d'une vie à laquelle je souhaite tant contribuer. La mort partout, la mort dans l'atmosphère moite de la boîte qui ouvre ses bras pour nous bercer jusqu'à nous étourdir. La musique dégouline sur ma peau, s'entremêle à mes pensées et mes prunelles se resserrent, derrière mes lunettes de soleil, comme pour chercher une proie pour verser mes angoisses. Je n'aurais pas dû entrer. Je ne devrais pas être là. Pas ce soir, pas si tôt après avoir manqué de très peu l'overdose. Pas quand mon corps brûle de tout ce qu'il n'a pas su atteindre, concrétiser dans celui de Moira. J'ai la nausée... Je me débecte, quand je murmure :
_ Tu m'en diras tant, poupée...
En effet, c'est là. Là. Là. À l'intérieur. Tout le temps. J'aimerais tant qu'elle abandonne ma main pour ne pas risquer de lui faire ressentir le trouble qui s'exsangue sous ma peau, la rendant glacée, et pourtant tannée par la fièvre de mes cauchemars, entr'aperçus où que je puisse poser mes regards alarmés. Nous rejoignons bientôt un mec entourés de deux adolescentes. Tout du moins disons qu'elles doivent en posséder la maturité... Je me rappelle que j'ai baisé une fille comme ça, et je dois empêcher mon regard de dévisager la brune qui a les lèvres les plus charnues tandis qu'une conversation que je peine à comprendre s'entame entre Eleah et ce type qu'elle semble connaître. Qui se ressemble ? Pourquoi ? Les détails m'échappent, quand mon esprit est horrifié de me voir esquisser un sourire en coin presque carnassier à la fille qui sirote son verre. J'ai soif. J'ai soif putain. Ma mâchoire se resserre, mes dents qui mâchent l'amertume dispensée par ma propre corruption et je manque d'air quand tous les regards se focalisent sur ma gueule de déterré. Je ne devrais pas être là. Je ne devrais pas. Ce n'est pas le moment... Joe va me trucider. Si demain ça se sait, l'avocat de la production risque de venir me chercher, qu'importe où je saurai me terrer, pour me crucifier. Mais mon personnage s'en branle déjà, il est aux manettes, sachant pertinemment qu'il est bien trop tard pour ce soucier d'un si ridicule détail. Après tout, ma réputation est déjà écornée. Voire entièrement cramée. Eleah m'abandonne, mes doigts se referment sur le vide qui envahit mon estomac. Je la cherche du regard, je ne vois que sa silhouette se faire avaler par la foule. Je peine à comprendre ces trois branques :
_ Nan. Tu crois ? Vu ton taux d'alcoolémie mon grand, je pense que je ressemble à n'importe quel débile qui porte des Ray Ban dans une boîte de seconde zone, tu crois pas ? Puis au final, qu'est-ce que ça peut bien foutre.
Mais la fille ne lâche pas l'affaire, elle en est à citer tous les groupes à la mode, en me demandant si j'en fais partie, tout en oubliant soigneusement mon groupe à moi. J'en suis presque vexé, même si je lui offre un très grand sourire charmeur en m'exclamant :
_ Putain, mais c'est qu'en plus d'être bandante, toi, tu as une intelligence hors norme, c'est fou ! Ouais, c'est ça, je suis le mec qui joue de la batterie. Ouais ouais, les Spectrum, exactement.
Bah quoi... Ces petits jeunes sont encore trop parfaits pour ne pas se voir entachés par une rumeur excavée des quartiers détestables d'Hackney. Je suis magnanime, je partage mon aura. La fille s'approche parce qu'elle est d'autant plus intéressé si je suis quelqu'un de connu, et sa main dont la manicure a vu des meilleurs jours vient s'arrimer sur la manche de ma veste. Toute la foule m'oppresse, et cette conne plus encore désormais. Je suis obligé d'invoquer toute ma détestation pour pouvoir m'en sortir, quand je me penche à son oreille pour murmurer :
_ Ne m'en veux pas, hein, mais tu vois le joli cul qui vient de me quitter, c'est celui que je voulais ramener ce soir. Pas le tiens... Une prochaine fois ?
Je lui tiens le menton, mes lèvres bien trop proches avant de me détourner pour me perdre à mon tour, abandonnant ces cadavres à leur caveau. Les chiottes. C'est ce qu'il a dit. C'est ce qu'il a dit je crois.

Plutôt que de jouer des coudes pour me sentir plus encore bousculé, je me glisse entre les formes indistinctes, frôle les corps, caresse les épidermes offerts, me laisse dériver jusqu'à ce que je trouve enfin ce foutu escalier qui voit remonter des êtres plus abîmés encore que lorsqu'ils ont cru bon de descendre. Ils ont sans doute touché le fond. Et moi aussi. Moi aussi. Je trace un geste sur le mur dégueulasse comme pour mieux me voir contaminé par l'engeance que je croise, me reconnaissant sur certains visages verdâtres, dessinant certaines conquêtes de mes nuits les plus impies sur les faciès des inconnues. Au Viper, après 4h du matin, quand elles me rejoignent jusqu'à l'étage VIP, elles ont exactement ces airs-là. Perdus... Blessés... Ces visages moroses qui souhaitent oublier une heure encore que le jour saura poindre pour assiéger leurs iris de toutes les laideurs qu'ils ne peuvent plus voir. Alors quand elles sont avec moi, elles ferment les yeux. Elles ferment les yeux. Pas tout le temps. Il y a bien d'autres soirs que ceux qui vous laissent écorché et infâme. Mais je ne parviens plus à les ressusciter. Il y a eu trop de haine. Je finis par la voir, là-bas, perdue devant un box clos, dans les toilettes des hommes et j'ose continuer de braver tout mon émoi pour donner à mon allure la perfection de cette dureté, qui me fait habiter l'ombre sans une seule seconde y dénoter. Je suis dans le clair-obscure de la porte entrouverte, j'entends le prénom qu'elle appelle. Un ami peut-être. Petit-ami, allez savoir ? Les insultes ont l'air de s'élever, le ton d'Eleah a plus d'aplomb avant de mourir dans un silence accablé. C'est mon murmure qui tombe, ma voix est transformée par ce détachement que j'utilise pour espérer ne pas couler à pic :
_ Le problème avec les connards, c'est qu'ils n'ont pas suffisamment de jugeote pour se tirer, ils persistent sans raison.
Je la regarde, peut-être que je dis vrai. Que m'accrocher dans le cas présent est tout sauf sensé. Mais j'emmerde la logique et tout le reste de sa suite. Je lui dis, sur le ton de l'ironie :
_ C'est bien, je vois que ton entourage est très bien informé. Je suis musicien au final, c'est vrai.
Je hausse les épaules, souriant sur l'épithète que j'ai utilisé juste après que le fameux Arthur l'ait balancé. Je ne sais pas pourquoi, mais cette spontanéité échappée à l'alcool ou aux excès m'est presque agréable. Sans doute parce qu'elle est tout simplement familière. Je penche la tête pour la considérer avec soudain moins de distance. Mes yeux sont peinés, mais elle ne peut plus les voir, je souffle à demis-mots :
_ Tu ne mentais pas, tu sais très bien, tout ça. Ce monde. Tout cette merde. Tu sais donc qu'il va falloir promettre pour qu'il sorte. Promettre ou menacer. C'est toujours comme ça que vous faites, non ?
Vous. Les sauveurs. Les âmes sensibles qui viennent nous repêcher. L'autre côté de la porte, quand on se trouve recroquevillé à croire n'avoir besoin de personne. À croire vouloir s'éteindre dans l'anonymat des cuites ou des blackout opérés par la drogue. À croire que l'on disparaît. À appeler un visage, à crier un nom sans plus savoir le prononcer. À chérir les douceurs, à frémir des ultimatums, de ceux qui nous sont nécessaires pour savoir encore marcher. Et nous rappeler pourquoi respirer.
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() message posté Lun 26 Mar - 20:07 par Eleah O'Dalaigh
james & eleah
Le gouffre les avale, un à un. Les recrachera-t-il dans le même état ? Certainement pas. Il y a toujours une part de soi que l’on délaisse dans ces endroits-là, un morceau qui s’excave, se voit arraché de l’âme pour ne jamais y revenir. L’odeur la prend aux narines comme une vague nauséabonde. Le pire, ce n’est pas les odeurs individuelles. Non, c’est le tout ensemble. Ce cocktail dégoulinant d’horreur qui rend le mélange immonde. Eleah a presque un vertige sur le coup. C’est l’effroi qui la tiraille. La peur aussi. Celle qui gronde dans son ventre à chaque pas qui les rapproche du but, de la conjecture, de la croisée incertaine. Son cœur se met à battre sur le rythme effréné de la musique qui tambourine dans la boîte. Elle n’a rien bu, et en quelques minutes pourtant, elle éprouve comme la sensation d’être ivre. Elle jette un coup d’œil par-dessus son épaule, pour vérifier qu’il la suit toujours. Qu’il y a encore un corps au bout de ce bras, de cette main devenue glacée à laquelle elle s’agrippe, un rempart fragile contre toutes les réalités qui s’étiolent au profit des ivresses alentours. Au bout de ses doigts elle sent une résistance. Une résistance qui trahit l’hésitation qui le taraude. Comme si tout cet univers l‘appelait corps et âme. Y-a-t-il déjà laissé son empreinte ? Elle le regarde une furtive seconde. L’hésitation s’évanouit, meurt dans ses traits qu’elle voit plus acérées qu’auparavant. Elle ne distingue rien de ses prunelles mais les images d’une obscurité opaque, les lueurs espiègles, les morosités passagères toutes étouffées par autre chose : la sensation d’être happé par une force extérieure, d’être en proie à un besoin de luxure irrépressible. Eleah maintient la prise, la raffermit plus encore en glissant ses doigts entre les siens. L’un dans l’autre. Elle poursuit son avancée, arrive enfin au but tant recherché. L’échange avec la fameux Samuel ne s’étend pas. Elle va directement à l’essentiel, n’en peut plus d’attendre, de craindre, d’imaginer. Il faut qu’elle le voit. Qu’elle sache qu’il va bien. Son cœur tressaute dans sa poitrine, l’oppression est entière. Elle voudrait partir. Elle le hait un peu plus de l’avoir entraînée jusqu’ici, une fois de plus. Et pour prouver quoi encore ? Elle l’ignore. Son pouce trace une arabesque dont la délicatesse jure avec toutes les déambulations alentours sur la main de James avant de la libérer de son joug. Elle n’entend plus rien à part les bruissements plaintifs imaginés de ce frère abandonné, perdu, toujours. Arrivera-t-elle à le ramener un jour ? Non. Bien sûr que non. Elle peut le préserver encore un peu, retarder la chute. Mais cela fait longtemps que son subconscient a tracé des évidences terribles. Il n’a jamais eu l’étoffe de ceux qui survivent. Il est comme un parasite, increvable sans même s’en rendre compte. Mais cela ne dure qu’un temps tout cela. Ce n’est qu’une force factice, ébranlable. Elle a toujours été là pour le relever, pour aller le chercher. Qu’adviendra-t-il le jour où elle se refusera à y aller ? Où les forces de braver ses démons intérieurs l’auront abandonnée ? Si seulement cela arrivait un jour. Car elle ne connaît pas autre chose. Non, leur relation s’est toujours construite ainsi. Depuis le début. Depuis les premiers souffles de vie jusqu’aux derniers d’agonie. Il n’y a jamais eu autre chose. Pas à un seul instant.

La descente est infernale. Ses pieds collent sur le revêtement du sol, maculé d’alcool, et d’autres déjections humaines qu’elle n’ose imaginer. Dans sa tête elle murmure un décompte. Trois. Deux. Un. Une petit inspiration par le nez, comme si entrer dans le gouffre terrifiant du monde nécessitait une maîtrise entière de l’apnée. La destination est là, offerte. Elle s’achève sur une porte close. Eleah s’en approche, cherche à distinguer des pieds étendus sur le sol au niveau de l’entresol. Il semble assit, le dos reposé sur l’un des deux côtés. Son esprit délicat note l’état dégueulasse du sol, se dit une fraction de seconde que l’odeur) l’intérieur doit être plus ignoble encore qu’elle ne l’est à l’extérieur. Dire qu’il y a des gens qui baisent là-dedans. Rien que d’y penser, elle en a une nausée. Avec une prudence parcimonieuse elle s’approche de la porte, veille à ne pas en toucher la surface. L’échange débute, a des sonorités qui n’ont rien d’inconnues pour elle. C’est la même ritournelle, à chaque fois. Quel que soit le personnage qui entre dans son univers, il met toujours un point d’honneur à l’en faire sortir, éprouvant cette sorte de jalousie malsaine et maladive qu’elle n’a jamais comprise. La seule jalousie capable d’entraver les libertés qu’elle revendique, et contre lesquelles il lui coûte de lutter. Sa voix se fait insistance. Arthur poursuit dans ses injures, toujours, encore. Et puis c’est une autre voix qui se réverbère, la fait sursauter alors qu’elle relève brusquement la tête. Une expression étrange s’arrime à ses traits, comme si elle ne le reconnaissait pas tout à fait, qu’elle hésitait entre une injure pour lui demander de partir, et au contraire un cri supplicié pour lui demander de rester. La vérité c’est que chaque fois elle est seule pour le relever, qu’elle n’a personne d’autre. Personne qui comprenne. Personne qui sache quelle sensation l’on éprouve, d’un côté ou de l’autre de la porte close. Ses lèvres se pincent, elle les humecte ensemble en abaissant un regard vers le sol. Au moins son intervention a le mérite de faire réagir Arthur en contretemps, prit qu’il est dans un sursaut d’orgueil dont il peine toujours à se détacher.
« Putain, en plus tu l’as ramené.  Maugréé-t-il, avant qu’une sorte de fracas se fasse entendre. Il a voulu s’agripper au dévidoir à pq, constamment vide, pour se relever. L’objet n’a pas résisté face à son poids mort.  L’ironie frappe Eleah comme une arme meurtrière. Une lueur s’affadit dans son regard. Elle ne se justifie pas. Elle n’a pas la volonté d’énumérer tout de suite toutes les épithètes qu’elle a employées pour le décrire. Toutes ces épithètes qui ont agacé son frère, au point de ne retenir que l’essentiel qui l’arrangeait. Le réduire au minimum syndical : connard, musicien. Le raccourci fut vite fait. Les deux fronts se dessinent, et avec eux, une forme de lassitude gagne la jeune femme qui n’en peut plus tout à coup, qui n’est plus capable de sourire, de jouer, de feindre la moindre émotion qui ne s’excaverait pas naturellement de son corps tiraillé par des tensions contraires.
- Un putain de connard de musicien ouais. Répond Arthur en écho, depuis derrière la porte, réitérant la tentative de se relever en appuyant cette fois-ci ses paumes sur le carrelage mural immonde. Il se hisse sur ses jambes, tant bien que mal, la tête en arrière. Le mec qui l’a cogné a dû lui défoncer le nez mais il n’en est pas sûr. Tout est obscurci par le sang qui macule son visage. Il n’a rien consommé en surdose ce soir. Que de l’alcool. Un soupçon de coke. Une ligne à peine. Le coup l’a suffisamment étourdi pour que la douleur le fasse délirer un peu. Il y a eu pire. Ce soir n’est qu’un intermède.
- Je ne ferais ni l’un ni l’autre … Au bout d’un moment il n’y a plus rien à promettre qui n’ait déjà été promis, et aucune menace digne de celles qui ont déjà été prononcées … » murmure Eleah en guise de réponse, aux airs assurés que James arbore, désormais. Un murmure à peine audible, qu’Arthur ne distinguera pas. Elle lui est reconnaissante d’être intervenu dans toute sa désinvolture, car au moins, l’orgueil masculin détestable derrière la porte s’est retourné, a décidé de réagir. C’est plus facile qu’elle ne l’aurait imaginé. D’habitude elle attend. Elle murmure. Pendant des heures. Ou alors elle trouve des solutions plus primaires pour le faire sortir, en escaladant des murs par exemples, ou en s’armant d’un pied de biche, ou d’un vigile plus costaud. Son regard s’ancre à celui de James quelques instants, le temps de voir, de distinguer en filigrane de ses paroles ce qu’il a voulu dire. Il n’est pas un « sauveur », non. Il est comme Arthur. Cela fait longtemps qu’elle l’a vu. C’est peut-être pour cela que quelque chose en lui l’attire, d’indicible, d’inavouable.

Elle s’apprête à poursuivre, mais la porte s’ouvre, à la volée. Traînant, les épaules basses, la mine effroyable, un grand brun longiligne apparaît dans l’embrasure. Il est aussi grand qu’Eleah est petite. Tout le monde s’est toujours demandé comment cela était possible d’ailleurs, qu’il y ait une telle différence de taille entre eux alors qu’ils sortaient du même ventre, et avaient en commun quasiment les mêmes gênes. Il a comme des doigts de femme, des cheveux identiques en couleur et en texture à ceux de sa sœur. Une copie conforme, mais plus masculine. Avec une mâchoire moins affinée, des sourcils plus épais, et des pommettes plus saillantes. La couleur des yeux est similaire. C’est à s’y méprendre. Si l’on s’attardait dans le regard, on se demanderait dans lequel, de l’un ou de l’autre, on se réverbère. La différence, c’est qu’Arthur ne sourit pas. Il n’est pas espiègle. Il n’est pas joueur. A la place il est attentif, taciturne, réservé, acariâtre.
- Ça m’aurait étonné qu’un gars de ta foutue espèce connaisse pas ce genre de repère. Putain Eleah, qu’est-ce que tu fous là avec lui ?! Il passe de l’un à l’autre, sa haute silhouette se déplaçant en manquant de chavirer jusqu’au lavabo. Les mains d’Eleah s’élèvent par instinct, l’encadrent, protectrices, comme pour parer la chute éventuelle. D’un air las il la repousse. C’est bon c’est bon, Râle-t-il, adoptant une posture de rejet en passant ses doigts tremblants sous l’eau froide. Putain ce connard m’a défoncé. Il va pour ausculter son nez, mais sa vision est trop trouble pour qu’il daigne voir quoi que ce soit. Eleah ne tarde pas à prendre le relais, avec le calme de ceux qui cherchent à brider les élans de colère qui naissent au creux de leurs entrailles.
- Bouge pas. Fais voir. Ordonne-t-elle, ne se confondant pas en explications superflues. Elle s’approche de son faciès. Contre toute attente il obtempère sans broncher tandis qu’elle place deux doigts le long de l’arête de son nez. C’est pas cassé … T’as du bol cette fois ci. C’est Sam qui m’a appelée. Il disait que tu voulais pas sortir, que t’avais foutu la merde …
- Ah ouais … J’devais délirer un peu tout à l’heure. Il se passe une main humide dans les cheveux, ferme les paupières. Désolé j’ai écourté votre petit rencard. Alors quoi, t’as pas eu le temps de t’le taper à cause de moi ? C’est ça qui t’contrarie ? Il hausse un sourcil, arborant un sourire carnassier inquiétant. Elle déteste quand il parle comme ça, quand c’est l’alcool et la drogue conjuguées qui parlent pour lui, qu’il n’y a plus de filtre à cette colère sourde qui le caractérise, pour tout, en permanence. Il aurait pas dit non j’pense. Pas vrai … Wilde, c’est ça ? Sauf si t’es du genre à n’aimer que les putes.  T’es tout à fait l’genre qu’elle adore. Elle va s’abreuver de tout c’qu’elle pourra, puis elle te laissera crever. Comme un chien. Sans se retourner. Hein sœurette t’aimes bien leur faire miroiter la lune avant de les égorger, ces pauvres types ? Il la regarde en contrebas, passe le bout de sa langue sur ses dents sanguinolentes. Il rit presque, s'appuyant de tout son poids sur ses mains contre le rebord du lavabo.
- Qu’est-ce que tu cherches là ? Le malaise la tient, en même temps qu’une haine sous-jacente, qui fourmille sous ses doigts. T’es exécrable, quand t’as bu, ou consommé … Ou tout ce que tu veux. Allez viens, j’te ramène.
- Pars devant, j’te rejoins. »

Et elle ne le contrarie pas. Son regard frôle le vide, cherche à canaliser les élans incertains qui la taraudent. Elle croise James du regard, le distingue à peine, absente, avant d’entamer la remontée des enfers. Elle n’aurait pas dû venir cette fois-ci non plus. A chaque fois ce n’est qu’un leurre.



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() message posté Mar 27 Mar - 21:48 par James M. Wilde


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Eleah
& James




Et les abîmes au monde. Les concubines des Enfers déchaînés, partout qui se déhanchent, trop peu vêtues, sans plus aucune retenue ou décence. Les heures les plus tardives de la nuit n'acceptent plus aucun carcan mais ce n'est pourtant pas la liberté qui caractérise les allures du caveau qui se referme sur nous. Non pas. C'est au contraire tous les attraits d'un avilissement consenti, sans sexe et sans visage, les genres se confondant pour mieux se mélanger, des plus éclectiques aux plus infâmes, de la frénésie qui se perd dans un éclat de rire brisé avant de se vautrer dans la plus caractéristique des luxures. La douceur destinée à ma paume est une blessure qui court tout le long de mes nerfs. Mon corps la reçoit telle une meurtrissure et je serre un instant les doigts d'Eleah en réponse, comme une mise en garde muette qui chercherait à lui indiquer que je suis en train de me perdre et que je veux tout sauf l'entraîner avec moi sur ces sentiers-là. Même la honte m'abandonne, effarée par ma contenance dont les bordures deviennent indistinctes, c'est le corps condamné qui revient à la tourmente en se flétrissant que ce ne soit pas assez. Jamais assez. Jamais. Plus encore. Plus pour savoir renoncer à ce que celle qui me guide serait capable de m'offrir. Je ne la regarde plus, ses yeux deviennent deux ennemis qui sauraient alors traquer l'infamie d'une transformation qui ne devrait s'opérer devant personne. Les murs sont élevés pour parer aux douleurs qui accompagnent notre déchéance et toutes les harmonies me quittent, effrayées par la dureté de mes muscles, par la froideur consacrée de ma peau. Mais ses doigts s'entremêlent, cherchent à pénétrer les défenses que j'abaisse une seule seconde pour me laisser happer. Pas par l'ombre, mais par tous les rêves que nous nous sommes promis. Je les collectionne, les compte et embrasse leurs contours pour mieux me les approprier. Le temps d'une goulée d'air qui fait trembler mon souffle, comme s'il s'agissait pour moi de le retenir pour ne pas que la vie s'évanouisse à son tour. En dehors des liens de la chair et des chaînes de nos rêves acérés. Je lui revaudrai cela. Ma douleur s'affadit du moins jusqu'à ce qu'elle ne croie bon de disparaître. C'est pour moi le dernier déchaînement de ma nature qui projète bientôt d'autres images pour venir encombrer mon esprit, et remplacer tous les rêves qui paraissent soudain des fantasmes incertains. Le sordide ébauche ses dessins trompeurs, il succède au divin pour ronger de ses humeurs maladives toutes les beautés trop fragiles pour persister. Le noir se referme sur moi, je communie avec lui tout à fait et ma transfiguration s'opère. Je retombe dans l'écrin d'un monde en décrépitude pour n'avoir jamais su véritablement le quitter. Une ombre parmi toutes les autres. À ma place. Le verbe devient poison à partir de là, il se donne à cette fille qui me tente pour des brutalités qui s'enclavent dans mes chairs, de celles que j'ai promis de repousser avec tout le désespoir dont j'hérite depuis trois jours. Le dégoût de ma personne devient irrépressible, je me hais avec aplomb à chaque pas que je trace, m'éloigne d'une proie pour en regarder d'autres. Je ne sais si l'on me reconnaît, après avoir connu les premières lueurs de l'angoisse, je m'en balance à présent, prêt à assumer une descente aux Enfers qui ne sera qu'un écho de toutes celles que j'enchaîne, sans discontinuer. De quoi nourrir tous les ragots, ceux qui cisèlent ma persona publique avec tant de lueurs que le portrait en devient détestable. Mes iris se baladent sur les corps avant d'avoir envie d'en brûler un seul. Le sien sans doute pour avoir su me mener jusqu'ici, tandis que je tente de retenir le vitriol de mes pensées qui la dessinent déjà dans la culpabilité la plus atroce. Je ravale le mensonge, cherche à le dissiper au détour du couloir ténébreux qu'elle a emprunté avant moi. Ce n'est pas elle. Ce n'est pas elle. Qu'elle ne soit rien plutôt que d'être cela. Une coupable de plus. Mon esprit s'y refuse, mon corps revêt ses exigences. C'est bien différent que je réapparais et elle semble le voir d'emblée, dès que ses yeux remontent sur mon profil au moment où elle note ma présence. Je la regarde changer devant moi, voir autre chose que j'aurais préféré dissimuler, mais il est bien trop tard pour seulement l'espérer. Alors je ne cherche même pas à échapper à son inspection, même si je la vois osciller entre trop de sensations contraires. Un bref instant je me demande si elle n'achèvera pas l'affront en me demandant de m'en aller. J'en conçois un espoir enflammé, particulièrement quand il crève dans sa résolution de me garder à ses côtés. J'ai envie de vomir. Qu'est-ce que je fais ici ? Pourquoi ? Pourquoi...

C'est ce Arthur qui me donne les clefs de mes raisonnements sourds, c'est lui qui complète le portrait, et j'achève enfin la ressemblance qui manquait à ma réputation, le regard froid, blasé derrière les lunettes de soleil, les bras nonchalamment croisés devant mon corps trop maigre pour parer les coups que pourtant je ne cesse d'appeler. Mes lèvres sourient... Un sourire très froid. L'inconnu commente mon arrivée dans des termes égaux à ceux qui pavent mes pensées. Je hausse les épaules en réponse, ponctuant le constat, vissant là ma posture, moitié en dedans, moitié en dehors, l'incertitude dans le coeur, la résolution sur le front. J'ai dit que je l'accompagnerai. Je suis là. C'est comme ça. Les insultes glissent, elles ne m'atteignent pas car c'est en effet celles qui conviennent à mon essence, sans doute celles qui détourent également cet être tremblant qui tente de se redresser, avec toutes les forces qui demeurent dans son corps tuméfié par les excès de drogue et d'alcool. Du moins c'est ce que j'imagine aisément, ayant trop souvent été à ma juste place, là, derrière cette putain de porte. Quoique mon style, en général, et Greg le sait bien, c'est de m'écrouler en dominant la foule hérétique où je n'ai pas réussi à me noyer. Les galeries de maintenance, les étages interdits, les balcons à peine entretenus. Écroulé dans l'ombre, à l'écart de tous les regards, inatteignable, intouchable. La divinité échappée d'un cloître en putréfaction qui cherche à aller pervertir d'autres olympes. Elle répond à mon murmure, tout bas, dans cette lassitude si caractéristique, celle que mon meilleur ami a tant expérimenté. Mais ils ont beau dire, ils sont fatigués ce soir, ils seront pourtant là demain. Et encore demain. Et tous les autres jours aussi. Je parle sur le même ton qu'elle :
_ Ça ne l'empêchera pas de les lire sur ton visage.
Ces arguments, partout, tus ou dis, sus ou reniés, qu'importe ils sont là. La même ritournelle, cent fois éculée, usée à force de se dire, pervertie par de faux espoirs, toujours déçus. Je fais presque front avec le fameux Arthur, partagé entre des affects contraires et pourtant similaires. Ceux qui mènent à la destruction, et qui pulsent en moi de la même manière. Puis ceux que je lis dans ses yeux tristes, l'hérésie d'un humanisme bien trop cher, qui arrache les ailes, les tord, les broie, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus que des moignons sanguinolents et qu'il ne soit plus possible de s'envoler. Je sais désormais la liberté qu'elle arbore avec tant de panache illusoire. Je le sens. Ici. Là. Maintenant. C'est pour cela que Greg ne partira jamais. C'est là la vraie réponse à l'assertion qu'elle a posée dans la boîte de nuit, le soir où nous nous sommes rencontrés. Il faudra bien le laisser partir un jour hein ? Et toi, petite fille, qui te laissera partir, à ton tour ? Personne, personne. Tu ne partiras pas. Je suis à la fois horriblement ébranlé dans l'image que je me suis fait d'elle, mais aussi effroyablement attiré par la fêlure que j'appréhende avec beaucoup plus de clarté. Elle me regarde encore. Moi aussi. Si profondément que je suis certain qu'elle me distingue, malgré les Ray-Ban. J'ouvre la bouche comme pour lui demander ce qu'elle ressent mais il apparaît et mes yeux sont immédiatement attirés. Je le dévisage, reconnaissant en lui les mêmes traits, les mêmes expressions si elle avait la mine austère en permanence. Ils sont si proches, ils sont si inégaux, comme les deux revers d'une même pièce, ils se ressemblent et se complètent sûrement. Ils sont frère et soeur, c'est une certitude qui interdit tous les commentaires que je pourrais libérer. Je demeure interdit, les laisse entamer un ballet dont je ne fais guère partie, spectateur immobile d'un spectacle unique. La seule représentation d'une pièce, quand celles qui viendront ensuite seront toutes aussi inédites, et toutefois immanquablement similaires. Mais il s'adresse à moitié à moi, alors je réponds, sans agressivité, avec un naturel confondant, comme si en effet, j'avais toujours eu ma digne place dans les chiottes déglinguées d'un trou dégueulasse comme celui-ci.
_ Ce genre de repère. Et bien d'autres encore.
Incapable de prétendre. Incapable d'apposer le mensonge quand les civilités l'exigent, bien plus prompt au contraire à me caricaturer quand il ne s'agit en réalité que du regard que je porte sur ma propre carcasse. Mais je me contente de répondre sur les piques dont j'écope, non pas sur celles qui l'atteignent elle. Je l'imagine tout à fait capable de se défendre, surtout qu'il ne s'agit pas d'attaques. Enfin pas totalement. J'utilise les mêmes quand je cherche à faire réagir l'autre, à le voir me contredire, s'inquiéter, ou encore rappliquer et se confondre en excuses. C'est pitoyable, mais... Ça fonctionne. Oui. Ça fonctionne. Le sentiment d'être spectateur de mes propres manipulations me secoue quelque peu. Je suis au-dedans tout en étant en dehors. C'est comme une expérience surnaturelle. J'écrirai peut-être une chanson sur ces deux-là, vu ce qu'ils m'inspirent. Les remarques d'Arthur m'arrachent des sourires acerbes, notre rendez-vous avorté, l'ébauche de ce à quoi j'ai dû penser des centaines de fois depuis que je l'ai revue. Une nuit arrachée à l'opprobre entre ses draps. Peut-être qu'elle l'a imaginée aussi. J'aime les mots crus dont il abuse, j'ai une sympathie naissante pour ce grand escogriffe qui doit me surplomber sans avoir à se forcer. Et comme s'il sentait mon penchant pour cette franchise détestable, il me prend à parti. J'ai un sourire en coin, je joue cash, sans avoir même besoin de songer :
_ J'aurais dit oui, en effet. Je me serai même pas fait prier, ou peut-être un peu pour la faire chier. Même si j'ai rien contre les putes tu vois, il y a moins de mensonge dans ces tractations-là.
Quant à crever comme un chien... Ses petits discours me font avoir un sourire plus éloquent encore, l'idée d'égorgement glisse jusque dans mes entrailles et c'est Eleah que je regarde à présent, comme pour lui signifier que je ne suis pas une seule seconde surpris par cette réputation-là. Une part de moi l'espère. L'autre montre les dents en imaginant pouvoir l'achever le premier, avant qu'elle ne parvienne à réaliser ce défi que je lui ai lancé dans le studio. Si tu ne parviens pas à m'achever... Si tu n'y parviens pas... Eleah... Ma tête se penche sur le côté, je la vois éructer, défendre ses beautés face à ce portrait si cruel qu'il fait. Je ne la défends pas non plus. Nous ne sommes ni l'un ni l'autre prompt à prétendre. L'avidité... Je l'ai lue dans tous ses gestes et dans tous ses regards. C'est exactement ce que je veux d'elle. Cette liberté de tout prendre, de tout déchirer. Pourvu que ce soit intense. Pourvu que cela me consume tout entier. Je suis déjà mort de toute façon. Je n'ai plus rien à perdre. Plus rien. Il la congédie et elle se laisse faire, je glisse instinctivement une caresse ténue le long de son bras comme pour accompagner sa sortie. Et demeure-là, sans la suivre. Je vire mes lunettes ridicules, n'ayant plus rien à dissimuler de mon visage. Certainement pas face à quelqu'un de mon espèce. Mon murmure est éreinté, mon regard est pourtant sur lui, et ne cille pas :
_ Ça n'a pas de fin. La chute... Je me demande parfois, ce qui se passera si personne ne me trouve. Et je me rappelle qu'au final, ils savent toujours nous trouver. Ou peut-être que nous ne pouvons pas nous empêcher de les appeler, hein ?
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