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I ain't here to break you, just see how far it will bend _ Eleah&James


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() message posté Mer 9 Mai - 17:06 par James M. Wilde


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Eleah
& James




Le filtre glissé entre les lèvres et le nez au vent dans mon costume froissé. Héros dévoyé recraché par la nuit je me fous des paparazzi ou de ces regards indiscrets qui pourraient venir me dérober le sourire que j'arbore. Dans les minutes qui me portent jusqu'au Viper, je me rejoue les secondes alanguies contre sa peau, l'aube irisée dans le creux de sa joue mutine, la lueur capturée par ses prunelles, le soupir qui atermoie en une sorte de râle dans le secret de mon oreille. Mon épiderme se réveille et plaque des sensations en héritage sur mes muscles fourbus. Je me plais à saluer d'un clin d'oeil malicieux un groupe d'adolescentes qui gloussent en me reconnaissant, fait suffisamment rare pour savoir le relever. L'une d'elle rougit et j'accentue ce sourire en coin qui m'est particulier avant de m'engouffrer par la porte sécurisée de mon immeuble. Les étages qui défilent en une mécanique emplie de modernité un brin tapageuse me rappelle l'ascension jusqu'à chez elle et quand j'ai soudain conscience de mon reflet dans le miroir je me reconnais à peine. L'agressivité sous tendue par mes traits s'est absentée et il y a des accents juvéniles dans mes joues émaciées. Sans doute parce que j'ai perdu beaucoup de poids ces derniers temps et que je regagne avec lenteur la maigreur de mes déconvenues de jeune adulte. Cependant, sur le front, l'élévation d'une pâleur moins maladive, quelque chose d'une décontraction tapageuse qui a su assoir certains de mes personnages quand j'ai l'envie de plaire. Peut-être ai-je l'envie de lui plaire. Peut-être est-ce parce que je lui plais que je sais mieux me regarder sans me haïr ou me dégoûter. Peut-être a-t-elle insufflé sous ma peau un poison des plus lents et des plus fatals qui finira par avoir raison de la mélancolie qui m'habite. Ou peut-être ne suis-je simplement que dans cette phase émotionnelle qui frôle l'euphorie maladive avant de dégringoler de nouveau. Mes instincts lunatiques sont parfois aussi obscurs pour moi que pour mon entourage. Je gagne mon appartement pour contempler la ville, terminant ma clope accompagnée d'une tasse de café noir. J'essaye de l'imaginer dans le décor de son appartement, nue et facétieuse avec Valhalla sur le grand bar. L'image m'arrache un léger rire parce que je la revois faussement choquée dans le sursaut de mes sous-entendus. J'aimerais en glisser des centaines à son oreille pour l'entendre encore me tancer. Sous la douche, l'eau emporte des saveurs que je grave dans ma tête, mon corps s'éveille sous la brûlure que je m'impose pour me remémorer toutes les siennes. Dans la peau, sur la peau, jusque dans certains rêves qui se peignent dans des futurs indéchiffrables. Je l'ai laissée entrer, sans la retenir, sans l'empêcher. Quand j'ai tant eu l'occasion de démunir ces murs élevés dans la lâcheté d'un trouble prégnant, de broyer les injures sur mes nombreuses parades, et dévoiler les chairs putréfiées par mes hontes devant d'autres yeux qui m'adulaient, j'ai choisi ses regards insatiables pour fouiller les blessures et les rouvrir. Ses élans effroyables à plaquer contre l'abominable pour le vivre sans qu'il ne puisse m'étouffer entre ses bras. Je ne sais pas. Je ne comprends pas. Le parcours m'est cryptique quand pourtant le choix apparaît tonner tel un jugement inéluctable. Convier d'autres instincts semblables pour décharner la bête et la consumer. Souffrir ce que je consens, conçois et convoque. Je passe des doigts tremblants sur ma nuque pour en chasser une inflexion qui remonte jusqu'à ma tempe, les questions trop nombreuses pour trouver des réponses qui soient satisfaisantes.

Rapidement paré pour notre échappée hors de la ville, dans le confort de mon cuir et de l'un de mes jeans noirs, je redescends rapidement de mes hauteurs pour trouver la Blackbird, largement en travers sur trois places histoire de marquer un territoire qui n'est pas disputé s'agissant du parking privé du Viper. Je règle le rétroviseur et vérifie la présence du casque qu'elle portera avant de replacer mes lunettes sur mon nez. Le moteur qui rugit sa monstruosité me rappelle à des dérives qui élancent mon sang et corrompt mon souffle. Je ne mets que quelque minutes pour gagner le bas de son immeuble, notant le parcours ridicule entre nos deux habitations bien plus précisément que la veille en ayant dû marcher. Surtout lorsque je violente une ruelle piétonne et insulte abondamment un connard de livreur pour gagner d'inutiles secondes. Je ne puis retenir le besoin de faire gronder la moto lorsque je la gare auprès du trottoir pour qu'elle anticipe le châtiment de notre entrelacement. Natures conjointes qui se rappellent dans la brutalité d'un écho qui ne cesse de se reverbérer dans ma cage thoracique. L'émoi de la découvrir dans d'autres atours, elle pourtant, elle tout le temps, pince mon cœur en un battement saccadé. Je ne lui souris pas et me contente d'embrasser son portrait où je distingue les premiers indices d'un stress qui galope sur son visage jusqu'à sa bouche pour laisser filtrer des inépties qui m'enchantent aussitôt. Je prends tout mon temps pour caler notre moyen de locomotion qu'elle toise dorénavant comme une créature infernale tout juste échappée d'un cloaque putride pour l'y convier en grand équipage. Je peine à retenir mon sourire qui fait trésauter les coins de ma bouche en des prémices de moquerie. Je me prends au jeu, entrant dans les dénivelés absurdes de ses pensées pour lui répondre dans l'ordre :
_ Qu'est ce que ta tête enfiévrée va encore imaginer ? Que je vais la nommer Suzie ou Marcy pour me voir la dominer sur les routes ? Pas besoin de subterfuge, petite fille, je ne l'appelle pas. Peut-être par sa marque parfois parce que tu comprendras qu'il faut bien la désigner. Blackbird. C'est le petit nom de cette série-là...
Et je souris tel le démon qui convoque son instrument de torture en articulant bien la dénomination, caressante sur ma langue, quand la moto semble par trop massive pour n'être qu'un oiseau, même en habit de deuil. Je la contourne en frôlant sa taille et en sussurant très sûr de moi :
_ Oui il y a assez d'essence. Et je suis certain de ne pas avoir à recourir à ce genre de piège pour revoir tes seins, chérie.
Je la laisse faire le tour du propriétaire puis esquisse un pas pour sortir le casque tant convoité que je lui présente en le désignant comme s'il venait de gagner le concours de beauté :
_ Voici pour toi. Magnifique, teinte noire et glacée à la dernière mode, avec une visière pour que tu ne déjeunes pas à grandes lampées de moucherons et autres moustiques. C'est pas le rêve ?
Je la rejoins pour le lui filer d'un geste d'autorité avant de la regarder droit dans les yeux, la provoquer parce qu'elle me plaît tant dans cet état de semie panique qui la dévore :
_ Et ne songe pas à la crevaison darling quand on ne va pas si loin que ça. Fuck me, tu es adorable quand tu as peur. J'aurais presque envie de t'énumérer les statistiques des accidents de la route pour que tu te mettes à trembler. Mais je préfère te dire d'enfourcher notre véhicule pour l'appréhender. Je te laisse prendre tes marques, tu ne la renverseras pas, regarde, elle bouge pas d'un pouce. Appuie toi sur mon bras pour grimper, tu vas voir, juchée là-dessus tu te sentiras comme cette nuit.
J'ai un sourire goguenard en me rapprochant d'elle tout en désignant la Blackbird. Je joue avec une mèche de ses cheveux :
_ Tu as la trouille hein ? C'est normal. Souviens-toi... Tu seras contre moi, et je vais accepter, et ton corps, et tes mains qui m'étouffent, et cette vitesse d'escargot qui ne légitimera pas tes cris. Ou sinon fallait me dire, j'aurais pas fait tant d'efforts pour te les arracher...
J'embrasse sa joue pour la convier, glisse ma main dans son dos en dessinant des arabesques pour l'apaiser et respire son odeur dans un murmure plus tentateur :
_ À moins que tu n'aies le courage de directement venir te caler entre mes jambes. Mener ou te laisser faire. C'est le deal, jolie fille, inspire lentement et tu y prendras goût. Ça n'est qu'une danse Eleah, une danse de plus. Dans tous les cas je te tiens. Je te tiens.
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() message posté Jeu 10 Mai - 14:08 par Eleah O'Dalaigh
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JAMES & ELEAH
La décontraction se distille, envahie par la peur qui étend son empire en même temps que la bête rugit sur le trottoir. Car à ses yeux, alors, elle n’est rien d’autre que cela. Une bête fauve, prête à la dévorer toute entière, aux râles acérés aussi tentateurs que terrifiants. Eleah la regarde dans tous ses atours, est forcée d’admettre que les rouages de cette mécanique sublime l’intriguent. La fascination est cependant en demi-teinte dès lors qu’elle voit le moment fatidique de la chevauchée se rapprocher avec la dangerosité d’un rapace fondant sur sa proie fragile. Rien qui puisse entacher l’humeur de James apparemment, alors qu’il l’aborde avec ce naturel charmant qui l’aurait vraiment enchantée d’habitude. Dans ses regards, elle devine une pointe de sadisme espiègle qui s’embrase un peu plus chaque fois que les stigmates de l’appréhension la narguent. Une moue réprobatrice lui répond, alors que ses bras se croisent au-devant de sa poitrine.

« Et pourquoi pas hein ? Je suis sure que ça te plairait … de dominer une Marcy nymphomane. » répond-elle, le pincement de sa bouche s’accentuant plus encore. Ses regards partent à la dérive, suivent les courbes stylisées du moteur, se perdent enfin dans le noir poli de la carrosserie. Blackbird. Elle porte bien son nom. Oiseau de malheur. Noire corbeau, prophétique dans tout ce qu’elle augure de dangers, la mort dans le prolongement des corps qui s’aventurent à la conduire. Elle ne bouge pas tandis qu’il la contourne pour mieux la rejoindre, demeure à contempler trop longtemps l’engin avant de détourner la tête dans sa direction. « Pour sûr, si ta bestiole de l’enfer nous dévore, tu ne les reverras jamais. » Elle hausse les sourcils de façon équivoque, en se demandant si franchement cela pourrait le convaincre de renoncer. Elle sait d’ores et déjà que c’est impossible, que l’idée même de sa crispation sur la Blackbird le transcende bien plus que n’importe quelle offrande charnelle.  L’énumération de ses inquiétudes se poursuit, cherche à noyer le poisson qui n’est pourtant pas dupe. Retarder l’échéance ne sert à rien quand elle sait ne plus pouvoir reculer à présent. Elle a promis. Il est trop tard. Elle le sait. Elle le veut aussi.  « Et toi, tu n’en portes pas ? » demande-t-elle, sceptique. Ses mains se posent se part et d’autre du casque, en apprécient la lourdeur. Elle a beau essayer de chercher où il pourrait cacher une autre de ces merveilles, mais ne voit rien. « Tu conduis cet engin de malheur sans casque ? » répète-t-elle, avec une incrédulité proche de la stupéfaction, renouant avec les airs outrés qu’elle mimait une heure plus tôt, mais qu’elle ne feint presque plus désormais. Elle n’est pas réellement surprise pourtant, quand elle se souvient de ses paroles. Frôler l’irrattrapable, c’est ce qu’il cherche. Alors à quoi bon se préserver avec le port d’une protection comme celle-ci ? Eleah cale le casque contre sa hanche, l’entoure de son bras menu. Ses provocations glissent sur sa silhouette, la modèlent peu à peu à son image de façon caressante. Son humeur se délie lentement, se souvient des murmures confiés contre sa peau. La confiance toute récente, abandonnée dans les replis de son corps, aide sans doute à brider les craintes effarouchées pour les rendre plus dociles. Un soupire sous-tendu s’échappe de ses lèvres, accompagné d’une légère tape réprobatrice contre son torse pour répondre à la friponnerie de ses sous-entendus.

« Rah ! T’es vraiment satanique quand tu t’y mets ! » s’insurge-t-elle, sans bouger, toujours en détaillant du regard la Blackbird à laquelle elle trouve des airs sages, quand elle est là, comme ça, immobile, arrêtée. Elle n’a jamais été si belle à ses yeux. Pourquoi ne peut-elle pas demeurer ainsi ? La mélodie qu’il murmure devient pourtant irrésistible.  Cruelle attirance, qui pousse à braver les limites de ce que l’on croit pouvoir tolérer. Sur l’instant, elle se demande s’il a réellement réussi à la convaincre avec sa rhétorique indécente, ou si au contraire, ce sont les airs qu’il lui divulgue, sans même s’en rendre compte, qui lui donnent envie de se laisser aller, de braver les conséquences à deux, avec lui, contre lui. Un sourire sibyllin s’étire au coin de ses lèvres : il est méconnaissable ce matin, paré de ces élans de jeunesse délicieux, qui rendent ses traits plus explicites et ses expressions plus franches. Chaque mot se réverbère dans son oreille. Eleah mordille l’intérieur de sa bouche, pourfend sa lèvre inférieure jusqu’au sang, avant cette ultime provocation de sa part. L’orgueil tressaute dans sa poitrine, en même temps que son cœur qui bat plus fort. Avec lenteur, sa nuque pivote, son nez rencontre le bas de son visage, son souffle cherche le sien pour en recouvrer les saveurs sans pour autant succomber aux élans convoités. Elle le regarde entre ses cils, et dans une expression plus assurée, murmure : « Bon, plutôt que de parlementer, on y va ou quoi ? » Elle hausse les sourcils, le tance d’un sourire espiègle en lui redonnant le casque dans la ferveur d’un geste prompt. « Tiens. Si tu n’en mets pas, je n’en mets pas non plus. Je prône l’égalité dans toutes les danses trésor, c’est un principe. La fragilité de nos deux vies ... Entre tes doigts... » Elle prend une petite goulée d’air, hausse les épaules, comme pour se donner du courage, même si tout ceci n'est pas pour la rassurer, puis se décide enfin à monter sur la Blackbird. « T’es sur qu’elle va pas chavirer quand je vais m’asseoir dessus hein ? » demande-t-elle, avant d’enfourcher l’animal, en s’agrippant à sa main secourable, rejoignant le cuir de l’assise de la moto avec de nouveau un certain scepticisme. « C’est normal si mes pieds ne touchent pas par terre ? On n’aurait pas pu commencer par un petit modèle, genre … Je sais pas … Un tandem à moteur ? Un petit scooter ? Une mini mobylette ? … » commence-t-elle à énumérer, en ayant pris place sur ce qui visiblement doit être l’avant. « Les poignées là, ça se règle ? Non parce que mes bras sont trop petits regarde … » Elle se penche de façon suggestive, se retrouve à devoir s’étirer, voire s’allonger, sur le devant, tandis qu’elle sent un filet d’air s’insinuer dans le bas de son dos à découvert. D’habitude les gens ont l’air plus « assis » … A moins que ce ne soit le modèle qui exige cette posture-là, pour se profiler avec le véhicule, et donc atteindre des vitesses plus impressionnantes.  « Bon … Je te laisse aux commandes pour l'instant. J’essaierai au retour, d’accord ? Hmm … On va où d’ailleurs ? Tu ne veux toujours pas me dire ? » demande-t-elle en hochant légèrement la tête, et en reculant sur la partie arrière pour lui laisser la place. « Je l’aime bien quand elle est silencieuse comme ça … Elle fait presque inoffensive quand elle ne rugit pas, comme un petit poney. » dit-elle, en tapotant le cuir, comme s’il s’agissait d’une croupe. Propos qu’elle va sans doute regretter très vite. Qu’elle regrette déjà en vérité, mais elle ne peut s’empêcher de réprimer un sourire amusé, la comparaison ayant le don de la détendre.






electric bird.
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() message posté Dim 13 Mai - 16:47 par James M. Wilde


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Eleah
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Rien que l'instant à dérober, sur son visage, sur ses traits, dans ses souffles qui torturent l'irraisonné. Les volutes de ses mots qui s'élèvent pour brider ce qui ne peut pas l'être, parce qu'elle tremble avant de céder. Car je n'ai aucun doute, aucun mouvement d'humeur qui saurait venir contrarier les parades dont elle abuse, je les sais entièrement conjuratoires. Ce sont de ces subterfuges que l'on utilise pour repousser l'inexorable tout en sachant pourtant s'y précipiter. Combien d'actes insensées devant l'angoisse d'une scène à conquérir ? Combien de joutes verbales quasiment absurdes pour ne pas songer à un stress grandissant qui ronge et qui dévore ? Les entrailles et les pensées. Je joue les airs prédateurs pour mieux tenter la proie, j'abuse de mes moues moqueuses pour venir l'acculer. J'aime le jeu qui se tisse pour mieux déchirer l'étoffe et dévoiler les sensations qu'elle saurait renfermer, dissimuler avec la jalousie d'une hésitation malingre. Eleah ne reculera pas, je la connais suffisamment dans ses instincts brûlants pour ne pas l'imaginer s'effondrer devant l'obstacle, alors je lui laisse du temps, le temps de me découvrir sous le jour qu'elle vient de créer, le temps de nous encombrer de ces mots qui volent et qui filent des envies débridées, le temps de voir le monstre de métal se faire objet inanimé. Dans la solennité d'un trottoir qui commence à bruisser sous les pas des passants, notre joute a l'innocence des complotistes à l'oeuvre. Des regards tendancieux et des piques acérées, les sous-entendus se dévoilent pour le plaisir de nos seules oreilles. Personne ne songe à faire attention à nous tant nous sommes ordinaires, à nous échanger ce casque qui nous encombre, devant un véhicule qui bien que massif, se fond dans le décor urbain avec beaucoup de beauté. Beauté froide, les lignes noires qui menacent sans plus rugir, qui sous-tendent des envolées qui demeurent dans nos têtes. Je crois que la journée s'annonce dans la délicatesse de cet échange, établi entre nous, une entente mutique, quoique rendue bavarde par notre conversation qui n'a pas le pouvoir de l'éroder. Mes yeux la tancent comme pour lui demander où... Où étais-tu ? Hier ? Demain ? Où étais-tu quand je frôlais le désespoir, pourquoi mes esprits profanés n'ont-ils pas gardé plus que le ressenti pour te peindre dans la clarté d'un souvenir douloureux ? De ne l'avoir pas suffisamment vécu ? Y-a-t-il un sens à une rencontre jumelle à nos évasions d'une nuit trouble ? Un sens, ou rien ? Où. Là. À l'intérieur et en dehors. Mes lèvres jouent avec un sourire qui s'efface au moment où mes yeux la cisèlent, parce qu'elle arrache un rire spontané à ma gorge asséchée par la nuit blanche. Mes prunelles pétillent d'une malice et d'un sous-entendu que je délivre doucement, comme si je gardais un secret :
_ Mais j'ai déjà dominé une Marcy nymphomane. Ça m'a plu. Le temps de me lasser. Je me lasse de tout. Ou presque... Tu la croiseras, peut-être un jour...
La menace me répond, trop fiévreuse pour être véritablement portée et je la balaye d'un geste ample, comme si je régnais sur le monde entier. Mon aplomb est palpable tandis que je peins sur mon visage des airs chagrins rien qu'à l'idée :
_ Ce serait le pire qui puisse arriver. Ils me manqueraient... Tu ne veux pas me les montrer de nouveau juste avant, pour que j'aie un souvenir à emporter dans la tombe ?
Je m'écarte comme si j'esquivais le coup qu'elle pourrait renvoyer dans mes arguments démoniaques et j'attends qu'elle se fasse à l'idée d'enjamber le monstre pour croire le dompter. La métaphore étend des images déviantes dans ma tête, cherche à s'infiltrer dans quelques failles, à faire retentir des alarmes depuis longtemps aphones. La route est sans doute l'une des sentences que j'ai choisies et son incrédulité profonde me rend à une expression d'un sérieux presque déplacé. Je ne sais comment formuler cette logique qui m'est propre, comment véritablement oser dire ce qui fait peser une menace sur nos deux corps désormais que je lui promets des balades en présence du danger. Les ombres se peignent et s'étendent, me drapent d'un mystère silencieux, je laisse courir les arguments dans sa tête, certain qu'elle comprendra seul ce que je ne dis pas. Je me contente de hocher distinctement, grave, avant de la laisser faire le tour du propriétaire. Je jette des regards oscillants entre la Blackbird et Eleah, et ne pare guère cette fois-ci la légère tape qu'elle me distribue. Je mords ma lèvre inférieure, rendu fourbe par ces échos de la jeunesse qui nous nargue. Elle semble si vive en sa présence, si prompte à la rejoindre pour m'arracher à la morosité du châtiment.

Les mots susurrent, se font tentation immuable quand nos corps se complètent dans une proximité prégnante. Les regards des passants changent, je les sens peser sur nos silhouettes alors qu'ils nous observent désormais que nous formons un assemblage de chairs et d'idées qui semble perturber l'air ambiant, l'alourdir, le rendre presque suave. Elle sourit, répond à ce caractère qu'elle encense et parfait, à chaque mot, à chaque geste, laissant toutes mes bravades de côté pour les voir danser dans le fond de ses iris. Son murmure arrache un grondement de plaisir qui se réverbère dans mon souffle, mon sourire carnassier reparaît et je réceptionne le casque sans même parlementer. Le danger en partage donc... Si je me l'inflige, qu'elle se l'inflige aussi. Le "tout", offert maintes fois en si peu de temps, se dispense de phrases supplémentaires quand il se dévoile dans le regard que je lui oppose. La décision n'a rien de surprenant, rien de léger toutefois. C'est ce rien qui répond à nos mains qui s'apprennent. Je range le casque dans le compartiment avant de la laisser se jucher sur la moto. Entre mes doigts, nos vies aujourd'hui. Entre les siens, les destins à peine évoqués de peur de les effaroucher. Cela me convient et je redresse ma posture quand je la vois s'assoir, prendre ses marques, s'allonger presque de tout son long pour atteindre le guidon. Entre mes dents se glisse un juron qui démontre toute mon appréciation face au tableau qu'elle offre ainsi :
_ Bordel, je viens soudain de comprendre pourquoi ils juchent des belles filles sur les capots au salon de l'auto. Allez bouge, je te montrerai tout à l'heure comment t'installer avec moins d'indécence si tu conduis. Quoique... La vue doit être charmante, si je m'assieds derrière toi. T'en fais pas pour tes pieds, y a de quoi les caler, regarde.
Je frôle sa cheville pour qu'elle s'installe correctement et ne pas risquer de rôtir sa peau tout au long du trajet à cause du rotor puis la rejoins sans plus me faire prier. L'avoir ainsi derrière moi est surprenant et je peine à me rappeler la dernière fois que j'ai transporté une fille sur la Blackbird ainsi.
_ Tu as des lunettes de soleil ou quelque chose d'approchant dans tes poches de fille ? Ces machins d'où vous sortez toujours des briques et autres objets qui n'ont rien à y faire ? Sinon j'en ai une deuxième paire. Quant à l'endroit où l'on va... c'est un autre genre d'établissement que le mien, tu verras bien quand on y sera.
Je lui jette un regard par dessus mon épaule et mes lunettes de soleil justement, maintenant que je les ai remises sur mon nez et démarre sans lui laisser le temps de songer plus encore. Je cherche ses mains et les laisse reposer devant moi, la laisse me ceindre, m'entraver pour qu'elle fasse entièrement corps à ma silhouette. Le grondement du moteur se charge de dissiper les allusions sages à la bête qui se ranime. Elle devra me serrer, me serrer farouchement et je combats quelques secondes la tension qui emprunte le chemin de tous mes muscles, cherchant à accepter sa présence, toute entière, sans concession. Je ferme les yeux et l'imagine, mes mains gantées passent sur les siennes comme pour l'apaiser, mais c'est moi que je calme. Je dis plus fort, par-dessus le grondement :
_ Ne me lâche pas.
Une autre prophétie, à accrocher à côté de toutes les autres. Reste. Reste encore. Le temps que tu voudras. Puis je fais en sorte que le petit poney devienne fauve, retrouve ses élans en m'insérant dans la circulation. Le fait d'être en ville me donne l'occasion de respecter les limitations consacrées aux rues que nous empruntons. Je suis un peu en dessous de la limite qu'elle a elle-même posée, pour qu'elle parvienne à s'habituer. À l'air, au bruit, à mon corps qu'elle doit suivre. Le premier virage, je le prends avec une douceur calculée, je n'incline que peu la moto sachant que c'est cette sensation-là, celle de tomber sous le poids du véhicule, qui fout le plus la trouille. Puis Londres devient banlieue, il y a des pavillons, des routes plus larges, je lui jette un regard dans le rétroviseur comme pour vérifier qu'elle est toujours en vie. Les odeurs nous assaillent, il y a un vendeur de beignets pas très loin, le sucre flotte dans l'air, doucereux, contrasté avec la brutalité du vent qui se glisse dans nos cheveux. Je souris en coin puis reviens à ma conduite, respecte tous les feux mais les démarrages sont de plus en plus endiablés. Par pallier, j'instaure une once de brutalité dans le parcours, pour qu'elle y goûte, qu'elle s'y fasse, qu'elle ne puisse plus s'y laisser surprendre. Je cherche les signes sous ses mains, de son malaise ou de ses envies, je cherche l'assentiment et la retenue, lui laisse encore l'aube des choix tandis que je dérive des voies rapides (interdites vu ces foutus 50 km/h qu'elle souhaite) et choisis une route plus pittoresque qui nous balance dans une campagne si proche de la ville qu'il est surprenant de la découvrir-là.
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() message posté Lun 14 Mai - 23:02 par Eleah O'Dalaigh
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JAMES & ELEAH
La menace se distille dans la légèreté de l’attente. Une trêve illusoire s’installe,  la laisse à des impressions nouvelles et des rêves suspendus. Rêves qui s’agrippent à ses airs juvéniles, s’étendent dans les recoins de ces rictus qu’il divulgue pour mieux la narguer sans honte, ni restriction. Eleah se détend peu à peu : ses nerfs ploient face à l’idée de la reddition, l’orgueil ne laissant de toute façon pas le luxe d’un libre arbitre. Elle a promis. Ils ont joué, il a gagné cette manche-là : elle ira jusqu’au bout, elle ne se défilera pas. Elle ne se défile jamais, quel que soit le prix que cela lui coûte. Mais dans son ventre, une raideur s’installe. Les entrailles se nouent à l’intérieur, tiraillent, lui laissent en bouche un arrière-goût amer que tous les sourires ne parviennent pas totalement à endiguer.  Le voit-il ? Ce malaise sous-tendu qui rend chaque geste plus lourd et fait vibrer légèrement le timbre, moins guilleret, et moins spontané que d’habitude ? Oui sans doute. Cela l’effraie autant que cela la fascine, la façon qu’il a de la regarder, et de la voir aussi peut-être, au-delà de ce visage dans lequel elle souhaite lui apparaître, sans y parvenir totalement. Elle ne peut pas totalement se cacher lorsqu’il la regarde ainsi, elle l’a vite compris. Comme tout à l’heure, lorsqu’elle est arrivée. Qu’elle l’a vu. Le temps d’un battement de paupière, elle n’a pas pu feindre toutes les émotions surfaites qu’elle revêt parfois. Elle n’a pas pu mentir, dans le cisaillement des sentiments qui se conjuguaient sur ses traits : l’alliance incertaine de l’essoufflement de la nuit passée, de ce « tout » partagé dans un absolu qui lui a donné le vertige, et de cette peur qu’elle n’est pas sure de savoir contrôler, qu’elle n’a jamais vraiment eu à affronter, réussissant toujours, par miracle sans doute, à y échapper. Il l’a vue alors. Il l’a vue, elle en est persuadée. Il est trop tard. Trop tard pour refuser, quand une partie d’elle crève de savoir ce que cela fait d’abandonner le contrôle à quelqu’un d’autre. Le fil ténu, leurs existences fragiles, incertaines, imparfaites, rendues aux avidités parfois brutales de sa nature, placées dans ses doigts agiles. Il n’imagine pas ce que cet abandon-là lui demande, n’a sans doute aucune idée de la confiance qu’elle lui offre, alors qu’en réalité, ils ne se connaissent pas tant que cela. Pas assez peut-être, si l’on considère les critères qu’ils sont si prompts à vouloir détruire l’un et l’autre. Son rire se réverbère : ce rire qu’elle croit entendre pour la première fois. Il se fracasse contre ses incertitudes, fait battre son cœur plus vite dans sa poitrine. Et cette réalité qu’il dévoile comme une simple boutade. Elle n’y croit pas. Non. Alors sans s’en rendre compte, un spontané : « Tu mens. », plus incisif, lui échappe.

Le froid la caresse, étouffe le murmure qui la fait le regarder avec une intensité différente. Je me lasse de tout … De tout le monde. De tous ceux qui savent entrer dans la sphère et cherchent à s’arroger le droit d’y demeurer. C’est ce qu’elle s’est dit pendant longtemps aussi. Mais ce n’est pas vrai. C’est un leurre. Il est des êtres immuables dont on ne se détache jamais vraiment, dont on ne peut se lasser même si on apprend à les haïr, à les aimer pour mieux les rejeter. La lassitude n’est qu’une parade, un poison que l’on s’injecte soi-même pour croire en ses propres mensonges. Toutes les réponses à ses remarques forment un florilège dans sa tête, rendent ses iris enfiévrés. Mais Eleah ne dit rien de plus. Rien pour braver la frivolité dont il se pare, car elle devine les instincts dissimulés en réalité. Ses airs lui inspirent un sourire narquois : elle le regarde, mime un air sceptique et outragé à la fois. Ses lèvres s’entrouvrent, l’air plus moite alors qu’elle renoue avec l’aplomb que confère une sensualité sans fard. Elle ne sourit plus, le sérieux venu rendre hommage à ses traits de femme-enfant pour mieux braver la légèreté du jeu dans lequel ils s’enlisent, tour à tour. « Si on avait rendez-vous avec la tombe, là, juste après, crois-moi, ce sont d’autres souvenirs que j’aurais envie de graver contre ta peau avant de te laisser pourrir sous la terre. » Elle sourcille à peine, vient mordiller avec indécence l’intérieur de sa lèvre inférieure qui s’ourle bientôt dans une moue contrite. « Cela dit, comme tu as promis d’être raisonnable pour cette chevauchée, la question ne se pose pas. On nourrira les asticots plus tard, si tu veux bien ? » Eleah hausse nonchalamment les épaules, comme si vraiment, ce rendez-vous avec la Faucheuse, finalement, aurait vraiment pu valoir le détour.

Ses pas incertains la rapprochent du monstre mécanique. Elle monte, grimpe, enjambe. L’assise n’est pas inconfortable quand la posture pour conduire, elle, semble être une vraie torture pour la colonne vertébrale. Trop concentrée sur ses desseins pour lui tenir rigueur de ses remarques, et réprimander ses regards qui nourrissent à l’évidence des imaginaires insolites, Eleah fronce les sourcils en détaillant le véhicule. Aucune faille apparente : rien pour lui sauter aux yeux si ce n’est la peur qui fait de nouveau tressauter son cœur dans sa poitrine, jusqu’à l’étourdir. Ses doigts caressent le cuir, suivent les contours d’une couture, apprivoisent pour mieux se rassurer. Elle reconnaît la finesse de l’ouvrage : le fait que rien n’a été laissé au hasard, que chaque rouage a une place essentielle pour faire fonctionner l’ensemble dans un espace restreint. Bonne élève tout à coup, elle suit ses instructions en plaçant ses pieds comme il faut, en reculant sur l’assise, en le laissant monter à son tour. Ses doigts se crispent un peu sur les rebords, griffent les interstices que ses ongles ont su trouver. Elle ne dit rien, moins bavarde, plus concentrée. Elle n’est pas capable de feindre l’enthousiasme, quand trop d’émotions la font chanceler, à l’intérieur. Sa main fouille dans la poche de sa veste, en dégotte une paire de lunettes de soleil, toutes rondes, d’un style très vintage, qu’elle place sur son nez.

« J’en ai, c’est bon. » murmure-t-elle, près de son oreille, avec un petit air sibyllin pendant que son corps se modèle contre le sien, et que ses bras viennent entourer sa taille. « Il n’est pas un peu tôt pour visiter un bordel ? » lâche-t-elle, boutade un peu triviale, alors que ses doigts raffermissent leur prise autour du cuir de sa veste. Le moteur gronde, son cœur sursaute, son ventre se noue un peu plus. Une nausée l’empêche de respirer. Elle ne parle plus, devenue mutique. Concentrée sur les sensations qui l’assaillent de toutes parts, alors même qu’ils n’ont pas commencé à rouler. Pour toute réponse, le bout de son nez vient effleurer l’arrière de sa nuque, à l’orée des cheveux pour en humer l’odeur et s’y abrutir. Elle serre un peu plus fort, autant avec ses mains, qu’avec ses cuisses dont les muscles se tendent sous la peau confuse. L’apaisement ne vient pas, entravé qu’il est par toutes les crispations qui musèlent son corps. Un soupire d’acceptation l’étreint cependant, et juste avant qu’il ne démarre, ses lèvres viennent se déposer contre la peau de sa nuque, y divulguer les secrets d’une confiance qu’il ne connaît pas encore, et dont elle ignore les infinis travers.

La Blackbird rugit, commence à se déplacer. Elle la sent qui roule. La route défile, sous les roues, et pas sous leurs pieds. Aucune emprise, aucun contrôle. Elle serre plus fort, son front posé à plat contre l’arrière de son cou, les paupières closes. Elle ne peut pas regarder. Elle cherche à mesurer le souffle qui lui manque, à contrôler les sens l’un après l’autre. La fraîcheur du vent s’infiltre dans tous les interstices de la veste : l’oppression est totale, comme si cet air avide allait lui arracher tout, les emporter, les délier. Les délier, cela elle s’y refuse. Alors ses doigts se font plus intrusifs, trahissent le malaise qui devient plus abrupte encore lorsqu’il amorce le premier virage, et que son corps n’a pas le réflexe spontané de le suivre dans la courbe. Il refuse au départ de s’y engager, effectue même un basculement contraire. Ne me lâche pas … Ne me lâche pas. Son cœur bat si fort, il pulse par-dessus les élans du moteur et les bruits de la circulation alentour. Elle ne voit rien. Elle n’entend plus rien non plus. Ouvre les yeux Eleah … Ouvre les. Le ciel, dans ses atours mordorés d’un soir d’automne. Les derniers rayons de lumières renaissants après un jour d’orage. Elle les voit s’imprimer contre ses paupières closes, comme si c’était hier, comme si rien n’avait changé. Pourquoi as-tu peur ? Tu ne dois pas avoir peur, regarde ... Elle a ouvert les yeux. Il était là, à la regarder par-dessus son épaule, avec cette fascination mêlée de souffrance, cette candeur incertaine qu’ont ceux qui doivent composer avec un rôle auquel ils n’étaient pas forcément préparés, et qui ne leur sied décidément pas. Elle tremblait. Elle avait froid, dans son corps, jusque dans les os. Ils avaient roulé toute la soirée, après qu’il ait décidé dans un élan imprévisible de lui faire manquer l’après-midi d’école. Ils avaient roulé jusqu’à ce que les paysages n’aient plus rien à voir avec ceux déjà appris par cœur. Aucun repère auquel se raccrocher si ce n’est le bruit du moteur, et la route défilant comme un ruban sous la vieille Indian Springfield. Je ne vais pas vite, regarde … Regarde le ciel, comme il est beau. Il avait raison. Il était magnifique. Presque irréel. Mais elle avait froid, si froid alors. Le froid de cette terreur qui bruissait dans son ventre et gelait ses entrailles de petite fille. Elle voulait rentrer … Être ailleurs. Partout sauf ici, dans ce vent glacé qui martelait ses joues devenues insensibles. On va s’arrêter chez des amis de papa, d’accord, ma funambule ? Elle se souvient de la lueur du néon sur la devanture. Des jeux de lumières que cela créait, dans l’obscurité de la nuit. De ce petit chaton sale qui lui avait tenu compagnie. Reste là, reste ici. Garde la bécane ma chérie, papa en a pour deux minutes. Sauf que les deux minutes s’étaient muées en éternité, et lorsqu’il avait décidé de rentrer, elle n’avait jamais eu si peur. De la route, de la vitesse, des mouvements abrupts de son corps enfiévré par l’alcool lorsqu’il amorçait un virage. Une succession de terreurs, des détours sans fins … Un miracle qu’ils soient arrivés sains et saufs, pour le peu que cela valait alors. Il a fini par revendre l’Indian Springfield, pour endiguer les dettes qu’il avait contractées à droite et à gauche. C’est peut-être là le seul bienfait que ses travers pouvaient lui apporter.  

La route encore. Les accents de son corps qu’elle sent se modeler contre le sien, jusqu’à y disparaître. C’est une danse … Une autre danse Eleah. Je te tiens. Ouvre les yeux … Ouvre les. Les voix se décomposent dans sa tête, et peu à peu, ses muscles se détendent, parviennent à se modeler doucement à ces mouvements qu’il déploie pour faire corps avec la Blackbird. Je te tiens … Les gestes gagnent en intensité, sont moins doux, moins fluides, plus abruptes, mais la peur qui la nourrit est différente à présent. Différente parce qu’elle sait que sous les doigts de James, il y a une maîtrise absolument entière. Ses mains se crispent un peu moins sur le cuir, finissent par s’apposer plus qu’elles ne se retiennent avec férocité, tandis qu’elle se laisse bercer par les mouvements du véhicule, de son corps surtout, auquel elle se modèle. Ses paupières se rouvrent enfin, rencontrent la beauté d’un ciel sans nuages. Elle lève un peu la tête, regarde les hauteurs du paysage défiler devant ses pupilles plus sereines. Ils ont quitté la ville. C’est si étrange, une telle nature, alors que Londres grouille non loin de là.  Cela lui rappelle la Cornouailles, la sphère intime de leur famille recomposée. Ses doigts ne lui imposent plus rien désormais, et alors qu’ils semblent aborder une ligne droite sans fin, c’est autre chose que la peur qui bruisse dans son ventre. C’est l’adrénaline, qui s’alourdit dans ses membres, et fait battre son cœur plus vite, d’impatience, et de curiosité mêlées. L’abandon est total lorsqu’elle se redresse, juste assez pour venir glisser à son oreille un : « … Plus vite … », divulgué comme l’offrande ultime, de cette confiance offerte, sans fard, sans retour. L’abolition des 50 km/h, pour le laisser à son libre arbitre. Elle n’a pas peur. Pas de lui … Non, pas de lui. Il la tient, il l'a dit.






electric bird.
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MEMBRE

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() message posté Mer 16 Mai - 23:43 par James M. Wilde


« You wanna know if I know why
I can't say that I do
Don't understand the you or I
Or how one becomes two
I just can't recall what started it off
Or how to begin again
I ain't here to break you
Just see how far it will bend
Again and again, again and again »

Eleah
& James




Face à la trivialité d'un moteur rendu fauve, les gestes se font plus sentencieux, la gravité glisse sous les doigts quand la légèreté filtre dans l'air. Ses mains qui s'affirment sur le cuir, crissement de nos caractères qui s’enchâssent pour mieux se retrouver. J'oublie que depuis quelques temps, nous ne nous sommes pas vraiment quittés, l'évidence trace des retours irrépressibles qui chantent les notes de l'ivresse. Jamais fourbe, jamais trop avide si ce n'est dans le coeur qui bat une précipitation mutique, subtilité qui se distingue sous les os, la peau, l'étoffe. Il y a en elle l'infini que j'ai toujours cru présumer sans jamais véritablement savoir l'atteindre. Au moment où nous démarrons, alors qu'elle se tend derrière moi, parce que la peur lèche sa peau et la rend plus frileuse à nos évasions, je suis persuadé de cela. La route, l'infini, et elle. Cela produit de drôles de sensations dans ma tête et dans mon ventre, j'y retrouve tant du passé échu que les époques se disloquent. Le présent est devenu tapageur tant il semble plein d'incohérences, délicieuses et farouches. Je redécouvre des odeurs oubliées, saveur d'un autrefois quand je gravitais dans Londres, les pensées et les humeurs échauffées par le soleil qui harassait le bitume. J'ai l'impression que nous sommes déjà en été, l'hiver crève enfin sous l'inflexion d'un temps sans mémoire, juste des ressentis qui deviennent la chaîne tissée de tous nos à présent. A l'époque, il y avait la nouveauté de ce moyen de locomotion pour moi, cette moto offerte pour mon anniversaire par mes deux amis, un apprentissage de l'équilibre, le jeu d'un danger trouble sur le fil des dénivelés de la nuit dérivée par l'alcool. Des couleurs reviennent en nombre, le rouge du sang d'une bagarre avinée, l'envol de mes idéaux qui survivaient encore à chaque virage, l'impression de gravir la terre pour la dominer, ne plus y traîner mon corps malingre et abîmé, une douleur absentée par la vitesse. Même à 50 km/h aujourd'hui, j'ai moins mal, parce qu'elle se tisse à moi. Juste contre moi. Ses a priori, ses angoisses, le claquement de sa langue assassine quand elle a dit que je mentais. Un seul sourire lui a répondu, un sourire embrumé par cette capacité à me deviner. Je mens, je mens c'est vrai. Car je ne me lasse de rien, tout au contraire, ma mélancolie naturelle est une damnation, je vois dans les échos tous les abandons de ces êtres croisés, déçus, déjoués. Je les sens me quitter, je les sens fuir pour me rattraper au détour d'un souffle alourdi d'un jugement. Elle me quittera aussi. Je partirai pour qu'elle ne puisse le faire. Non je resterai. Je ne sais pas. Je la rattraperai peut-être pour une fois. Reste avec moi. Reste. Ne me lâche pas. Je te tiens. Je te tiens Eleah. Les souvenirs que j'emporterais de toi, si l'on crevait aujourd'hui, ce serait le goût de ta bouche, et ta façon d'ourler les mots. Puis surtout l'infini dans tes yeux. La liberté offerte, consentie entre tes doigts. Ton rire aussi qui ressuscite le mien. La fragilité que tu camoufles pour ne pas te laisser sombrer. Enfin tes idéaux qui frôlent tous les miens. Fureurs reliées pour moirer le monde de lueurs et d'ombres. Fureurs. J'enclenche une autre vitesse, le moteur grogne. Je respire et me sens bien. Alors que mes mains gantées maintiennent notre cap, j'ai l'image de sa cheville soudainement mâtée, suivant mon geste. Toujours l'un dans l'autre. L'un avec l'autre. Contre l'autre. Contre toi.

Parfois dans le rétroviseur, je m'amuse de la voir la mine masquée par mon épaule, ses lunettes old school effroyablement à la mode dorénavant que le vintage est roi. Mais sur elle, il n'y a rien de cette arrogance du factice que l'on arbore avec fierté, sur elle c'est l'époque qui suit la volonté et non point la volonté qui se brise sous une sorte de dictat extérieur. Je continue à me taire quant à notre destination, je n'ai fais que ponctuer d'un "Pourquoi ça ?" l'évocation du bordel. Le pire étant que je crois sincèrement qu'elle se risquerait à m'y suivre, voire qu'elle me précèderait dans un endroit pareil, pourvu qu'il ait un quelconque intérêt, attire une envie qui viendrait se nicher sous sa peau. Son parfum se mélange à l'air clément qui nous enrobe, je respire plus amplement encore, maudissant la posture, l'imaginant s'inverser pour mieux la dévorer. J'aime la tension qui s'amenuise, le premier virage fut une épreuve, le deuxième l'est déjà moins, elle s'acclimate à l'inclinaison du véhicule, à son poids. Plutôt que de parler, ce qui serait plutôt inconfortable car je suis obligé d'élever la voix pour couvrir le bruit, je procède par étape, choisis de modeler mon corps, de le lui abandonner dans son ensemble, pour chuter avec elle dans la sensation qui l'assaille. Faire comme si c'était la première fois. Le vent qui siffle à mon oreille, l'adrénaline qui bat mes tempes. Le frisson qui s'insinue sous ma veste et qui la parcourt au même instant. La communion des sens quand la route est nôtre. Commune. Multiple. La trace de ses lèvres sur ma nuque, le baiser du vent au même endroit. Un autre frisson plus intense encore qui fait que le virage est plus serré. Je m'amuse et me laisse emporter par le parcours, le dessinant au gré de ses sursauts. Mais je sais qu'elle n'est pas entièrement rendue à la peur pour savoir la brimer, elle doit avoir les yeux fermés, les paupières contractées sous les lunettes noires pour ne pas voir le paysage défiler. Elle n'est pas entièrement là. Contre moi. Mais pas en moi. Dans toutes les harmonies de la route qui élance des destins dans la convoitise d'une vitesse muselée. Alors j'attends. Mes doigts parfois caressent sa prise pour qu'elle la resserre encore. Plus fort. Pour mieux communier à chaque muscle. Deux corps substitués. Plus qu'un si elle ose voir. Voir et se mirer dans l'intensité du ressenti. En partage toujours. Pour l'instant estropié dans mon cœur si elle ne trouve la force de me rejoindre. La certitude demeure toutefois. Je suis certain qu'elle me retrouvera. Elle l'a déjà fait. Elle nous a menés là, l'un et l'autre. L'un à l'autre. Qu'elle voie. Qu'elle voie. Ce que nous sommes. Aujourd'hui. Maintenant reliés pour continuer à espérer. Un instant mes doigts insinuent une légère danse entre les siens pour en ôter la contracture. Mon sourire en coin renvoie mon reflet à des attitudes mutines. Je refuse de frôler des errances délectables en solitaire. La caresse est un appel, l'ébauche d'un choix qu'elle finit par s'approprier dans la candeur d'une seconde qui tonne dans tout mon être comme une révélation. Un instant pour croiser son regard, revenir à la route, les joues plus creuses d'une once de plaisir arrachée à ses résolutions qui parcourent mon corps pour se l'approprier. Un seul corps. Et la Blackbird domptée par l'envie de s'abandonner. La première fois. La première fois c'était comme ça. La peur et l'abandon qui se mélangent jusqu'à enivrer tous les sens. La route se délivre au moment où elle ôte tous les fers que j'avais acceptés sans même chercher à les profaner. C'est son appel qui retentit dans la brutalité des évidences. La liberté chante et s'enroule autour des os, mes muscles apparaissent contactés par la brimade que je n'avais guère eu l'idée d'analyser. Elle se dénoue, toutes mes angoisses se délitent. La perspective de la tournée, l'avanie de mes lâchetés, l'ironie de ma haine non consumée, la fadeur des nuits à attendre un futur qui ne vient pas car il m'est impossible de l'accepter. Libre de tout. Rendu à elle. Elle contre moi. En moi de nouveau, épanchée dans un souffle qui ronronne d'autres envies. Je ne me fais pas prier et balance toutes les précautions dans la folie bravache qui m'étreint à savoir qu'elle me fait suffisamment confiance pour délivrer l'instinct. Des mouvements sus par cœur, la fluidité reparaît dans une accélération qui ne semble pouvoir souffrir de fin. La Blackbird a été conçue pour la course et même son rugissement sourd feule désormais d'autres harmonies plus aériennes comme pour tenir compagnie au vent qui continue de nous cingler. Impossible liberté qui ne connait plus de contrainte, mon cœur s'emballe, ma tête vient chercher une brève seconde le contact de sa tempe, celle de sa bouche, l'inflexion de sa nuque. Une vague qui se retire pour mieux abattre son courroux car je l'entraîne ensuite vers l'avant pour mieux profiler nos silhouettes et ne rien empêcher de cette virulence qui projette nos rêves sur l'asphalte. Une danse dans un camaïeu de verdure quand les couleurs se mélangent pour peindre l'inaccessible horizon. J'aimerais que cela se prolonge. Se prolonge et ne jamais cesse, comme dans son corps cette nuit. Reliés dans un mouvement qui nous rejoint. L'impact de deux natures dans l'écrin de la réalité qui devient onirique. Je ne me risque plus à venir caresser ses doigts particulièrement quand le virage se dessine, je ralentis pour mieux accélérer la courbe, la maîtriser dans l'indécence du danger qui nous frôle sans jamais totalement nous menacer. Je connais le chemin. Je connais le chemin mais pas la fin. Pas avec toi. Pourtant il me faut emprunter un embranchement et couper court à l'ébriété de nos sens. Quelques miles avant qu'une clairière faussement aménagée ne dévoile au détour du chemin le lieu que je lui destine. C'est un endroit éclectique, chamarré par une nature qu'on a pas totalement abolie pour faire place à une sorte de manoir minuscule jouxté par une verrière art-déco. L'on a l'impression d'investir quelques territoires privés car rien d'extérieur n'indique que ces lieux accueillent les visiteurs affamés ou encore les afficionados d'un son jazz et glamour qui furète jusqu'à nous à l'instant même où je coupe le moteur et où je cale la moto sur le gravier. Ce sont les terres de Jadis, une amie rencontrée par hasard au détour d'une nuit très étrange. Ne me demandez pas d'où elle tire ce prénom très visiblement d'emprunt, parce qu'elle aime autant les manigances que les pâtisseries et les cafés raffinés. Il y a comme une étonnante dichotomie entre sa demeure, dont je ne connais guère l'intérieur, et son établissement que l'on pourrait qualifier de salon de thé. J'y traîne dès que j'ai besoin de disparaître, loin de mon quartier, de ma vie, de mon entourage, de mes contrariétés. Une sorte de havre, fréquenté par des égarés, des habitués, des gens de passage, toujours bondé bien qu'il soit perdu au milieu de nulle part. Jadis l'a nommé "Here." On distingue l'écriteau qui pandouille comme une vieille enseigne, en fer forgé. Je prends la main d'Eleah, comme pour l'assurer après notre longue balade, je sais que ses jambes après notre parcours aux indistinctes saveurs doivent trembler. Je pense que Jadis a reconnu le bruit de la Blackbird car son minois maigrichon apparaît par la porte et elle s'exclame, entière :
"Alors Wilde, on essaye de venir me taxer un petit-dèj ? Je t'ai déjà dit que je servais qu'à partir de midi. Midi. Pas 9h du mat'. J'aimerais retourner pioncer avec Everett et que tu repartes sur ton monstre aller parader ailleurs."
Elle m'engueule d'office ce qui me fait légèrement rigoler, je clame :
_ Je m'en tape, Jad', tu auras bien de la place pour un petit être gourmand que j'ai égaré jusque dans ton bouge. Allez, fais un effort et souris un peu pour voir.
Elle me répond à l'aide de son majeur, elle n'a jamais été impressionnée ni par mon caractère, ni par ma notoriété, ni par mes frasques, ni par mon charme d'ailleurs, même si je n'ai jamais cherché à la séduire. C'est juste que Jadis est une furie, élancée, maigre, plus grande que moi, à peu près notre âge, néo-gothique dans un décor princier qu'elle a réaménagé dans une ambiance semie-hard métal, semie-jazzy qu'on croit tout droit sortie d'une ère futuriste ou steampunk. Elle zyeute Eleah et plisse ses paupières en approchant d'un pas martial dans l'allée :
"Je sais pas comment tu supportes cet énèrgumène ma jolie, mais pour qu'il cesse de pigner sous mes fenêtres, je peux t'offrir un café. Et une part de cake si tu veux. Pas à lui. Parce qu'il bouffe rien et qu'il sait pas apprécier ce qui est bon. J'm'appelle Jadis. Allez, magnez-vous, avant que les hordes n'arrivent."
Elle tend sa main pour serrer celle d'Eleah, me regarde en grommelant, puis repart dans la direction opposée, nous plantant-là. J'embrasse la joue d'Eleah en murmurant dans un écho amusé :
_ Voilà Jadis. Sa verrière. Et Everett le chien qui va pas tarder à venir baver sur nos groles histoire de se rappeler à mon bon souvenir. Je me suis dit que tu avais bien besoin d'un vrai bordel. Pas un bordel avec des soutifs en dentelle, mais le bordel qui gît dans la tête de cette tarée. Parce qu'elle passe de la musique sans âge, et qu'elle cuisine comme une déesse. Et que putain, j'ai la dalle depuis que je t'ai retrouvée.
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() message posté Ven 18 Mai - 19:15 par Eleah O'Dalaigh
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JAMES & ELEAH
Les rêves s’empourprent de toutes les angoisses qui saignent à l’intérieur. Les pensées vrillent, rejoignent les réalités qui furent, se perdent dans celles qui sont. L’angoisse fait battre son cœur plus vite sous la cage thoracique : il se déchaîne derrière les côtes, les saisit comme des barreaux sur lesquels se fracasser. La conscience qu’elle a de lui se distille dans les obscurités austères d’impressions retrouvées. Elles collent à la peau, sont poisseuses sous les doigts, lui laissent en bouche un arrière-goût qui assèche ses papilles. Le parfum qui fut, celui qui est. Eleah serre un peu plus fort pour chasser les sursauts de ses angoisses, son nez respire la fragrance de la courbure de sa nuque. Celle apprise par cœur, si confuse pourtant quand elle est si prompte à chavirer dans d’autres ailleurs. Les odeurs du tabac à rouler, du whisky bon marché et du bitume humide imprègnent les idées qui la happent encore. Chaque virage est une torture pour ses entrailles qui se resserrent dans son ventre jusqu’à lui donner nausées et vertiges. Lâcher prise. Lui laisser ce contrôle qu’elle concède rarement dans des infinis absolus. Oublier les angoisses qui furent pour goûter aux curiosités qui sont, à la sensation de son corps modelé contre le sien, prompt à y disparaître pour peu qu’il y consente et l’entraîne à sa suite. Les muscles se tendent sous l’épiderme jusqu’à avoir la texture abrupte du bois. La conscience murmure qu’il n’y a rien à craindre. Qu’il est là. Qu’il la retient. Qu’il ne la précipitera pas dans des abîmes dont elle ne saurait ressortir une fois de plus. Elle ne pourrait que s’y abandonner, et y pourrir, oui … Y pourrir. Les frivolités légères de sa nature se brisent contre le grondement du moteur, s’affadissent tandis qu’elles ignorent comment se déployer dans les sensations qui la taraudent. Connues par cœur, immensément nouvelles pourtant. Cette chevauchée porte le masque de ce qu’elle a connu, mais derrière les subterfuges, derrières les simples apparences il n’y a rien de similaire. Rien de ce qui fut, indexé dans ce qui est. Même les cris du moteur ne sont pas les mêmes. Il lui faut un temps pour se rendre compte de tout cela. Ses doigts exercent une pression sur les siens venus pour la tranquilliser, pour s’assurer de sa présence aussi peut-être. Je suis là. Je suis là. Elle ne dit rien, mutique, quand son corps lui répond en se détendant peu à peu. Ses sens se déploient contre ce dos aux contours acérés. Elle s’y projette, s’y arrime. Devine la frénésie qui gronde, à l’intérieur des muscles, dans ces envies d’envolées qu’il brime pour ne pas la brusquer. Je suis là … Contre toi. En toi, lentement, comme dans la sensualité d’une étreinte qui fait mal, qui fait du bien. Comme cette nuit, à trembler de trop se savoir, d’avoir cette conscience infinie de quelqu’un d’autre. Un autre que soi.  

Ses paupières se rouvrent sur une réalité sans artifices. Les lumières du jour, aveuglantes pour qui s’est calfeutré dans la plus lourde des pénombres trop longtemps, font vaciller ses regards et balbutier ses cils malgré les lunettes noires. Les rayons du soleil réchauffent leurs peaux blanches, donnent des allures plus légères et des teintes plus vives aux paysages qui les entourent. La pression de ses doigts devient moins intrusive : signe d’un abandon progressif aux sensations qu’il vénère. La peur se sclérose, balancée par les envies d’éprouver, de ressentir, de trembler. L’étreinte dangereuse, modelée par les vitesses malmenées de la Blackbird est entière lorsqu’elle lui revient dans une forme de candeur ahurie. Elle est là, derrière lui, à laisser ses regards fureter à droite, puis à gauche, projetant des curiosités sur tout ce qui les entoure, sans forcément comprendre cet abandon qui la ceint toute entière. Elle s’attarde sur les mines espiègles de son faciès d’abord, sur la contraction de ses épaules ensuite, lorsqu’il s’emploie à brimer la bête pour qu’elle ne soit que le prolongement de sa seule volonté, sur la route qui se déroule enfin, dans une vitesse qui lui permet de distinguer certains détails. Il est là, partout, avec elle. La peur n’est plus qu’un écho lointain, qu’elle entend à peine, fascinée qu’elle est par ce calme qu’on éprouve à laisser son existence faillible entre les mains de quelqu’un d’autre. Je suis là … Je suis là, avec toi. Sa présence n’a jamais été si entière, si dévolue à ce qu’ils sont dans la fragilité de l’instant qu’ils tracent. Elle lève le nez vers le ciel, contemple avec un sourire naissant les camaïeux de couleurs qui dansent autour d’eux pour mieux l’enchanter. La vitesse offre une sensation de liberté unique. Elle se diffuse dans les membres, se modèle en des avidités différentes qu’elle ne pensait pas éprouver un jour. Ses mains ne se retiennent plus à lui comme auparavant : le geste tient davantage de l’étreinte à présent, plus que de la peur qui pousse à s’agripper farouchement par crainte d’être repoussé en arrière. Caressant des envies nouvelles du bout des doigts, fascinée par ce lâcher-prise qui s’opère entre leurs deux silhouettes, Eleah renoue lentement avec des avidités renaissantes. Toujours plus. Jamais assez. Dans un murmure contre son oreille, elle vient lever les barrières, ôter toutes les entraves qu’elle avait su poser comme les rouages sentencieux d’une échappatoire. Elle ne veut plus s’échapper à présent. Elle veut être là, maintenant. Le choix est entier, roule sur sa langue en même temps que les saveurs nouvelles qui viennent s’y coucher. Son cœur bat plus vite, à l’unisson de cette vitesse qui augmente, de ces virages qu’ils apprivoisent comme un seul corps. Une seule bête, aux dos courbés, l’un contre l’autre, l’un dans l’autre. Ses yeux demeurent grand ouverts, s’aimantent à ces paysages plus confus maintenant qu’ils peignent des tracés inaccessibles. Elle est bien, si bien. Départie de la terreur, pour n’être rendue qu’aux appréhensions légitimes qui étreignent ceux qui expérimentent pour la première fois.

Les courbes deviennent plus nombreuses, les détours, incessants. Ils vont moins vite. Le paysage se recompose. Des sourires curieux la traversent alors qu’elle tente de reconnaître l’endroit où ils se rendent. Mais elle ignore tout de cet exutoire-là, de ce lieu hors du temps, et du monde. Irréel dans ce qu’il offre, enchanteur dans les promesses qu’il annonce. A se confondre dans des devinettes mutiques, elle en oublie le ralentissement de la Blackbird, jusqu’à son arrêt complet. Durant un temps peut-être trop long, elle demeure immobile, à ceindre sa taille, à recomposer une réalité qui lui échappe un peu. Un peu trop depuis la veille d’ailleurs. Elle se sent perdue, surnageant dans des émotions absconses et délectables à la fois. Ce n’est pas terrifiant. C’est doux. Doux, fragile, brutal aussi. Comme eux. Mais cela ne correspond à rien de ce qu’elle connait déjà. L’indicible se trace dans ses prunelles alors que l’échange impromptu débute entre James, et cette drôle de femme qui vient de faire son apparition. Ses vertèbres retrouvent une à une la perfection d’un alignement. Un rire spontané lui échappe, face à la décontraction qui les relie l’un à l’autre. Rire qu’elle prend grand soin de dissimuler derrière ses doigts. Les curiosités forment un florilège dans sa tête : Eleah reste mutique, mais ne rate rien. Tous les signes, tous les mots. Toute cette assurance aux airs juvéniles qu’il déploie dans une verve à la fois acérée et taquine. A l’idée de se nourrir, de manger quelque chose pour la première fois depuis la veille, ses appétits se réveillent. Le ventre gronde à l’intérieur, montre son mécontentement d’avoir été ainsi outrageusement négligé pendant trop longtemps. Dans un mouvement gracile, Eleah descend de la Blackbird. L’intérieur de ses cuisses tremble un peu, à avoir trop voulu s’agripper à lui. Les tensions s’amenuisent néanmoins dès lors qu’elle se trouve debout, et qu’elle peut ainsi se dégourdir les jambes. Un autre rire lui échappe face aux remarques de Jadis.

« C’est vrai que je me damnerai volontiers pour un café. Plus encore pour une part de cake. » Rien que d’y penser, ça la fait rêver. « Eleah. » se présente-t-elle, sans autre fioriture face au tempérament très impérial de Jadis. Elle ne précise rien d’autre, n’en a de toute façon pas le temps. Elle ne peut s’empêcher pourtant d’avoir ce temps d’arrêt contemplatif, où elle regarde la jeune femme s’éloigner, ses allures se gravant dans sa mémoire en même temps que toute la scène. « Je ne t’imaginais pas adepte de ces bordels là. » murmure-t-elle, en pivotant légèrement la tête. Juste assez pour que son souffle vienne chatouiller les abords de sa joues. « Contente de réussir à éveiller quelques appétits dans ce corps … » ajoute-t-elle, espiègle, ses doigts venant fureter aux abords de ses côtes sans pour autant s’y imposer. Car déjà la curiosité l’assaille, la faim aussi. « Je suis affamée. On y va ? » Le constat tranche. Elle amorce le pas, avec un entrain beaucoup trop débordant pour n’être pas visible. Ils se rapprochent de la devanture. Il a raison, cet endroit a l’air sans âge. Comme le bulldog anglais potelé qui se charge de les accueillir. « Coucou toi ! T’es si moche, c’est adoraaable. » ronronne-t-elle littéralement, avec une voix de petite fille, après s’être accroupie pour caresser l’animal. « Everett j’imagine ? » demande-t-elle en relevant le nez, avant de se redresser, laissant au chien le soin d’honorer James de sa présence –et de sa bave-. « J’ai tout de suite deviné que tu étais un ami des bêtes. » tance-t-elle James avec humour, en se remémorant ses injures à l’encontre de Valhalla, quelques heures plus tôt. Eleah se déplace, apprivoise un peu les contours de la verrière, cherche les détails à droite et à gauche. Elle se sent comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. « C’est si joli ici, comme dans un autre monde, hors du temps. Un monde dans lequel on voudrait se perdre … Encore et encore. » murmure-t-elle, en touchant du bout des doigts un détail de la décoration. Pas de bruits, ou très peu. Pas d’autres silhouettes que la leur, dans l’espace calfeutré de cette verrière. C’est si paisible. Si étrange aussi. Si loin de toute l’effervescence dans laquelle ils se sont perdus ces derniers jours. « Comment l’as-tu connue ? » demande-t-elle avec douceur, ne percevant pas de dénivelés dangereux dans la question, ou dans l’histoire qu’elle appelle. Cette femme, cette maison. Cet endroit, plus simplement. Ses curiosités se déploient avec langueur, peuplent le silence de ses nuances. Elle est bien, si bien. Si loin aussi. Rien pour venir les débusquer ici. Rien ni personne, à part eux.


electric bird.
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MEMBRE

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() message posté Lun 21 Mai - 14:10 par James M. Wilde


« You wanna know if I know why
I can't say that I do
Don't understand the you or I
Or how one becomes two
I just can't recall what started it off
Or how to begin again
I ain't here to break you
Just see how far it will bend
Again and again, again and again »

Eleah
& James




Le cuir de ma veste frémit encore de l'étreinte qu'elle m'a tour à tour infligée et promulguée. De la balade, demeure l'évanescence d'un toucher qui ressemblait autant à une entrave qu'à une invitation reçue et honorée, mon monde offert sous la pulpe de ses doigts. La sensation d'avoir été ainsi enfermé, retenu la moitié du parcours ne m'est pourtant pas désagréable, la révolte ne gronde guère dans mes chairs, bien au contraire, il y a dans leurs fibres complexes l'écho de cet abandon, un feu qui sourde et qui ranime l'être, perdu à s'être trop cru mort. Entre ses mains, les élans de la survie se tissent, elle m'arrache la contrition que j'ai souhaitée opérer sans pour autant en être pleinement convaincu, ce qui fut infligé par honte et par l'orgueil blessé ne peut tenir face à l'élan qui étoile nos forfaits à venir. Ils brillent partout, dans mes yeux, dans les siens, sous le firmament clément d'une journée de printemps qui nous accueille sans aucune sentence. Je commence à adopter les sursauts d'une liberté sans illusion, je prends, je donne, je reçois et je quémande sans jamais pressentir les barreaux d'une cage qui n'existe plus. J'ai navré ma geôlière pour la faire disparaître, la palpitation de sa silhouette qui s'efface distille une sorte d'aigreur sur ma langue que je ravale pour mieux goûter les délectables instants qu'Eleah sait offrir, sans que le temps lui-même ne sache nous attraper. Sur la ligne droite et enfiévrée de la route, j'ai cru frôler l'éternité, un quotidien sans heurt, le mal repoussé, maîtrisé sous la peau qu'elle a gracié de ses lèvres. Dans le décor onirique offert et convoité pour le savoir entièrement transformé par sa présence, je prends le temps d'embrasser les sensations qui m'assaillent. Celles dont j'hérite, la nuit, la route et la vitesse, qui cognent encore sous mes côtes, jusque dans le coeur qui bat de cette frénésie partagée. Celles que j'ai abandonnées sur ces territoires qui me servent de retraite. L'odeur des bois alentours, le son du gravier qui crisse sous mes rangers, une harmonie d'un rêve que je vis éveillé. Je n'ai jamais amené personne ici, même pas les gars qui ne connaissent Jadis que lorsqu'elle ose s'aventurer sur le bitume dégueulasse de la ville pour y perdre des sourires tentateurs, disperser la fièvre de son corps sur une piste de danse, dispenser son venin dans l'oreille d'une victime consentante. Terres de paix où les agressions de mon monde ne savent plus m'atteindre, les obligations reniées à la frontière que j'aimerais infranchissable. D'un geste distrait, j'appuie sur un bouton de mon smartphone pour le passer sur silencieux et que rien ne puisse me rappeler ce que j'ai voulu fuir. Fuir à ses côtés. Comme si elle n'avait aucunement le pouvoir de menacer des lieux qui appartiennent à mes pensées, à quelques rêves échus, oubliés, écornés. Des rêves qui ont la grandiloquence de la solitude, d'un affranchissement nécessaire. Ceux qui gisent encore tout au fond, hérités de la jeunesse, pas encore corrompus par la déception. Ceux que quelque part j'ai offert à la femme-enfant qui s'invite dans mon existence, ceux qu'elle partage sans en connaître la fragilité. Ou peut-être en l'entrevoyant bien trop. Je ne sais pas. Nous n'avons pas parlé du pire, nous n'avons fait que le présumer aux détours de quelques phrases que ma noirceur oublie de retenir, préférant la franchise prophétique plutôt que la déconvenue pure et simple. Il y a quand je la regarde de biais, maintenant que nous avons posé le pied à terre, de ces secrets qu'elle a vus sur mon visage entièrement rendu à une franchise et un bonheur non dissimulés. J'ai préféré oublier tous les cris, les marques, les heurts pour venir prolonger la parenthèse de notre danse, et rêver d'autres pas à entreprendre, plutôt que de suivre ceux que je connais par coeur et que je refuse d'esquisser dans la peur de me corrompre. Embrasser mon personnage alors que je suis encore amoché, retrouver la fièvre de mes allures fantasques quand je peine parfois à me lever, quand je crains tous les mois à venir, les obligations, la douleur de la scène et ses ravages. Quelque chose en moi crève de s'y perdre et de s'y consumer. Quelque chose qui grogne, qui élance une dissonance dans toute ma tête et me donne le vertige. Je le substitue aux troubles qu'Eleah sait provoquer, à ouvrir d'autres routes, à tracer d'autres chemins, voire à me faire comprendre toutes les notions d'un compromis sans peine. C'est elle, la seule, qui parvient à tromper la monstruosité que j'ai toujours héritée du partage. Je ne sais pas... Peut-être n'est-ce qu'une illusion de plus. Peut-être est-ce parce qu'elle ne cherche rien de plus que ce qui demeure encore. Peut-être est-ce également parce que je n'attends rien. J'ai un sourire pour elle, mais dans mes iris dansent tous les après promis qui brûlent plus avant de cette fuite à deux. Ici il n'y a rien, il n'y a que Jadis pour témoin, et Everett pour entité difforme. Bon sang que ce cabot est moche. Mais même mes remarques désobligeantes à son encontre se voient désamorcées par le rire qu'elle offre, effroyable de ravages tant il est spontané. Non décidément, je ne crois pas être en mesure de me lasser. Je mens, j'ai menti. Je ne me lasserai jamais.

Tandis que les deux jeunes femmes se saluent et échangent quelques sympathies, que mes regards horrifiés posés sur le bulldog reviennent caresser l'image que nous formons, je m'entends constater sur un ton trop innocent pour être honnête, qui distance les mots qui eux n'ont rien que de très tendancieux :
_ S'il ne s'agissait que de ces appétits-là, nous aurions pu entretenir un rapport professionnel plein de distance. En un mot, barbant. Puis un petit démon comme toi ne doit pas savoir demeurer dans une froideur de circonstance de toute manière. Pour dire qu'en fait, c'est entièrement de ta faute au final. Allons combler tes appétits dans ce cas, je ne suis que le serviteur de madame. Quant à mes amours pour ce genre d'endroits qu'Ellis qualifierait de bobo-girlie, je vais faire semblant que c'est là un héritage de ma putain d'éducation. Rien n'est de ma faute, ouf, sauvé.
Mes discours se déchaînent, les mots nombreux, les atours et les liaisons aériens, les verrous sautent parce que mon bonheur n'est guère feint, je vais définitivement bien aujourd'hui et je sais qu'elle en est la cause. Et pour une fois, pour une toute petite fois, je cesse de songer à ce qui pourrait menacer mon état et le faire de nouveau flancher dans l'acidité de la tourmente. Everett ne manque pas de venir balader sa langue épaisse sur l'une des mains d'Eleah et j'émets une sorte de murmure empreint de dégoût avant qu'il ne vienne distribuer ses attentions sur le bout de mes chaussures :
_ Barre ton museau écrabouillé de mes rangers avant de te les prendre dans le c...
"Wilde..."
_ ... Dans ton très mignon petit postérieur. Gros tas.
Je lui offre un sourire plein de dents et il me regarde, abêti par ses yeux mornes avant de japer on ne sait pourquoi et s'en retourner dans la verrière. C'est ça, vas-donc rejoindre ta démone, mocheté. Je hausse un sourcil effaré et papillonne ensuite des paupières envers mon interlocutrice :
_ Voyons, chérie, ce sont elles qui ne m'aiment pas. Ça doit être mon charmant caractère qu'elles sentent à dix bornes.
Son murmure me ravit et m'enlève à mes considérations animales, un sourire atteint mes oeillades qui deviennent assez douces tandis qu'elle définit les alentours exactement comme je les vois. Je lui réponds, tandis que nous sommes encore sur le seuil du salon de thé, même si Jadis me crucifierait de le nommer ainsi même en pensées.
_ Je m'y suis perdu des heures. Des heures pour échapper à tout, à rien, au reste. Je l'ai connue en revenant à Londres, au tout début. Tu vas te marrer mais justement lors d'une balade nocturne et... bon d'accord, un peu avinée, le pneu arrière de la Blackbird a crevé. Je sais pas, à 2 miles d'ici ? J'avais paumé mon téléphone, parce que j'étais pas très clair tu vois, et il flottait, c'était l'horreur. À un moment, j'ai échoué ici, parce que j'ai distingué de la lumière. Puis j'ai frappé. Puis Jadis m'a engueulé parce qu'il était 4h du mat' et je l'ai tout de suite trouvée absolument...
J'allais dire "parfaite" mais petit à petit nous nous sommes avancés et installés tous deux à une jolie table que la proprio a eu la gentillesse de dresser, et calé dans mon fauteuil en osier, ayant ôté ma veste, je la vois approcher quand je rectifie mon discours :
_ Horrible ! Je l'ai trouvée horrible. Une vraie mégère. Avec aucune empathie pour les noctambules égarés en plus.
"Tu te fous de ma gueule ? Attends ma jolie, que je te raconte ma version des faits, parce que moi j'avais pas 3 grammes dans chaque bras. Une espèce d'émo-gothique maigrelet vient brailler sous mes carreaux alors que je viens tout juste de m'endormir, et là, il m'insulte presque en me demandant de me magner pour lui ouvrir, car il a froid. Je peux te dire qu'il a patienté, ce connard..."
_ Qu'est-ce que je disais ? Une putain de mégère. Y a du cheesecake ? À la myrtille ? Ou alors au Yuzu ? Ou non, attend, à la Grenade ? Ou bien ce truc que tu fais pas trop mal et qui est mangeable, le gâteau de Noël.
"Si tu te camais moins, Wilde, tu saurais que Noël est loin, et qu'est-ce que tu me baragouines avec ton Yuzu là ? Tu te crois dans un trois étoiles de bourges à Londres ? Y a du Carrot Cake. Et du fondant au chocolat. Et si t'es pas content, tu connais la sortie. J'ai pas fini de tout préparer. Kenyan ton foutu espresso ? Toujours j'imagine ?"
J'acquiesce promptement avant de me décider au bout de bien vingt secondes d'hésitation (entre deux desserts il faut bien ça) pour le Carrot Cake.
"Bien, maintenant que Milord s'est enfin décidé, tu veux quoi, ma belle ? Il y a tous les cafés sur la carte, mais aussi deux nouveaux que j'ai reçus hier, le Blue Mountain, qui est plutôt corsé et le Maragogype qui est vraiment fruité."
Jadis décarre après avoir pris nos commandes et je m'étire longuement avant d'appuyer ma tête entre mes mains et susurrer à l'attention d'Eleah :
_ Alors... J'ai cru sentir que la balade n'avait pas été si désagréable que cela. Peut-on imaginer que tu y aies pris goût ? C'est quand même mieux que le métro, avoues...
Je la scrute tout en souriant et Jadis pose ma tasse d'espresso devant moi tout en m'intimant de goûter, parce que paraît-il, cette variété-ci de mon café favori est bien meilleure. L'impact sur ma langue revigore mes esprits et la grande brune demande à ma comparse :
"Et toi, tu l'as connu comment, machin superstar ? Il est venu gueuler sous tes fenêtres ou bien il a d'autres techniques d'approche ?"
Je fais mine de me chiffonner au doux nom de "machin superstar", avant de tenter de chasser Everett qui est venu, bien entendu, avachir son corps plein de plis sur mes pieds.
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() message posté Mar 22 Mai - 22:51 par Eleah O'Dalaigh
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JAMES & ELEAH
Les appétits ne parviennent pas à s’essouffler. Pourquoi ne le peuvent-ils pas ? Il y a surement encore trop de choses auxquelles s’abreuver, auxquelles se nourrir. Les revers indistincts de sa silhouette lui apparaissent dans des évidences qui demeurent mutiques. Cette façon qu’il a de se tendre, chaque fois que l’on entre dans sa sphère. Réflexe humain, défensif. Comme les bêtes qu’on a trop torturé, et dont l’ossature crisse sous la chair sans pouvoir se souvenir totalement de ce que cela faisait, de lâcher prise, de s’oublier en quelqu’un d’autre, d’accepter la caresse délicate d’une main inconnue pour y croire encore un peu. Elle pense avoir réussi à lui apporter un peu de cette délicatesse-là. Mais à quel prix ? Ses jambes tremblent toujours légèrement de s’être agrippées à lui avec trop de vigueur. Tout à l’heure. Cette nuit aussi. S’oublier en quelqu’un d’autre, dans des absolus si violents qu’ils ne permettent pas de demeurer intact, même dans l’après. Elle n’est pas intacte. La morsure de sa chair, de son caractère éclectique, de ces airs juvéniles qu’il divulgue avec la candeur et la frénésie des premières fois.  Elle n’est pas intacte, non. Eleah cherche à fouiller dans son esprit toutes les envies de fuite qui pourraient s’y loger. Elles se font légion dans sa tête, mais aucune d’entre elles n’a une voix assez forte pour surpasser son timbre à lui. L’irréel de la tessiture qu’il est capable d’invoquer. La fascination est trop grande pour être avortée, ou laissée de côté comme une honte supplémentaire dont on se débarrasse avec empressement pour mieux embrasser les aigreurs qui viennent parfois après la fuite.  Une seconde s’écoule. Peut-être deux. Une seconde qui s’étire, durant laquelle elle les observe, tous les deux, avec cette distance que l’on impose parfois pour savoir mieux regarder, et mieux se souvenir. Graver l’image quelque part, en faire une entité qui nous tiendra compagnie, un jour, peut-être. Qui rejoindra les entremêlements confus, les images aussi dorées qu’absconses. Un instinct soigneusement dissimulé jusqu’alors fait bouger ses doigts, les amène à suivre la couture du cuir de sa veste, à glisser entièrement la main dans la poche où elle le dissimule toujours. Il n’est pas là. Il n’y a rien. Aucune rigidité froide sous les doigts. Rien à quoi se raccrocher. Rien pour la rassurer, lui dire qu’il va bien, qu’il sera là quand elle rentrera. Elle se souvient de l’écran lumineux se réverbérant sur le comptoir de la cuisine. Ce choix qu’elle a fait, dans une indicible seconde, de le délaisser là quand elle aurait pu s’y raccrocher encore. Se raccrocher à lui. Lui qu’elle aime, qu’elle hait aussi. Elle a voulu voir ce que cela lui ferait, de couper ce lien même durant quelques heures, pour goûter aux saveurs inconnues d’une perdition sans coupures. La coupure c’est elle qui se l’inflige, en pensant beaucoup trop à ce frère alors que plus rien n’avait d’importance. Le lien brûle sous ses côtes, la tiraille de sensations désagréables au cœur de cet instant suspendu qu’elle souhaiterait pourtant sans fin. Est-il rentré dans encombres ? Cette fille l’a-t-elle ré-entraîné dans ses anciens travers ? Doit-elle s’attendre à subir ses foudres lorsqu’il s’apercevra qu’elle a laissé tout moyen de la contacter sur le revêtement en marbre, comme pour le narguer de cette liberté qu’elle s’offre de s’affranchir de lui, quand lui ne le pourra jamais totalement ? Ses doigts froissent l’intérieur de la poche. Eleah reparaît, inchangée. Elle rattrape le fil des paroles qu’il prononce, s’égaye d’un sourire sincère.

« Ma faute ?! » répond-elle, prenant un air faussement outré. « Trésor, passé un certain âge l’éducation ne compte plus. Admets juste que tu as un petit côté bobo-girly assumé. En même temps, vu tes choix de costumes de scène, je me demande s’il est juste petit, ce côté-là … » Sa phrase demeure en suspens tandis qu’elle glisse ses doigts sous son menton, la mine songeuse, avant de lui offrir un sourire ravageur.

Le naturel confondant qui les relie l’un à l’autre les rattrape. Il surpasse toutes les inquiétudes et les appréhensions qui pulsent sous sa chair, et font battre son cœur un peu plus vite. Ses mains quittent les poches de sa veste, leur préfère le pelage d’Everett et ses bourrelets disgracieux. Elle a toujours trouvé ces animaux tordant, tant ils semblent en permanence d’une humeur massacrante. Le spécimen qui les accueille ne semble pourtant pas si farouche que cela. L’hostilité de James à l’égard de l’animal lui arrache un nouveau rire. Elle pouffe derrière ses doigts, tout en commençant à s’approprier les lieux qui les entourent. Si joli. Si hors du temps. Comme Jadis, que l’on ne soupçonnerait pas propriétaire d’un tel havre.  « Tu parles. Valhalla t’adore. Je suis sure qu’elle a encore le goût de ta peau tendre sous ses petits crocs. » glisse-t-elle en même temps, à la dérobée, avec de ces airs qui frôlent le sadisme empreint d’ironie. Les questionnements se déploient tour à tour, insinuent des délicatesses nouvelles dans l’échange, et Eleah s’enchante de cette histoire qu’ils narrent à deux voix, l’un après l’autre. Dans un mouvement elle s’est assise, a posé son menton sous son poing serré, les écoute avec amusement et avidité mêlés.

« Trésor, sa version des faits est beaucoup plus plausible que la tienne … » ponctue-t-elle l’histoire en ayant un regard entendu vers Jadis, allant de l’un à l’autre, les yeux brûlants de lueurs mutines. « Au Yuzu ? » ponctue-t-elle, son nez se retroussant légèrement, comme s’il venait là d’énoncer quelque chose de totalement improbable. Elle est davantage friande de saveurs traditionnelles. Tous ces mélanges parfois, totalement insensés, cela la dépassé un peu. Rien ne vaut un classique. En pâtisserie entendons-nous bien. « Attends, ne me dis pas qu’en plus il a ses petites habitudes ici ? » Son sourire s’agrandit, grimpe presque jusqu’aux oreilles, devient goguenard. Elle le dévisage, avec cette sensation délectable de le prendre sur le fait d’un vice à peine avouable. « Bobo-girly jusqu’à l’os … » Son sourcil se hausse, le défie un peu plus, avec plein de sous-entendus dans le regard. Mais c’est sans compter les propositions culinaires de Jadis, qui la font papillonner instantanément jusqu’à lui offrir toutes ses attentions. « Han, tu fais du carrott-cake ? et du fondant ? Tu sais que là … c’est comme si tu me parlais avec des mots d’amour ? » lâche-t-elle avec décontraction, battant des cils comme si elle venait de lui dépeindre le paradis céleste dans toute sa splendeur. «  Je vais goûter ton Maragogype. Et puis hmm … Je vais te prendre une part de fondant aussi. J’suis tellement tentée d’en prendre une de chaque ! Mais … Il me fera goûter. Pas vrai ? De toute façon, tu as dis quoi déjà ? Ah oui … « je suis le serviteur de madame », je te prends au mot tiens. Puis c’est toujours meilleur quand on picore dans l’assiette de quelqu’un d’autre. Surtout la tienne. »

Jadis s’éloigne, l’intimité se resserre. Eleah se redresse un peu sur sa chaise, arborant une mine mi-songeuse, mi-sceptique. Son orgueil peine à admettre qu’elle n’a pas trouvé la balade si déplaisante que cela. « Mieux que le métro, je n’irais pas jusque-là. » Le bout de son index trace une arabesque indistincte sur la table. Elle laisse défiler quelques secondes, observant les nervures sur revêtement, avant de poser de nouveau ses regards sur lui. « Mais c’était moins terrible que dans mon souvenir, c’est vrai. » glisse-t-elle, renouant avec les airs plus lointains qu’elle peut avoir parfois. Pas le temps de s’y enliser cependant, Jadis est réapparue, disposant devant leurs yeux de quoi finir d’éveiller ses appétits. « Ça a l’air délicieux ! Et hmm … Je crois que dans ma version aussi il avait 3 grammes dans chaque bras … » dit-elle, avec un faux sérieux, achevant sa phrase d’un clin d’œil. Ce n’est pas si loin de la vérité … Sauf qu’elle n’était guère mieux, ce soir-là. « La première fois qu’on s’est rencontré, c’était à Galway, il y a quoi … Deux ans et demi ? Je savais pas du tout qu’il était connu. J’crois pas que ça aurait fait une différence, ce soir-là, cela dit.  On avait vraiment trop bu de ce whisky … Pas mauvais du tout d’ailleurs. Je crois bien que j’en avais jamais bu du si bon. Et puis, il sait être charmant quand il veut … Je crois. Assez pour qu’on ait envie de personne d’autre, même si ça ne dure qu'un instant … » Son sourire devient plus indistinct. Elle se souvient, oui. Elle n’a pas oublié, tout ce qui a pu les relier. Le vide à l’intérieur aussi, celui qui l’a saisie ce soir-là, qui n’avait jamais été aussi intense. Qu’il a su combler, sans s’en rendre compte. Se souvient-il lui aussi ? A-t-il laissé le souvenir se perdre dans les méandres de sa mémoire ? Sans doute. Elle ne lui en voudrait pas, si c’était le cas. Combien de fois a-t-elle su oublier elle aussi ? Combien de fois ? Trop pour toutes les compter. Trop pour s’en rappeler. Cette fois-là elle ne pouvait pas cependant. C’était impossible. « On s’est perdus de vue, et puis, le hasard a décidé de nous faire entrer de nouveau en collision, la semaine passée … A croire qu’on est fait pour se croiser aux instants les plus incertains. » Et par incertains, même si elle ne le dit pas explicitement devant Jadis, elle songe à ce gouffre qui les a menacé. Elle autrefois, lui, dans cette boîte, où elle l’a redécouvert si pâle, si absent aussi. Du bout de deux doigts elle détache un petit morceau de gâteau, laisse toutes les saveurs envelopper sa langue. Un soupire de contentement la taraude, elle se recule un peu sur sa chaise. « Cac (merde), c’est une tuerie ton truc. » L’air de rien, elle se met à picorer, tout en reprenant le fil de ses paroles. « Crois-le ou non mais je l’ai jamais vu sur scène. » Elle tend son bras vers l’assiette de James, lui vole une miette de gâteau qui dépasse. « Faut toujours garder le meilleur pour la fin, paraît-il. » Elle hausse les sourcils, le tance d’un sourire espiègle, ayant du mal à maîtriser les appétits qui la taraudent maintenant qu’elle a commencé à manger. « Tu veux pas qu’on fasse moitié-moitié ? Il est super bon le tiens aussi. » Mais sans lui demander son avis, la mini fourchette dont elle s’est armée vient piquer dans son assiette. Il n’y a pas à dire, le gâteau, c’est délicieux. Mais encore plus lorsqu’il appartient à quelqu’un d’autre.


electric bird.
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MEMBRE

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() message posté Jeu 24 Mai - 17:48 par James M. Wilde


« You wanna know if I know why
I can't say that I do
Don't understand the you or I
Or how one becomes two
I just can't recall what started it off
Or how to begin again
I ain't here to break you
Just see how far it will bend
Again and again, again and again »

Eleah
& James




Jadis distribue des regards déguisés par l’indifférence factice de son caractère dans notre direction tandis que les tasses tintent sous le percolateur. La musique est plus ténue qu’au Viper, la machinerie plus ancienne, plus professionnelle, discrète sous le couvert de la suavité d’une voix qui s’extirpe langoureusement des haut-parleurs dissimulés dans le décor éclectique. Parfois je surprends sa curiosité et elle ne la maquille pas, souvent je suis bien trop fixé sur les traits d’Eleah, a en dessiner des nuances que je ne connais pas encore. Sous la lumière vive de la verrière, de temps à autres tamisée par le feuillage qui danse autour, les branches qui caressent l’armature en un crissement aigu, je la vois différemment que cette nuit. Les personnalités se déploient, les visages changent, dansent des après d’un plaisir qui se fait l’écho de nos messes basses. Dans les détours de mes phrases, il y a trop de souvenirs, la mémoire parasite d’autres bras est aussitôt bloquée par les sursauts de ma vindicte, ma posture se confie à une détente qui n’a rien d’une façade. Je n’ai aucun ennemi ici, si ce n’est moi. Si ce n’est moi. Et lorsque j’aperçois le reflet de mon profil dans la vitre, je ne me reconnais déjà plus, parce que celui que j’y croise aurait dû mourir quelque part en chemin. Celui que je distingue se métisse d’un héritage complexe, un étranger découvert au détour d’un écho qui s’éprend de son rire. Chaque fois qu’elle rit, un verrou saute, déjà fêlé par le passage de ses doigts. Imaginer dorénavant l’oubli, déchaîner des pas qui éloigneraient ma silhouette de ses jeux, à rebours des promesses murmurées devient risible. Je ne me sortirai pas de cette rencontre, je ne m’en sortirai pas. Je crois que quelque chose est en train de se jouer sans moi, sans mon concours, à mes dépends, sans le sursaut d’une nature hérétique toujours blessée par les liens tissés. Le choix opéré. La conscience ricane, parce que j’ai choisi. J’ai choisi sans contrainte. Sans détresse. J’ai choisi dans la félicité et non dans l’outrage. Je cherche la contrainte en tirant sur la chaîne, elle n’est constituée d’aucun maillon qui mordrait mes résolutions pour les rendre torves. Elle n’existe que dans nos phrases, dans les projets qui demeurent dans l’horizon de nos regards qui se trouvent. Peut-être est-ce cela. Peut-être est-ce juste cela. Se rendre. Cesser de lutter, chercher à sombrer pour rencontrer l’absence de fatalité. Car je suis incapable de savoir ce qui se trouve à l’orée du parcours, du danger ou de la faute, je ne peux plus me protéger. Je ne peux pas la protéger non plus, car je la sais inflexible dans ses envies conjuguées à la puissance des miennes. Je ne veux pas la protéger. Ni l’éloigner. Mentir encore moins. Alors Jadis nous regarde comme deux bêtes étranges. Me voir ici accompagné porte des notes troubles dans l’atmosphère, la rend différente, elle cherche peut-être un sens quand il n’y en a aucun. Aucun sens, rien à comprendre si ce n’est vivre les secondes assombries par ses iris noirs. Mes obligations me tancent au loin, élancent des hurlements ravalés, au sursaut d’un ravage porté que je crois oublié en battant des paupières pour chasser le mirage de la douleur héritée. J’ai eu une exclamation ravie et outragée, dans l’entre deux d’une facétie pour rétorquer :
_ Et attends que je choisisse le costume pour le Royal Ballet, histoire de faire hurler Faulkner… Mais monsieur Wilde, ce n’est pas un habit convenable, voyons, voyons !
Je crois que je parviens parfaitement à l’imiter dorénavant que je l’a revue et que l’image d’elle n’est plus écornée par la nébuleuse du passé. Je grogne légèrement au souvenir de Valhalla dévorant mes chairs dans les lueurs vacillantes du matin. Sale engeance. Je fronce du nez et ajoute :
_ J’espère qu’elle plane ouais, parce que tout mon corps est un poison.
J’ai un sourire ravageur, parce que dans ces discours que je porte sur ma personne, c’est elle que j’observe sans dérober les sous-entendus qui plongent dans sa direction. Son sadisme rappelle des attitudes bravaches qui s’étaient érodées à force de souffrance et de nuits blanches.

Notre petit numéro n’a rien de trompeur hormis sans doute ma version des faits bien plus à mon avantage que celle que narre la brune très maigre qui me toise de ses oeillades ironiques. Je la dédaigne d’un geste alambiqué dans l’air, comme pour la chasser, avant de revenir à Eleah :
_ Je ne vois pas pourquoi personne ne me croit jamais. C’est une tragédie, moi qui suis d’un comportement toujours égal et d’une amabilité éclatante. Bref, j’ai juste élevé un tout petit peu la voix.
“Un petit peu… On aura tout entendu. On aurait dit un chat de gouttière écrasé.”
_ J’avais froid !
“Petite nature. Tiens, en parlant d’amabilité éclatante… Comment va ton blondinet préféré ?”
Je souris comme un félin ayant enfin trouvé une proie et ronronne, me rencognant au fond de mon siège :
_ Pourquoi, ça t’intéresse peut-être ? Il va. Il va.
Jadis fait la moue, après qu’un sourire ait subrepticement joué sur ses lèvres minces. Elle convoite Greg depuis longtemps. J’aimerais savoir s’il y a plus, s’il y a eu un jour sans que je ne sache rien. Mais l’instant passe et elle préfère largement me chambrer avec Eleah sur mes goûts exotiques. Qu’ont-elles donc avec mes parfums ? C’est très bon le Yuzu, j’adore ça, c’est acidulé et distingué. Bon d’accord, ça fait posh. Je hausse les épaules en les entendant baragouiner :
“Ah mais bien sûr qu’il a ses petites habitudes, tu penses. J’ai jamais connu un animal pareil. Tu n’imagines même pas le cirque quand je change un objet de place ou que je change la couleur de la pièce.”
Je grogne plus ostensiblement encore en me rappelant la couleur pêche des murs qui révulsait mes yeux l’été dernier, mais je ne commente pas mes névroses qui révéleraient sans doute trop de ma nature ainsi disséquée sur leurs langues prolixes. Je suis quelqu’un perclus de contradictions, j’ai des habitudes et ne supporte toutefois pas l’ennui, je ne supporte pas qu’on contrarie les paysages que je connais et pourtant je les fuis pour aller en traverser d’autres. Il est vrai que pour les lieux que j’élis tels des hâvres, les changements me sont des injures à ravaler, il est difficile pour mes humeurs instables de les confronter à des frontières mouvantes. Je mords ma lèvre inférieure avant de lui lancer d’un ton savoureux :
_ Bobo-girly t’emmerde, jolie plante. Regarde-toi tu es pire. A toujours t’extasier sur la bouffe. Par l’enfer, on se demande comment elle brûle ses calories. Ou alors on ne se le demande plus.
Mes iris la caressent au souvenir de l’énergie enflammée des heures indues qui s’enténèbrent encore dans mon coeur, quand nos corps enlacés se goûtaient. Jadis est ravie, elle sourit plus largement encore à Eleah :
“J’t’aime bien toi. Je t’apporte tout ça. Et Wilde, tiens-toi tranquille sinon tu n’auras rien.”
Mes deux sourcils se haussent en entendant la miniature devant moi déjà porter ses convoitises sur mon dessert. Non mais. Même si je me sais déjà prêt à flêchir, car partager sa nourriture a quelque chose d’éminemment intime et qu’avec elle j’ai déjà commencé. A lui piquer sa bouffe sous son nez sur ce muret près du fleuve. Une habitude sans doute qui ne nous quittera plus. Faussement, je la défie, l’amusement brillant dans mes regards :
_ Ose donc venir piquer mon gâteau…
Mais bien sûr elle osera, car rien ne s’interdit entre nous, rien ne semble pouvoir nous freiner dans nos envies ou nos frissons. Je la laisse songer un instant, plus attentif encore aux diverses sensations qui parcourent ses traits, cherchant les échos de la peur qu’elle n’a pas dissimulée, l’once de plaisir qu’elle a su arracher. Puis le détour d’une confidence qu’elle offre sans que je ne sache combien elle est importante. Avant que je ne comprenne dans le lointain de ses prunelles que le souvenir a quelque chose d’une sentence que je ne viendrai pas braver. Le silence cependant que je laisse transiger avec mon intérêt qui creuse mes joues, me fait légèrement pencher la tête pour la regarder plus encore, ponctue sa réponse d’une saveur que je laisse rouler sur ma langue. Quand est-elle montée sur une moto dans les ailleurs de son passé ? Et pourquoi l’écho peint-elle cette mélancolie qui froisse mes entrailles et vient faire rugir la bête qui se tapit en moi, repue, ensommeillée de la haine déployée. Je sursaute presque quand Jadis reparaît, lui en veut de couper court à mes observations en se glissant entre nous, mais le fait qu’elle soit là me permet de me laisser lentement dériver. Les interrogations frôlent la mémoire et font renaître les étincelles d’un moment qu’elle narre, beaucoup plus déchiffrable désormais que je l’ai abandonné à une autre insomnie. J’ai de Galway l’héritage de sa peau, la saveur de sa bouche pleine d’alcool, des mots aussi qui se mélangent aux miens. Mon murmure trahit une liberté toujours mise en exergue, de ne jamais appartenir, de toujours m’en aller. Pas aujourd’hui.
_ C’était en Novembre. On clôturait la dernière tournée ou presque. J’ai abandonné les gars quelque part ce soir-là.
Je la laisse raconter le reste, alors que mes yeux vont chercher le paysage déformé par le verre ancien de la verrière, la verdure se pare des tons moirés des émotions qui surnagent dans ma tête, parce que le souvenir d’Eleah me rappelle combien je ne souhaitais pas rentrer en Angleterre alors. Retrouver Londres, le Viper, l’éminence de mes errements incessants, quand je ne savais plus composer, reprendre cet album laissé en plan là-bas, dans le désamour d’un retour que j’ai toujours tant de mal à braver. Revenir ici était une erreur. Ca a toujours été une erreur, une punition consommée, qui m’empoisonne encore. Alors oui, ce soir-là, dans les rues colorées, dans le creux de ses reins offerts, dans la douceur de ses mains, je n’étais pas moi. Et parfois je me dis que je l’ai été plus que jamais. J’étais heureux, encore heureux d’appartenir à cette fuite organisée. J’étais heureux de la savoir avide, plus avide qu’hier soir, dans une violence qui sourdait sous sa peau, la même qu’elle a eue dans mes bras au milieu de la foule de la boîte de nuit. La même. Quand mes yeux lui reviennent, je ne dis toujours rien, mais cette émotion se morcèle et cherche à la rejoindre. Parce que l’héritage du vide ce soir de Novembre, le même mois que la mise à mort de tous mes rêves, a enflammé nos chairs. Et quelque part, les enflamme toujours. J’ai un sourire mélancolique devant sa conclusion. Incertains. Moments d’ailleurs et de troubles. C’est moi qui suis vide désormais. Si vide, si corrompu par mes actes, à me raccrocher à elle dans l’effroi du désespoir. Mais il n’y a pas que cela. Il n’y a pas que cela. La menace du vide, le sel du danger, les brûlures de la survie. Dans nos doigts reliés. Je la laisse sans sourciller venir me voler ma pitance que je touche avec la parcimonie qui m’est coutumière. Mon estomac toujours trop délaissé se rebelle un peu, mais la cuisine de Jadis me redonne une autre allure. Je l’entends ponctuer :
“Bah, sur scène, il se la joue tellement. Mais il faut reconnaître qu’il a… Quelque chose. Oh ça va, n’aies pas l’air surpris, ça n’est qu’un demi compliment.”
Je le reçois cependant, avec une humilité teintée d’un sourire entier. J’ai l’éloquence de mon personnage, toujours sûr de lui dès lors qu’il s’agit d’apparaître sur les planches :
_ Tu ne pourras plus jamais m’oublier après ça, petite fille. Mais je sais que tu ne peux déjà pas.
Mes dents se montrent, je dévore avec un appétit retrouvé une première véritable bouchée que je savoure, j’abats une menace du bout du manche de ma fourchette sur ses doigts, mais la laisse réitérer son larcin :
_ C’est fini oui ?! Tu ne vois pas que je suis au bord de l’évanouissement ? Bordel, tu serais capable de piquer un morceau de sucre à un diabétique en hypo. Démon.
Mais mine de rien, je repousse légèrement l’assiette dans sa direction, contredisant mes dires, cherchant à la détourner de ce que j’opère de l’autre main. Je pique sa tasse, prends une gorgée de son café que je n’ai jamais goûté ici. La garde dans la main, ne la lui rendant pas aussitôt.
_ Putain, c’est bon. Ça réveillerait un mort. Je vais t’en prendre quand je voudrai changer du kenyan.
“Jamais donc.”
_ Peut-être un jour.
Je rends la tasse, ponctionne le fondant au chocolat dans le même mouvement et me fait l’écho de ses libéralités :
_ T’as raison, c’est super bon. Ne t’empiffre pas trop, si Jadis n’a pas soudain eu des accents de folie, il doit toujours y avoir un piano qui traîne quelque part. Et si tu bouffes, tu ne vas plus te concentrer, on est censés préparer notre entrevue avec le dragon.
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() message posté Ven 25 Mai - 22:58 par Eleah O'Dalaigh
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JAMES & ELEAH
« Si tu lui sors la veste que tu m’as dépeinte la dernière fois, celle avec les plumes noires, elle va défaillir. Ce serait délectable … » L’idée est délicieuse, de les imaginer apparaître dans leurs parures sculpturales rappelant les sbires de l’enfer. Néanmoins, elle imaginait quelque chose d’un peu moins provoquant pour leur duo atypique. D’un peu plus policé peut-être, même si cela ne les empêche pas de bouleverser les codes de la scène du Royal Opera.

Le naturel transite entre leurs silhouettes, déploie ses atours espiègles et vagabonds. La fatigue d’une nuit blanche se distingue à peine : une ombre passagère sous les paupières avides, incertaines aussi peut-être face à ce camaïeu infini de couleurs qu’ils parviennent à esquisser tout autour d’eux. Eleah a une pensée pour Arthur. Il ne la quitte jamais vraiment en réalité, greffé dans sa conscience, reflet étrange et honni qui l’empêche souvent d’être totalement celle qu’elle voudrait être. Affranchie, libre. Libre de ne plus penser à lui, d’imaginer des avenirs où il n’est pas là pour lui rappeler la terreur du cauchemar qui les a relié l’un à l’autre. Sa présence lui manque, l’étouffe aussi. Elle n’est pas capable d’admettre qu’elle ne peut se passer de lui, et en même temps, elle rêve parfois d’un monde où cette évidence n’existerait plus, broyée par une indépendance farouche dans laquelle elle aurait mordu jusqu’à la faire saigner. Quoiqu’il en soit, sa remarque la cueille alors qu’ils échangent à bâtons rompus. Ses lèvres s’incurvent pour former un « o » quasi parfait. Elle en rosirait presque, un sourire fripon creusant des fossettes profondes sur ses joues, enjolivant de fait tous les sous-entendus qui ponctuent sa remarque.
« Figure-toi que je me dépense beaucoup, et que j’ai à cœur de déployer tooute mon énergie dans ce que j’entreprends. Tu ne t’en plaignais jusqu'ici. » Elle accentue bien le « tout e», un rictus goguenard étirant les coins de sa bouche sur la fin de sa phrase, tandis que son index trace des ronds dans l’air pour ponctuer sa remarque. « Et donc … Faut bien la nourrir, toute cette énergie. » Elle hausse les sourcils, désinvolte, prête à jeter son dévolu sur toute sa pitance sans aucun état d’âme.

L’échange effleure le seuil de la confidence, mais n’a pas le temps de s’y aventurer plus avant. A-t-elle envie de pousser ces barrières là pour le laisser entrer ? Souhaite-t-elle qu’il entrevoit la fêlure qui git à l’intérieur, suppure depuis trop longtemps pour n’être pas visible dans les inattentions qui la parcourent, parfois, sans même qu’elle ait le temps de s’en rendre compte ? Il l’a vue. Il la voit. Il sait déjà, même s’il ne met pas des mots sur l’indicible. Il le sait parce qu’elle le distingue dans les regards dont il la couve de temps à autre. Elle sait aussi. Le cri. La faille. C’est peut-être pour cela qu’il ne s’aventure pas à la pousser dans ses retranchements, à la questionner. Elle apprécie ce no man’s land, entre deux fronts, dans lequel ils s’égarent tous deux. Les dangers sont tout autour d’eux, prompts à les rappeler, mais ils errent l’un contre l’autre dans cette compréhension mutique, qui n’a pas besoin de longs discours, ou d’explications chirurgicales, pour être entière. Elle veut qu’il croit encore un peu en ce personnage fantasque qu’elle a réussi à créer. Elle veut continuer à détourer les accents de ses angoisses, autant que les élans sublimes qu’il est capable d’incarner. S’abreuver de ce qu’il voudra bien lui donner, rien de plus, rien de moins. Croire en ce qu’il lui montrera, même si ce n’est pas tout à fait la réalité. Néanmoins, l’impression d’être un vaste subterfuge la traverse souvent. Est-ce vraiment elle qui rit ? Qui s’enchante ? Qui s’émeut ? Comment peut-elle passer de l’effroi inerte à cette énergie-là ? Souvent elle se dit qu’à force de se mentir, elle a fini par croire dur comme fer à ses propres mensonges. Ils l’ont modelée, façonnée, fait d’elle cette vaste illusion sur laquelle on se plaît à brûler parce que l’on croit qu’elle incarne toute une liberté rêvée. Comment admettre alors que cette liberté s’arrête chaque fois qu’elle le regarde ? Chaque fois qu’elle le voit, dans les dénivelés de souvenirs abscons aussi. Chaque fois qu’il revient la hanter, avec cette constance détestable qui lui donne souvent envie de vomir. Sait-il, seulement ? Reste-t-il en connaissance de cause ? Sait-il que tout ce qu’elle lui donne à voir, que tout ce qu’elle lui offre, n’est que le pile soigneusement poli d’une pièce, quand la face, elle, n’est qu’une version oxydée d’elle-même ? Il a vu le noir de ses terreurs, cela elle s’en souvient. Il n’est pas parti. Il n’est pas parti … Mais qu’adviendrait-il si elle versait tout l’immonde, toute la honte dans une confidence ? Comment peut-on juste avouer, dans les détours anodins d’une conversation, que la peur que l’on nourrit est née d’une horreur si puissante, si intime aussi, qu’il est inhumain de chercher à en dessiner tous les absolus contours ? Jadis est réapparue. Le regard de James ne lui a pas échappé. Comment aurait-elle pu dire, sans mentir ? ‘Ecoute, j’ai peur en moto, parce que mon paternel était un alcoolique notoire, et qu’un jour, il a décidé sur un coup de tête de m’emmener faire un tour. C’était merveilleux. Jusqu’à ce qu’il se mette dans la tête de faire durer la balade pendant des heures, qu’il aille se prendre une murge dans un bar, et qu’il nous fasse frôler la mort quinze fois en rentrant parce qu’il distinguait à peine la route’. A la limite, cela va encore. Les revers dramatiques se pressentent, mais ne suintent pas tout à fait. Mais comment parler de l’ensuite ? Comment dire qu’après cela, menée par les accents de la terreur qu’il avait su créer, elle avait voulu le voir disparaître, lui et sa bête infernale ? Que sous-couvert d’une naïveté, et d’une candeur enfantine terrifiée, elle avait ouvert le réservoir où elle l’avait vu mettre de l’essence, et y avait jeté tout ce qu’elle avait pu trouver. Du sable, de la terre, des clous aussi. Tout pour la tuer de l’intérieur, pour n’avoir plus jamais à éprouver la peur, pour ne plus voir sa mère pleurer d’inquiétude. Elle avait failli réussir. Failli, parce qu’évidemment, lors d’une ballade, l’engin avait fini par le lâcher. Il avait compris bien sûr, ce n’était pas bien difficile. La terreur avait été pire après cela. Parce qu’en réalité, la plus bestiale des deux, ce n’était pas tant la moto, c’était surtout l’entité qui la chevauchait. Jamais elle ne l’avait vu si en colère. A croire qu’elle avait plus de valeur pour lui que n’importe quoi d’autre. Elle avait si peur alors … Si peur … Alors Arthur s’était dénoncé à sa place, prétextant un jeu, la volonté d’une mauvaise blague. Il s’était dénoncé … Oui. Il n’avait plus été en mesure de jouer après cela, plus vraiment. Cela lui avait coûté sa jambe. Cette jambe qu’il traîne encore, pour lui rappeler cette culpabilité qu’elle éprouve quand elle le regarde. Cette reconnaissance aussi. L’un ne va pas sans l’autre dans la relation qui les unit.

« Novembre … Oui, c’est vrai. » murmure-t-elle en écho, l’évanescence d’un sourire renaissant sur ses traits. En vérité, elle se souvient de la date exacte, et même de l’heure. Dix-huit novembre. Les chiffres de la date, marqués à l’encre noire sur la convocation que l’avocat lui avait envoyée, peuvent encore s’imprimer devant sa rétine. Un jour de semaine. Un mardi soir. Elle n’oubliera jamais totalement cette nuit-là, gravée contre sa chair comme un murmure rédempteur. Elle n’a plus été capable des mêmes abandons après cela. Plus elle fouille dans les souvenirs incertains qu’elle a de cette nuit, plus elle parvient à exhumer les détails. Cette façon terrible et fascinante qu’il avait d’absorber toutes les violences qu’elle cherchait à enfouir dans les étendues blanches et fiévreuses de sa peau. Ce n’était pas comme la veille … Non, cela n’avait rien à voir. Car à l’époque, dans toutes les caresses, il y avait les accents frénétiques d’un désespoir caché, d’un besoin de se fracasser contre quelqu’un d’autre, de s’y imprimer, pour ne pas disparaître. L’émotion se déplace, les relie l’un à l’autre comme un fil ténu dont eux seuls connaissent la texture. Elle sourit moins tout à coup, les expressions de son visage morcelées par une douceur indicible, rejoignant une forme de mélancolie. « Tu n’imagines même pas à quel point j’avais besoin de cette rencontre, ce soir-là. » confie-t-elle dans un murmure qui ne s’étend pas, qu’elle conclut en rapprochant de ses lèvres la petite tasse de café qu’elle tient à deux mains.

Les saveurs ourlent sur sa langue, l’emplissent de chaleur et d’amertume. Jadis a raison, sur le revers, il y a quelques accent fruités. Cela lui fait presque apprécier le breuvage quand elle n’est d’habitude pourtant pas très friande de caféine. « Quelque chose ? … » Elle hausse un sourcil, toute intriguée par l’aveu de Jadis, sans pour autant douter un seul instant qu’elle dit vrai. Ses attentions se reportent toutes entières sur James après cela, dont elle continue de picorer l’assiette à la dérobée, tel un petit oiseau gourmand. Ses assurances agrandissent ses sourires, les rendent plus provoquant lorsqu’elle le tance : « Tu aimerais t’en convaincre n’est-ce pas ? » Sa canine vient mordre le bord de sa lèvre. Il a raison. Surement. Mais remettre en doute tout ce qu’il considère comme acquis est si délectable qu’elle ne peut s’en empêcher. Cela fait partie du jeu dans lequel ils sont impliqués. Elle fait la moue pour toute réponse à ses réprimandes, glisse quand même sa fourchette jusqu’à ses territoires, ne s’offusque pas quand il s’empare de sa tasse pour y goûter. Après tout, c’est un faible tribut pour tout ce qu’elle lui a déjà dérobé. Sa langue claque contre son palais, alors qu’elle répond dans un même élan : « L’évanouissement, tu parles ! Tu n’as qu’à manger pour de vrai, plutôt que de picorer comme un petit piaf. » Sa mini fourchette dessine des arabesques sentencieuses dans l’air tandis qu’elle se redresse un peu sur sa chaise, cherchant du regard le fameux piano dont il parle. Des réminiscences de leur victoire lui reviennent, en même temps que le souvenir de la mine de Faulkner lorsqu’elle a consenti à les recevoir en bonne forme. « J’ai oublié mon téléphone … Je rappellerai la secrétaire tout à l’heure, pour qu’elle nous cale une heure de rendez-vous avec Faulkner. » Comme s’il était seulement possible d’oublier, quand il n’y a que ça pour les transcender, depuis plusieurs jours. Encore plus depuis qu’ils savent que leur projet un peu fou peut s’inscrire dans une réalité, qui elle, n’a rien de fantasmée. « Bien au contraire. Si j’ai faim, je suis incapable de me concentrer. Là, ça devrait aller … » Elle dévoile toutes ses dents, termine sa bouchée de fondant. Son estomac la remercie pour toutes ses offrandes, et elle semble repue lorsqu’elle se recule, en posant une main à plat sur son petit ventre. « Hmm … Ta composition est en trois parties c’est ça ? Il faudrait vraiment que tu me les fasses écouter entièrement … Voire, que tu m’en donnes une version enregistrée, pour que je puisse travailler de mon côté. Je sais que tu as sans doute des obligations vis-à-vis du groupe … J’en ai moins de mon côté. Avec Charly, mon partenaire, on se prépare juste pour un festival de danse contemporaine qui aura lieu à Paris, le mois prochain. Mes autres projets sont encore végétatifs, donc je pourrais me consacrer au nôtre même quand tu n’es pas forcément disponible. A mon sens il ne faut pas espérer que Faulkner nous laisse la scène pour un spectacle complet … Elle serait bien du genre à nous faire passer en première partie d’une autre représentation … Ou à nous intégrer dans un événement culturel quelconque. » Sa mine devient plus songeuse. Il faut dire aussi que s’ils se basent sur seulement trois morceaux, cela ne peut créer un spectacle complet.



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