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I ain't here to break you, just see how far it will bend _ Eleah&James

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() message posté Lun 28 Mai - 16:16 par James M. Wilde


« You wanna know if I know why
I can't say that I do
Don't understand the you or I
Or how one becomes two
I just can't recall what started it off
Or how to begin again
I ain't here to break you
Just see how far it will bend
Again and again, again and again »

Eleah
& James




Une petite exclamation amusée étaye mes pensées qui virent au rouge sang de l’habit qu’elle dépeint sans même l’avoir vu. Quoi de plus savoureux que des plumes de corbeau courbées sur l’hémoglobine débordante d’une scène. Cependant, l’envolée sulfureuse s’étanche dans des considérations plus prosaïques qui me font imaginer me fondre dans ces codes qu’autrefois je vomissais pour mieux les envahir, les tordre, les dévoyer. Mes yeux caressent l’image pour mieux la laisser se dissiper dans nos regards conjoints.
_ Oui, c’est vrai. Mais je la ferai défaillir autrement.
Et toi aussi. Toi aussi. La promesse s’exalte dans un souffle plus lourd qui caresse l’air ambiant bien plus chaud tout à coup. Mes délectations attendront que nous prenions nos marques dans les lieux convoités, je me détache de mes élans sulfureux pour imaginer reparaître dans des atours qui puissent rejoindre mes enfers sans les rendre à leur trivialité. J’aimerais quelque chose qui soit beau, dans une déviance délicate. Peut-être vais-je recouvrer les habits virginaux qui me rendent angélique quand pourtant rien chez moi ne l’est. Peut-être. Notre conversation m’emmène sur des terrains bien plus glissants, qui trahissent bientôt les souvenirs arrachés à une nuit que je ne renie pas. Pas une seule seconde quand je n’ai jamais partagé aucun lendemain avec une conquête, quelle qu’elle soit. Mais Eleah ne l’est pas. Elle n’est ni gagnée, ni totalement vaincue, elle n’est ni déchue devant ma magnificence, ni pleine de l’horreur que j’aurais su verser dans sa gorge. Elle n’est pas déformée par l’étreinte, la danse ne l’a pas éloignée de moi, bien au contraire, nous voilà désormais à nous jauger dans une proximité d’un naturel confondant que j’aurais tant moqué si je l’avais surpris dans le hasard de mes observations des autres. Je ne renie rien de ce que tu es, je veux convoiter encore de cette nature changeante qui est tienne jusqu’à oublier la mienne. La voir tissée entre tes doigts, me déformer à mon tour pour cesser d’avoir mal. Cesser. Cesser enfin. Ses fossettes se creusent quand mon doute s’enterre pour ne plus m’étrangler. Il y a une drôle d’asymétrie dans nos humeurs, surtout lorsque je statue d’un ton presque trop solennel :
_ Je ne crois pas que je m’en plaindrai un jour.
Futur à la simplicité de nos idéaux. Un futur inexistant, quand tous les biais seront sans doute abusés pour n’en dessiner aucun. Mon regard se trouble du jour évoqué et j’ai un sourire assez doux et conciliant pour juger sa nature vorace. Peut-on brûler de l’intérieur sans entièrement se consumer ? Sans que cela ne trace des ravages ? A-t-elle percé cette sorte de secret d’une existence qui m’échappe où les plaisirs n’ont plus aucun danger ? Ou alors ment-elle mieux encore que je ne le crois déjà ? Tu mens petite fille, tu mens je le sais. Mais je te laisserai faire, car tes mensonges égayent mes vérités. Non, je ne m’en plaindrai pas, je ne m’en plaindrai jamais. Mon état spirale jusqu’à une confidence qui avorte, le passé d’une blessure que je frôle sans la confondre, sans chercher à venir chercher ce qu’elle pourrait avouer, parce que quelque part je sais. Elle sait aussi. Nos mensonges, nos réalités s’embrassent dans une sorte de silence dissipé par Jadis. La musique change, la langueur du jazz virevolte dans des sons métalliques qui annoncent un éclectisme qui me revigore. Je grogne :
_ Pas mal ta playlist.
La maigrichonne roule ses yeux marrons avant de filer :
“Ouais, ya un connard qui m’a donné des conseils un jour.”
Parce que la nuit où elle m’a recueilli, ivre et frigorifié, nous avons parlé jusqu’à l’aube. Musique. Musique surtout. De la vie aussi, un peu. Cette vie qui s’échappait dans mes yeux brillants d’alcool. Cette agressivité pleine de panache que je contenais face à cette étrangère qui osait me catégoriser. Jusqu’à ce que nous nous apprivoisions. Créatures de légende qui ne peuvent s’approcher dans la normalité qui confond tous ces êtres que je ne comprends guère, tout comme la créature d’éternité qui parcourt notre passé pour en excaver des détails qui défilent dans ses yeux sombres. Les miens se font l’écho d’une conversation dont je n’ai plus que des bribes quand les sensations sont intactes. La ferveur de ce qu’elle demandait, jamais l’on ne m’avait utilisé ainsi, jamais je n’y avais consenti, choisissant toujours à l’à propos de mes égarements les filles fragiles et vides que l’on prend sans qu’elles ne sachent arracher que ce que l’on sait pouvoir donner sans danger. Mais pas elle. Elle a dérobé bien plus que je n’avais autorisé, elle s’est faite miroir d’une perdition que je fuyais pour ne pas recouvrer le lit de mes fantômes. Elle m’a dessiné éminemment vivant entre ses bras, la fièvre impure pour mieux braver la putréfaction des chairs qui convoitent la mort. Rien de doux, rien de sensible, pourtant tout de sensuel, le déchaînement à l’âme qui vient chercher l’inconnu pour mieux le brûler. J’ai donné plus que je ne devais. Peut-être est-ce aujourd’hui ce que je m’efforce de reprendre. Ou d’achever de me défaire. Je ne sais plus très bien et Jadis qui va et vient entre notre table et son comptoir se fait évanescente le temps de ces confidences mutiques que nous échangeons. Il y a chez elle cette intuition toujours sûre qui lui indique de ne rien interrompre de ce silence étrange qui flotte et vient tenir compagnie à l’air presque brûlant de la serre. Je passe une main dans ma nuque, en chasse un frisson ravalé parce que les souvenirs se bousculent dans mes iris trop sombres. La convoitise y perce ses avidités pour venir caresser l’image qu’elle offre au moment où son murmure franchit ses lèvres. L’impact me bouscule et le frisson éprend mes chairs sans que je ne puisse l’en empêcher cette fois-ci. Mon regard change, mon expression se fait plus trouble, et une pièce s’assemble sans que je ne sache depuis combien de temps je la détoure du bout des doigts. L’accent d’une violence devient la lame d’une évidence. Non je n’ai pas imaginé. Je n’ai pas su et pourtant je l’ai senti. Je l’ai senti ce soir-là, suffisamment pour offrir ce que je n’offre que peu. Ce que je ne viendrai pas voler dorénavant qu’elle l’a reçu. Je le sais désormais. Elle achèvera donc de m’en défaire. Elle avait besoin de cela… Plus aujourd’hui. Quand c’est moi qui dans l’évanescence de sa présence dépérit de nouveau dans l’opprobre. Les mots sont inutiles quand la brûlure que je libère dans ce regard fixé à elle lui indique que je comprends. J’imagine. J’imagine très bien car j’avais besoin de notre rencontre il y a une semaine. De notre rencontre et de notre projet. J’en avais besoin parce que j’étais en train de crever de ce que j’avais commis.

Jadis nous dissipe en couchant des nébuleuses dans l’atmosphère, dépeignant un quelque chose de cette scène dont je ne conçois ni doute, ni honte. Il y a sous les projecteurs une nature éminemment recouvrée, factice ou vraie, j’ai cessé de le demander. C’est une part de ma personne ainsi fixée par les lumières et les cris. La grande brune hausse une épaule et sourit une autre confidence :
“Oui. Quelque chose qui fait que tu doutes. Pendant deux heures tu ne sais plus ce qui est faux, ou ce qui est vrai.”
Elle s’interrompt et songe quelques secondes supplémentaires avant d’abandonner sur moi un regard chargé d’un faux mépris :
“Puis il redevient ça.”
Je lui montre mon majeur bien en évidence tout en picorant ma part de gâteau, laissant Eleah prendre ses aises et dérober des parts de plus en plus franches dans ma propre assiette. Je plisse des paupières dans sa direction comme pour peser ce faux et ce vrai esquissé par la drôle de gardienne de notre journée. Je fais une moue pleine d’arrogance :
_ Je n’ai pas besoin de m’en convaincre. Je le sais c’est tout.
Mais ce n’est pas tout à fait la vérité. J’aimerais en effet que cela soit absolu, impérieux pour ne pas craindre ces instincts de fuite que nous partageons trop pour que je ne les sache prompts à se glisser dans les entrailles de nos projets pour les mettre en péril. Mais d’un côté, c’est exactement cette incertitude qui me permet de me sentir ainsi libéré du poids de mes autres obligations. Redessiner en permanence cet après que l’on ne peut ni enfermer, ni fixer sur la toile de l’incongruité de nos instincts. L’oubli est conjuré, mais la disparition ne pourra jamais l’être et il y a quelque chose de grisant dans ce que l’on ne saurait maîtriser. Je hausse mes deux sourcils, sous le poids de l’insulte toute mignonne qu’elle déploie :
_ Je n’ai jamais su manger pour de vrai comme tu dis, Gargantua. Donc prends cette assiette que tu convoites tant et laisse ma condition d’oiseau tranquille.
Je n’ai jamais su manger correctement c’est vrai mais depuis l’enfermement c’est pire encore, comme s’il me fallait m’affamer pour renouer avec la condition de désaveu et d’angoisse que j’ai trouvée là-bas. Je chasse le souvenir parasite qui me perturbe tout en ajoutant :
_ Il est accordé hein ? Parce que combien de fois devrais-je dire qu’un piano désaccordé c’est une putain d’hérésie.
Jadis gueule depuis son comptoir :
“Ferme-la, Grand Inquisiteur de la perfection, il a été accordé lors du changement de saison, parce que le même connard qui a des goûts potables en playlist m’a un jour saoulée pendant trois heures à ce sujet.”
_ Pour la bonne cause visiblement ! Ouais, faut caler le rendez-vous avez la vieille chouette, parce qu’à son âge, imagine qu’elle oublie ses promesses.
Je sautille entre les sujets de conversation avant d’expliciter les raisons de notre venue dorénavant que madame est repue :
_ Calme ta frénésie jolie plante, si mes mains obéissent correctement, ce qu’elles semblent plus promptes à faire depuis quelques jours, alors tu entendras tout aujourd’hui. Pour la version enregistrée je suis profondément outré que tu n’aies pas déjà acheté mon album pour l’écouter en boucle. Bobo dans l’âme, tu veux un passe-droit hmm ? Je te le ferai envoyer. J’écrirai peut-être quelque chose dessus...
Je zyeute la petite fosse en trompe l’oeil où le piano droit se fond dans le décor, repeint de façon complètement hérétique pour rappeler la couleur des murs et les divers colifichets qui y pendent. Pauvre de lui, ainsi affublé par cet esprit malade qu’est Jadis. Je la tance d’un regard avant de continuer à peser ces détails qu’Eleah délivre quant aux projets qui l’occupent, aux arrangements que nous pourrions avoir avec Faulkner également :
_ A vrai dire, ça ne me dérangerait pas que nous soyons les invités de dernière minute, qu’importe ceux qui suivront. Ou qu’on clôture quelque chose, ça peut également convenir. C’est une union de deux mondes, je n’ai pas dans l’idée d’avoir une exclusivité quand je m’invite outrageusement. J’aime l’idée d’être quelque chose en plus pour une fois. Paris hein ? Tu y seras longtemps ?
Ma curiosité se pose sur elle tandis que je continue à réfléchir à nos différentes options. Cela nous aménage un espace de liberté plus grand si nous ne sommes pas le centre de l’attention car il n’y a strictement rien à prouver, nous sommes deux artistes accomplis dans nos mondes respectifs, ne demeure que ce qui nous unira cette nuit-là à destiner à un public qui ne devra jamais s’en relever. La perspective fait reparaître les accents de mon ambition qui s’enflamme. Je fais jouer mes doigts dans l’air comme pour vérifier ce que j’affirme mais les douleurs s’en sont absentées. La victoire semble avoir dénoué quelque chose et je compte profiter de ce qui parcourt mes muscles et mes veines pour le transcender. Je vais peut-être même débuter les arrangements de la composition devant elle, autant qu’elle donne son avis. Chanter ici, pourquoi pas, ce n’est pas comme si j’en étais gêné. Je termine mon café tout en claquant ma langue :
_ Viens donc, ma belle, me dire encore que l’oubli sera soufflé sur mon front par ta jolie bouche.
Le fauteuil en osier se bouscule de mon énergie qui parade dans ma façon de marcher jusqu’au piano. Là-bas il fait plus frais, la verrière s’enfonce pour embrasser le plafond hérité d’une pièce du manoir. L’instrument est ainsi beaucoup moins rendu disharmonieux par les sursauts de la température estivale. Jadis fait comme si elle s’en foutait mais je vois bien qu’elle traîne aux alentours histoire de pouvoir écouter. Je n’ai pas besoin des partitions, tout s’étale dans ma tête, dans des arrangements qui furent, qui pourraient être. Le flottement de la fin de mâtinée me fait plaquer un accord sentencieux comme pour rappeler à moi l’attention même de l’atmosphère.
_ Prête ?
Le son est plus ancien que mon Kawai. Mais j’abandonne mes goûts de luxe pour coucher sur les touches les premières mesures de l’Ouverture, qui remplacent les violons. Il me faudra voir l’orchestre du Royal Ballet pour savoir s’il se laisserait tenter. Les bandes pourraient remplacer l’orchestration, ça ne diffèrerait guère de ce que nous imaginons pour la tournée. Les arpèges grimpent jusqu’aux nues avant que je ne regarde Eleah pour esquisser des aigus moins appuyés que si j’étais dans une salle de concert. L’éther de cette première partie est sans doute ce qui fait qu’elle m’émeut. Les paroles se délivrent dans un rythme lent. Une litanie ténue qui est presque plus indistincte encore que lorsque la guitare l’étreint. Même si le piano la suit. I can’t forgive… I can’t forget… Il y a sur ce passage tant de ces peurs qui m’effraient que le soleil s’engouffre dans les nuages, à moins que de la savoir juste à côté ne me laisse plus incertain des teintes alentours, peignant au gris des humeurs changeantes. Je clos le morceau assez court sur une ponctuation pleine de silence, regardant plus sérieusement mes mains car cette partie est infâme à jouer en direct. Je l’ai tant abusée dans le secret de mes nouveaux rêves. La montée chromatique est timide au départ, j’ai un sourire comme pour m’en excuser. Mes épaules sont contraintes par la tension d’une concentration qui n’a rien d’étudié. La voix est plus entière ici, c’est un appel si distinct, plus clair, qui ressemble bien mieux à ma tessiture quand je parle. J’entends au loin Jadis fredonner la mélodie qu’elle doit connaître et mon sourire est plus appuyé. Tell us… Tell us you find a way. Si seulement. Si seulement. La chromatique des notes redevient plus éloquente avant que les sons n’atteignent cette troisième partie qu’Eleah connaît désormais même si je la dessine jusqu’à son terme. Lente. Dérangeante. Bien plus trouble. Sans arrêt cette fois-ci sur les aveux qui s’y glissent, même si mon regard lui revient au moment où elle a su venir me chercher dans le studio. Le pardon contredit l’ouverture, laisse flotter l’idéal qui m’arrache toujours plus de contrition.
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() message posté Mer 30 Mai - 19:17 par Eleah O'Dalaigh
I ain't here to break you, just see how far it will bend ☾
JAMES & ELEAH
Le jazz. Le jazz partout, en fond sonore. Sous la peau, sous le cœur. Elle n’a pas entendu au début, les sens trop accaparés par les échanges qu’ils tissent, qui s’alourdissent au fil de ces humeurs changeantes qui transitent autour de la table. La franchise de sa réponse la cueille comme une sorte d’évidence faisant à la fois rugir et ronronner ses instincts de fuite. L’éphémère tant convoité se dissipe, chaque mot trace des infinis qui l’attirent autant qu’ils la terrifient. Ce « jamais » implicite qui a roulé sur sa langue se réverbère dans sa tête au point de lui donner le vertige. Ne jamais s’en plaindre. Ne jamais se lasser. Est-ce seulement possible dans un univers voué à la destruction ? Sa conscience se corrompt à penser avec candeur qu’il dit peut-être vrai. Qu’en effet, l’éclectisme de son caractère ne le forcera jamais à se plaindre, ou à la renier. Qu’il sera assez fou pour continuer de la voir telle qu’elle veut sembler, et non telle qu’elle est. Mais avides qu’ils sont, insensés … Peuvent-ils seulement s’en contenter quand le tout n’est pour eux jamais assez ? Eleah le regarde, dans ce silence délicat qui laisse entrevoir les pensées qui la taraudent. Elles ne sont pas virulentes, ou destructrices. Elles  s’imprègnent lentement d’une vérité qu’elle a appris à ses dépens, qui n’est peut-être pas la bonne, mais qui est la seule à avoir un jour fait sens au regard des années passées. Il est possible qu’elle se trompe, que l’objectivité parfois aigre de ses regards soit dévoyée par une expérience trop lourde à porter, impossible à totalement gommer. Mais pendant un instant c’est une forme de tristesse attendrie qui se peigne sur ses traits, la fait paraître son âge. Cet âge retrouvé dans le murmure qui s’échappe de ses lèvres entrouvertes :
« On finit toujours par se plaindre. On est trop changeants … Trop avides … Chaque chose que l’on aime, qui nous satisfait un jour, on finit par rêver de la dévoyer le lendemain, juste pour entrevoir d’autres beautés cachées derrières … Juste pour imaginer celles qui apparaitraient si l’on rejetait l’autre. C’est sans fin. Tu trouves cela charmant aujourd’hui … Mais un jour ce sera à tes yeux un trait si détestable que tu rêveras de le broyer. »

C’est pour cela qu’elle part toujours. Avec cette constance affolante qui ne laisse finalement place à aucun heurt réel. Partir. Partir. Rompre ce qui fut, ce qui est, ce qui pourrait être, juste pour éviter cette fracture-là qu’elle estime inévitable. Celle-là même qui se traduisit par un serment dans le sang et les larmes pour sa mère. On finit toujours par se plaindre … c’est un fait. Il l’avait tant rêvée, la plaçant sur ce piédestal qui l’avait rendue aussi céleste qu’elle pouvait l’être. Chaque chose qu’elle faisait était inestimable. Chaque caresse qu’elle réservait avec l’exclusivité d’une sainte à son corps était un présent supplémentaire qui lui était accordé pour le ramener sur le chemin de la raison. Mais avec le temps et les habitudes, chaque geste jusqu’alors adoré avait pourri dans son esprit, jusqu’à ce qu’il n’ait plus qu’une seule envie : l’anéantir. Briser le dedans, autant que le dehors. Tout ce qu’elle avait su incarner, et qu’elle n’incarnait plus maintenant que l’habitude avait repris ses droits sur ses sens, et qu’il ne voyait plus en elle que les fragilités triviales, et ces manières détestables de le regarder, comme s’il n’était qu’un monstre. Un monstre. Son monstre. Rien d’autre.

Le jazz. Le jazz encore. Il la rappelle, la sort de ses pensées torves pour la ramener à des douceurs plus éloquentes. Elle se souvient des leçons de Benjamin, lorsqu’il avait voulu lui enseigner le saxophone. Qu’il s’était acharné, encore et encore, juste pour l’aider à poser son souffle correctement. La lueur de fierté dans ses pupilles, lorsqu’elle y était parvenue pour la première fois, est toujours intacte dans sa mémoire. Eleah renoue avec un sourire plus décontracté. Les saveurs sucrées des pâtisseries se mêlent sur sa langue aux arômes du café devenu tiède. Le jazz se meurt, laisse place à des rythmes plus intrépides. L’aveu se glisse dans la conversation comme une évidence, qu’il sait sans doute déjà, dont il a tracé les contours sans forcément s’en rendre compte. Ce besoin de quelqu’un, de lui ce soir-là. D’elle une semaine plus tôt. Deux météores brûlants, dans deux horizons obscurcis aux antipodes, si proches pourtant. Son regard ne lui échappe pas, et sans discontinuer, elle le soutient. Le silence est absolu mais elle n’a jamais éprouvé autant de bruit à l’intérieur, pour lui parler, pour lui répondre, sans même laisser transiter un seul son dans sa direction. Elle a vu, elle a reçu dans une reconnaissance infinie ce qu’il a bien voulu lui donner cette nuit-là pour qu’elle puisse s’y raccrocher. Sans cela, peut-être n’aurait-elle pas consenti à ce « tout », offert en partage, juste retour d’une offrande que même sa conscience grisée par l’alcool n’a pu totalement oublier. Elle continuera de tout lui donner s’il l’exige. Jusqu’à s’affranchir d’elle, de lui, d’eux ensemble. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien pour les retenir, et surtout pas la morsure de l’habitude qui finit toujours par détruire ceux qui s’y éternisent.

L’échange recouvre les caractères d’un jeu où ils se tancent, tour à tour. L’orgueil refuse de lui donner raison quand pourtant il sait distinguer la brûlure implacable de cette rencontre, comme marquée au fer blanc sur sa chair trop blême. Il n’a pas tort. Elle ne l’oubliera pas. Elle ne pourra pas. Mais lui aussi … Lui aussi, elle en est persuadée. Des airs énigmatiques dansent sur son visage tandis qu’un sourire narquois se greffe contre ses lèvres, en réponse à cette arrogance qu’il déploie dans un naturel confondant. Eleah se penche un peu en avant, vient mordiller avec délectation l’ongle de son auriculaire tandis que son coude se pose sur la table. La désinvolture reprend ses droits, et elle lui répond dans un même élan :
« Tu mens. Je suis sure que sous toutes ces certitudes aboyées, tu caches des incertitudes plus grandes encore. »

Son index traine dans les airs, y trace des arabesques faussement accusatrices. Elle est loin d’être dupe. Lui non plus d’ailleurs, c’est bien ça le problème. Cependant elle ne se laisse guère impressionner par ses assurances, et renoue avec la décontraction de sa nature :
« Il n’est jamais trop tard pour commencer. Tiens, termine les bouchées qui restent de ta part au moins … Sinon je vais m’en vouloir. Ce serait dommage que tu te flétrisses comme un pruneau, et meurt d’annihilation par manque de nourriture. »

Elle pousse l’assiette qu’il vient de lui tendre dans la direction inverse, se contente de terminer sa propre pitance qui en réalité suffit entièrement à rassasier ses appétits. Pour ce qui est de sa gourmandise, quasi maladive, c’est une autre histoire. Son menton se place paresseusement contre sa paume, tandis qu’elle se fait spectatrice de leur échange. Elle ponctue en ajoutant sur un ton alangui :
« Tu viens de passer la nuit avec une hérétique alors … Désolée, te voilà corrompu trésor. »

Elle fait la moue, n’est pas du tout désolée en réalité. Elle n’a pas touché à son propre piano depuis des mois, et ne l’a de fait pas accordé depuis un bail. Autant dire que s’il devait jouer dessus, elle aurait surement droit à des injures dans toutes les langues de ce bas-monde au préalable. Elle ne joue plus avec autant d’assiduité qu’auparavant. Arthur aussi, avait pris l’habitude de pianoter quelques morceaux de temps à autre. Ils avaient appris ensemble après tout, jouant parfois à quatre mains, complices lorsqu’il s’agissait que l’un devienne l’extension de l’autre. Ils avaient gardé ces petites habitudes là. Mais la drogue est devenue très vite pour Arthur un loisir beaucoup plus attirant que la rigueur de la musique. Il a préféré se complaire dans les partitions triviales qui rugissaient dans sa tête plutôt que dans celles qu’ils couchaient ensemble sur le piano. Eleah en a perdu le goût de jouer à l’unisson de sa déchéance. Cela fait des mois maintenant qu’elle n’a plus effleuré ses propres touches. A quoi bon, après tout ? Ce n’est plus pareil. Non … ça ne l’est plus. Ses regards s’abaissent sur les doigts de James, s’arriment à ses phalanges qui ne portent plus autant les stigmates de violences dont elle ignore jusqu’à l’essence. Cela se voit à peine désormais. Il semble heureux de pouvoir renouer avec son art. Elle se souvient néanmoins de ses tremblements, la première fois qu’il a joué en sa présence. Perclus de faille, la fêlure béante, et ce cri … Ce cri …
« Elle ne pourra pas oublier tant nous allons la marteler pour qu’elle s’en souvienne. »

Ses lèvres s’ourlent dans une moue de satisfaction, et d’entêtement. Elle se redresse un peu sur sa chaise, poursuit la conversation en esquissant peu à peu un sourire équivoque. Quand elle lui répond, elle ronronne à moitié, le caressant innocemment du regard :
« Oh une dédicace … Tu me ferais cet honneur-là, Wilde ? Plus sérieusement, si je ne l’ai pas acheté, c’est surtout parce que je me disais que ta version pour le Royal Opera serait différente de celle que tu as enregistrée avec l’ensemble du groupe. Je m’en contenterais cependant. »

Elle hoche légèrement la tête sur le côté. A-t-il finalement changé d’idée ? A-t-il décidé de débaucher ses deux comparses pour les trainer sur les planches d’un monde aux antipodes du leur, et dans lequel ils n’ont probablement jamais véritablement mis les pieds ?
« Je suis d’accord avec toi. Être simplement une première partie, ou une parenthèse … Cela nous donnera l’impression de renouer avec nos débuts, tu ne trouves pas ? Quand on est sensiblement relégué au second plan à cause d’autres personnalités en vogue, et qu’il faut faire ses preuves, coûte que coûte … Hmm, une semaine ou deux sans doute. Le temps de répéter, de prendre nos marques sur place, de rencontrer les organisateurs et les autres participants. Si tu te sens l’âme frivole d’un voyageur, tu n’auras qu’à passer. Spectateur pour une fois … Toi qui a tant l’habitude d’être adulé, cela te changerait. »

Elle lui divulgue un sourire enfantin, des lueurs curieuses dansant dans ses yeux ébène qui finissent par le suivre tandis qu’il se lève pour aller se placer derrière le piano. La perspective d’entrer dans le vif du sujet l’enchante. Elle a mis un point d’honneur à ménager le suspense, à ne pas aller écouter les morceaux qu’il compte jouer en amont pour les découvrir directement sous ses doigts.  Calmement, Eleah se lève, le rejoint dans la sphère plus intimiste du recoin où Jadis a mis le piano. Elle ne répond rien. Rien hormis un sourire d’une douceur délicate, et un mouvement de menton pour lui indiquer que toute son attention lui appartient, qu’elle n’attend plus que lui pour la transporter dans son univers. Elle hoche la tête de haut en bas, pour lui indiquer qu’elle est prête. Ses paumes reposent à plat sur ses cuisses. L’attente. L’attente encore. Jusqu’à la première touche qui s’enfonce sous l’agilité gracile de ses doigts, jusqu’aux premières notes qui emplissent la pièce. Sa silhouette devient plus indistincte, se morcèle, devient l’éther qui s’échappe de ses lèvres pour l’entraîner avec lui sur les sentiers de son univers. Elle ne le regarde pas. Elle n’a pas besoin. Malgré tout, malgré cela, elle le voit distinctement, tandis que ses prunelles se perdre à contempler le défilement de ses doigts sur les touches. Eleah ne fredonne pas. Les paroles, elle ne les connaît pas encore par cœur. Elle préfère s’en imprégner à la place, fermer les paupières, imaginer ce qu’elle pourrait déployer. Sa tessiture, dans son corps. Les muscles rôdés de son ossature, sur les oscillations de sa musique. Un bras qui se tend, s’arcboute. Des doigts qui veulent fureter jusqu’au ciel sans y parvenir. Une fracture, celle des reins qui s’incurve. Tout cela, tout cela, dans la légèreté d’une danse aux atours de songe, prompte à s’alourdir lorsque la tonalité l’exige, en griffer le sol pour ne rien délaisser de l’espace censé leur appartenir. Elle imagine, imagine encore. L’improvisation de ses rêves est entière. La troisième partie enfin. Rédemption. Sauront-ils l’effleurer cette rédemption qu’il chante, qu’il crie ? Sauront-ils lui faire tous les honneurs qu’elle mérite ? Entre toutes, c’est peut-être celle-ci qu’elle préfère. Si ténue, si fragile. Comme ces rêves qui les relient l’un à l’autre, auxquels ils s’accrochent par envie, par désespoir, par nécessité aussi. Elle n’a pas l’impression de devoir se trouver ailleurs en cet instant-là. Rien ne l’appel, si ce n’est son chant. Son cœur bat un peu plus vite, pulse de tout ce qu’il grise de créer. Au moment où il s’est arrêté la première fois, elle sent son regard se poser pour elle. Alors elle rouvre les yeux, esquisse un sourire plein de ces lueurs changeantes, qui lui disent tour à tour : continue, continue … ne tremble pas … ne t’arrête pas. Je suis là, avec toi. Comme hier, comme cette nuit, comme aujourd’hui, comme cette fois-là. Qu’il se libère sur cette dernière partie, s’affranchisse des heurts qui le malmènent encore, même s’il ne le dit pas. Elle les voit, elle ne dit rien. Ce n’est peut-être pas son heure, ces choses-là prennent du temps. Il y arrivera cependant. Si ce n’est aujourd’hui, plus tard. Demain, un jour. Un jour où elle sera là, silhouette évanescente assise à ses côtés, devant ce piano qu’il sait manier au-delà de la perfection. Comme la première fois, le côté de sa tête se pose sur le haut de son épaule, la touche à peine pour ne pas le déconcentrer. Elle attend que les dernières notes meurent dans un écho. Elles ne disparaissent pas tout à fait, vibrant encore dans son corps, légèrement plus tendu que d’habitude. Dommage qu’elle ne puisse pas danser ici. Elle a déjà tant d’idées qui la taraudent. C’est infini.
« Les possibilités d’univers … d’ambiances … Elles sont infinies. Mais pourquoi se contenter d’un seul, quand on peut les enchevêtrer les uns dans les autres ? Comme les rêves … »
Ses doigts s’avancent, glissent sur les contours des siens dans une caresse indistincte. Comme ces rêves qu’elle cherche à dépeindre.
« On ne sait pas d’où ils viennent, ni où ils vont … Ils sont sans contours, sans début, sans fin … Aussi insensés que troublants … Et pourtant ils nous fascinent tant ils demeurent inexplicables … Ce sera beau … Et trivial aussi. Parce que la rédemption ne s’acquiert pas sans souffrances, ou sans violences. J’aime te voir jouer. Tu as raison … Peut-être que je n’oublierais pas. Que je ne pourrais pas. »
L’aveu sans fard, d’une sincérité absolue malgré l’expression plus fragile qui cisaille ses traits.



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() message posté Ven 1 Juin - 16:55 par James M. Wilde


« You wanna know if I know why
I can't say that I do
Don't understand the you or I
Or how one becomes two
I just can't recall what started it off
Or how to begin again
I ain't here to break you
Just see how far it will bend
Again and again, again and again »

Eleah
& James




Les confidences imprègnent l’air, frôlent la peau, rencontrent les âmes pour les unir dans une réalité presque trop crue pour ne pas s’y brûler. Je m’y brûle volontiers car le froid m’a trop longtemps menacé, abandonnant l’être au profit d’un paraître licencieux hérité d’une seconde nature prompte à dévorer la première. La musique étreint ce qui reste de moi, rappelle de ces échos qui furent portés ici, dans la solitude de questions innombrables, quand il n’y avait plus d’échappatoire que la route. Souvent je brisais la ligne de mes envolées pour tenter de les stopper ici, dans la naphte de la verrière, isolé mais en sécurité, exposé mais inaccessible aux horaires où j’y frayais. De temps à autres, cela a fonctionné, Jadis a su par sa simple présence me rappeler la sentence des devoirs et la moto, une fois redémarrée, revenait à rebours des exactions, traçait le chemin jusqu’au Viper. Mais souvent, souvent, presque tout le temps, Jadis n’était qu’une étape face à l’évasion et je lui disais au revoir sans jamais savoir véritablement si je reviendrai. Je pars toujours pour ne jamais revenir, il y a de ces résolutions qui me poussent à m’enfuir pour croire exister sans aucun lien, sans que quelqu’un ne sache m’attendre quelque part, sans que je ne me sente redevable envers quiconque, sans devoir me regarder, dans la course des images, la mienne devenue brouillée par l’impression de liberté. La mort peut-être au détour d’un virage, savoir en un geste la dessiner. Peut-être, peut-être… Mais les liens reparaissent, plus acérés que jamais, percent la chair pour y dissimuler d’autres envies, d’autres absolus qui seraient goûtés à deux, sans jamais rien corrompre de la frénésie procurée par cette présence diaphane qui me permet de me voir enfin, sans m’effrayer seulement de la difformité que je distingue. Quelque part, rencogné dans la gueule du monstre, demeure la saveur qui m’a rendu fou, pour l’avoir bien trop laissée m’imprégner quand j’avais 17 ans, ce qui reste quand le coeur dispute l’impression du vide, s’imaginer flancher, sombrer dans des abysses en spirale tout en sachant que le reflet de soi est en train de sombrer juste à côté. L’un dans l’autre. L’un et l’autre. Juste l’un quand la fusion se complète dans l’effroi. Juste un. Juste une. L’héritage invincible que le sang n’a jamais su effacer, qui palpite encore à l’intérieur de moi, que je ne sais renier, ni gommer, ni encore évader dans mes attitudes discutables, car toujours j’y reviens, toujours je le cherche et m’en nourris jusqu’à l’écoeurement. Jamais assez, jamais trop, l’illusion de la complétion parfaite de deux natures, qu’aucune destruction ne pourrait menacer. Le leurre de mes nuits de cauchemars, car je sais l’avoir détruit, avec tant de constance durant des années. Alors pourquoi croire ? Pourquoi croire encore ? Sentir l’élan nouer mes tripes, l’euphorie empreindre mon être, l’inspiration tournoyer dans ma tête ? Pourquoi ne pas crever enfin ? Pour ne plus croire, pour ne plus courir non plus, pour cesser de me faire mal, de lui faire mal en pensées quand elle a su me quitter, me quitter, abandonner devant l’horreur pour en dessiner le dernier trait. Définitif en bas de l’escalier. Pour cesser de haïr ce que je suis devenu. Ce que j’étais déjà. Cesser. Cesser les toujours pour n’avoir que des jamais. Ces jamais que je distille du bout de la langue, sans même y songer, qui deviennent des évidences sans éphémères couleurs, déjà enfuies pour constituer mes idéaux pleins de lustres. Eleah me regarde tant qu’elle ne peut que voir, ces pensées qui se disputent mon visage pour le peindre dans une expression plus perturbée, parce que les interrogations chantent entre nous un silence devenu encombrant. Et quand les mots le violentent, ils trouvent mes esprits et impactent les couleurs pour les rendre flamboyantes. Je suis tout ce qu’elle dit, tout ce qu’elle pense. Celui qui aime se persuader des infinis trompeurs, celui qui exulte dans la destruction de ce qu’il a admiré, celui qui pulse le long de la mort pour savoir la trouver, la défier toujours en déchaînant des cris, qui viendront déchirer ce que l’on construit. Il est trop tentant d’abattre tout ce que l’on crée, de déformer tout ce que l’on ressent. Elle a soudain son âge, j’ai soudain le mien, tout ce que j’ai commis approfondit l’oeillade que je couche sur elle, aucun sourire ne pare mes lèvres, les sons deviennent sourds, le décor disparaît dans l’intimité de notre rencontre. Je ne mens pas cette fois :
_ Un jour c’est loin, un jour ça n’existe pas, un jour ce sera toi qui ne pourras plus me regarder ou me voir. Des peut-être et des toujours… J’en suis toujours venu à détruire ce que j’ai su aimer. Et alors, dis-moi ? Dis-moi ce que ça change ? La pulsion n’ôte rien à ce qui aura été, cette vérité ne changera pas parce que ma nature aura enfin su faire plus de mal que je n’ai déjà fait. Ce que j’aurai ressenti, pensé, rêvé, vu en toi, voulu en toi, ça ne changera pas. Je n’ai pas ce pouvoir là. De changer ce qui fut, de changer ce qui est.
Mes yeux la quittent pour observer ce dehors devenu étranger, infâme parce que d’autres souvenirs tordent les arbres et les rendent à un paysage détesté. La tristesse est immense dans mon timbre, et pourtant, pourtant, la ferveur la revêt pour dessiner un autre élan de foi qui consume tout ce en quoi j’ai déjà cru. Les armes sont émoussées et l’instinct devenu trop lourd à supporter.
_ Je n’ai pas ce pouvoir de broyer ce qui t’appartient. Je n’en veux pas. Je n’en veux plus. Plus jamais.

Mes paupières se ferment sur la douleur d’être parvenu à détruire dernièrement ce que j’avais cru idéaliser. Que Moira m’ait laissé être cela, que Moira n’ait pas su me repousser, je ne peux le pardonner. Ni à elle, ni à moi. Deux décisions qui corrèlent dans la désunion la plus farouche qui soit. De ce pouvoir-là, arraché à l’ignoble, je n’en veux plus, je n’en veux pas. Plus jamais. Plus jamais. Quand mes yeux reviennent à Eleah, je sais toutefois, je sais ne pas mentir quand je pressens les gardes-fou que sa propre nature destine à la mienne. Trop semblables pour seulement se laisser gagner ainsi. Trop libres pour accepter de perdre l’éventualité de la fuite. Trop confondus par nos troubles pour ne pas se laisser s’en aller. Je te laisserai partir tu sais. Je te laisserai partir si tu le dois. Je veux tout ce que tu supporteras, le pire et le meilleur, pourvu que le pire soit consenti sans me rendre plus monstrueux que je ne suis déjà. Car je n’ai pas changé, je n’ai pas changé. Alors absolument tout, si c’est pour me voir sans ne jamais trembler. Rends-moi l’image perdue, dissoute dans les actes inavoués. Rends-moi l’image pour savoir te regarder. La trêve dessine sa route alambiquée, mes épaules se décontractent doucement dans mon fauteuil et je consens même à manger plus que je n’ai l’habitude de le faire. Plus encore lorsqu’elle m’intime à l’imiter, même si je grommelle quelque chose qui ressemble à un “oui maman” sans pour autant bouder le plaisir qui grimpe dans mon estomac, ni les couleurs qui reviennent s’éprendre de mon visage beaucoup plus détendu. Son murmure traîne entre nous, un murmure balayé de ma main mais que je choisis d’affirmer quitte à me mettre plus en péril encore que je ne le suis déjà :
_ Il n’y a que d’autres certitudes bien pires en vérité.
La certitude que ce soit vrai, qu’elle ne puisse jamais m’oublier, mais pas pour ces raisons-là, qu’elle puisse me voir et ne plus jamais savoir effacer ce qu’elle aura surpris, ce qu’elle aura voulu surprendre, excaver pour s’en nourrir. La certitude qu’elle reste malgré cela. La certitude que ça ne suffise pas. La certitude qu’elle parte. La certitude de vouloir la retenir malgré ce pouvoir abandonné à ses pieds un peu plus tôt. La certitude qu’elle ne soit pas assez, la certitude de me tromper. Tout ce que je crains, tout ce que je crois et qui dispute la foi évoquée, qui noiera la ferveur, me donnant raison une toute dernière fois. Tant et plus que je ne pourrais avouer autour de cette table. Ma cuillère décide du sort de ma dernière bouchée et l’amertume des épices suffit à m’arracher à ces considérations que je ne peux trancher tout seul. C’est ce que nous avons su, entremêlés dans nos volontés contraires, l'instant au souffle de l'épopée de nos gestes et de nos rêves. Nous sommes deux. Deux à savoir. Deux à pouvoir. Donc deux à nous annuler. Ou bien nous transcender. L’hérétique me regarde presque fière d'elle et je glapis une évidence qui prend les atours d'un châtiment :
_ Bordel. Corrompu peut-être mais plus pour très longtemps, ma belle. Du moins par pour les mêmes raisons, ton hérésie déteindra sur moi autrement... Je viendrai accorder ce piano.
Autant que ces années à parfaire mon oreille déjà absolue servent enfin à quelque chose j’imagine. De toute façon je suis si perfectionniste sur ces questions qu'il est impossible qu'un professionnel sache mieux accorder mes instruments que moi. Je n'ai plus jamais fait appel à ces sociétés scandaleuses qui se parent de personnel médiocre. Pas depuis les avoir incendiés pendant trois heures au téléphone tout en faisant retentir chaque putain de touche de mon grand piano en ponctuant ma démonstration de “et là, vous entendez ? Là ? Là, ça a l’air de sonner juste ?”. Je passe mes mains derrière ma nuque et pose dans des airs de supériorité presque jamais égalés tout en statuant :
_ Je te ferai cet honneur, très chère, tu pourras le revendre aux enchères. Et ça n’est qu’en attendant la nouvelle version. Il va me falloir quelques jours pour la parfaire, puis pour l’enregistrer dans une qualité satisfaisante. Je te ferai une version uniquement instrumentale, et une autre avec ma merveilleuse voix dessus. Tu es contente et rassurée, poussin ? Voire comblée ?
Je tranche une dernière fois l’idée de me scinder des Wild pour retourner à mes premières amours, même si potentiellement ils seront présents pour m’aider à enregistrer ou me donner leurs avis respectifs. Nos conversations sont plutôt tendues à ce sujet pour l’instant, et l’infidélité que je leur destine les effraie. Je hausse un sourcil distingué, toujours dans la même position avant de laisser les mots ourler mes lèvres d’un sourire satisfait :
_ Serait-ce une invitation, O’Dalaigh ? Hmm laisse-moi songer… Peut-être que je viendrai. Si je n’ai rien d’autre à faire.
C’est déjà tout décidé en réalité, la lueur dans mes iris trahit d’autres certitudes qui se dessinent à l’idée de ce voyage que je veux entreprendre. J’ajoute dans un murmure caressant :
_ Démonstration éloquente de mes aboiements. Deux semaines sans moi, ça aurait été si difficile.

Je n’ai pas foutu les pieds en France depuis… Depuis trois bonnes années je pense, et recouvrer des habitudes d’un voyage en solitaire, pour la rejoindre peut-être, devient un autre projet qui nous concerne sans que nous ne croyions bon de discuter d’assommants détails. La perspective évanescente suffit. L’incertitude factice que mes mots assoient entre nous, l’envie, le besoin, la curiosité, tout cela ensemble. Les vérités ainsi exhumées me permettent de partir en direction du piano avec une énergie palpable et la proximité qu’elle rétablit aussitôt me fait légèrement frissonner, parce qu’elle rappelle ce premier soir, cette toute première nuit à la chasteté éminemment trouble quand il s’est agi de la tenir contre moi dans la foule. Sa peur retentit dans ma tête, l’écho de la première note du morceau approche les serments bus sur ses lèvres au goût d’alcool et d’ecsta. Et très étrangement, les paysages harmoniques dans ma composition change déjà de personnages, il y a elle, son corps, sa présence, ses pensées, à chaque détour et à chaque accord, dans son écoute une sorte de destinée, comme si cette symphonie l’avait en quelque sorte attendue pour prendre son essor et devenir ce que j’ai toujours supposé. J’enterre la dureté du Royal Albert Hall, la soirée de triomphe qui suivit à danser avec une autre pour mieux la repousser, retrouve les bras qui enserraient si fort mes épaules, ceux d’Eleah, sans comparaison, le carcan délicieux pour l’avoir aussitôt accepté, la nuque ployée pour subir un joug qui déclenche tant d’onirisme et de cette hérésie dont elle joue. La peur qui agrandissait ses prunelles, l’effroi qui trahissait chaque parcelle de son corps, la distinction d’une douleur dans l’écho de la mienne. La réponse au cri… La danse, la danse, la danse encore, et les soupirs dans les silences. Les notes dévalent les impressions, moirent d’autres nuits héritées de celles que nous avons vécues et un bref instant, le temps que se déroulent la symphonie et ses airs alanguis, je ne distingue plus le passé de tous les futurs qui pourraient être, qui pourraient crever entre nos doigts enlacés. Je suis avec elle, elle est avec moi, contre moi, contre mon épaule, dedans, dehors, à l’intérieur, l’air est changeant, rien ne se brise, rien ne se brise. Et le silence interdit d’un regard devient l’intermède de deux accords. Ceux que tissent nos promesses pleines de mensonges, pleines de cette foi qu’il s’agit d’exhumer à chaque fois, à chaque fois que le coeur se remet à palpiter. Je la regarde, je la vois, j’ai pourtant mes prunelles posées sur mes doigts qui ne tremblent pas. Les blessures sont refermées, elles seront toujours là. Celles que j’ai rouvertes contre ce mur ne sont que les plaies purulentes de celles qui firent tous mes carcans, ma prison, mon enfermement. Ce sont les mêmes blessures. Ce sont celles d’Eleah le temps que dure la communion. Tant qu’elle ne rompt pas. Et les notes s’évadent, et les notes nous quittent, rugissent à l’intérieur, s’affadissent tout autour. J’ai envie de la voir, là-bas, sur la scène de nos nouveaux outrages, me muer en elle encore, devant tous ceux qui ignorent ce que cela fait. Ce que cela fait de survivre, de voir les blessures extérieures devenir cicatrices quand le néant s’exfiltre de celles que l’on dissimule au fond. De l’idéal trahi, du personnage forgé. Coquille vide qui devient une essence supplémentaire, à corrompre celle qui fut à la naissance. Qu’étais-je alors ? Qu’était-elle ? Qu’est-ce que ça change, n’est-ce pas ? L’écho du tourment sur la langue, ma main trouve la sienne comme lors de l’aube d’une semaine écoulée. Cela me semble déjà une éternité. J’y parviens mieux, tu vois. Tu vois ? Parce que tu es là. Le besoin, l’envie, la curiosité tout ensemble. Comme l’échappée en France, les conversations, les peut-être et les à jamais. Ces toujours qu’il faudra trahir, la détestation qu’il faudra conjurer. L’infini qui s’ouvre parce que l’on ne peut l’empêcher. Tombe et tombe encore, tout à côté. Sa voix m’apparaît indistincte, comme si elle se faisait énième écho dans ma tête encombrée. Je n’interromps pas son rêve éveillé, car elle distille dans l’air que nous partageons tous les impossibles dont je me pare. Ce tout ensemble, l’absence de choix, ou plutôt tous les choix à la fois. Être en elle, et en dehors. Lui appartenir, et ne jamais perdre mon altérité. La serrer contre moi pour ne pas l’étouffer. La tatouer quelque part et l’oublier alors. Me rappeler d’elle chaque jour, et me souvenir de moi. Ouvrir mon monde, sans totalement le partager. La trivialité qu’elle dépeint, c’est celle-là. L’union si viscérale qu’elle devient une prison. Jusqu’à s’apercevoir que l’on peut en partir, en partir pour mieux s’y enfermer. Encore une fois. Encore une fois. La prophétie s’accomplit car elle se joue de nos natures contraires. Nos envies irréelles pour un monde trop prosaïque. Mes doigts serrent sa main, la chaleur de l’aveu ressemble à un poison. J’aimerais le boire encore. Encore. Et encore. Mon murmure est ténu, il n’a strictement rien d’un jeu :
_ Je t’apprendrai à croire que tu le peux, pour bien mieux t’en rappeler à chaque fois. Je n’ai pas envie que la danse ait un terme. Je n’en ai pas envie. Mais qu’est-ce que ça change, hein, rien. Rien. Tout peut-être. Je ne sais pas, et toi non plus.
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() message posté Lun 4 Juin - 21:29 par Eleah O'Dalaigh
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JAMES & ELEAH
Le un jour murmuré par sa bouche revêt toutes les étrangetés qui le caractérisent. Un jour … Il a raison, c’est si abstrait, si insaisissable. Là pourtant. Là toujours, ce jour qui immanquablement finit par se dévoiler, par arracher tout ce qui fut pour convoiter ce qui est. Son sourire se navre, renoue avec la mélancolie dissimulée de sa nature qui peine parfois à distinguer de ces lueurs que certains savent tracer, et pour lesquelles ils sont prêts à tout regretter. L’impact de ses mots n’est pas illusoire. La gorge aride, les sens endoctrinés par ces jugements qu’elle couche sur les choses avant d’avoir eu le temps d’y goûter. Il a toujours détruit ce qu’il a aimé. Cela veut dire qu’au-delà de toute apparence, il sait. Il sait ce que cela fait, d’aimer suffisamment pour que la destruction soit un poison lent et délicat qui se glisse dans les veines pour mieux vous précipiter vers une chute inéluctable. Il sait l’avant. Il sait l’après. Il sait ce prix à payer. Elle le sait aussi pour l’avoir vécu à travers d’autres, entités imparfaites sur le modèle desquels son identité s’est forgée avec le temps. Mais si l’on gratte un peu la surface, si l’on s’aventure à glisser l’ongle au-delà de l’enveloppe si gracile qu’elle veut bien laisser voir, l’ignorance est entière. Pour savoir détruire ce que l’on aime, il faut aimer. Aimer un peu, aimer assez. Plonger dans ce « trop » insatiable, où chaque émotion est une brûlure dont on garde la marque, tatouée sur le corps blessé.  C’est un langage dont elle a rejeté les codes, leur préférant une frivolité qui ne laisse place à aucun heurt puisqu’elle ne s’agrippe à personne en particulier. S’affranchir du lien avant qu’il ne puisse vous étouffer. L’éthique même de son existence s’est toujours basée ainsi. Mais est-ce suffisant ? Cela l’a été. Oui, pendant longtemps, elle s’en contentait. Jusqu’à ce que ce ne soit plus assez. Qu’il y ait cette envie assourdie de voir au-delà de ce danger qu’elle imagine.
« Alors ça ne change rien, mais tu continueras de payer … Encore et encore. Jusqu’à la fin. Pour tout ce que tu auras su détruire, pour tout ce que tu détruiras encore … Tu paieras parce que tu ne pourras pas t’en empêcher. Cela te rongera, te décharnera … Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à parachever de détruire … Si ce n’est toi. »

L’intensité de ses regards parcoure sans jugement les angles de son visage, s’arrête sur les contours les plus amaigris. A quoi  bon s’infliger tout cela ? Est-ce que cela en valait véritablement la peine, à un moment donné ? Pourquoi rester jusqu’à broyer ce qui fut, ce qui est ? Pourquoi toujours vouloir effleurer la limite, voire l’embrasser, quand on peut aisément partir avant, fuir, briser le lien avant de le voir pourrir comme un fruit trop mûr sur une branche décharnée ? A l’unisson de ses regards, les siens se dispersent dans les lueurs de la verrière. Ses lèvres dispensent une vérité murmurée, contre laquelle elle ne peut lutter, ou lui donner tort :
« Même si tu le voulais, tu ne pourrais pas l’obtenir. »

Tu ne pourrais pas égaler ce qu’il a fait. Surpasser la honte. Surpasser le sang, les larmes, les humiliations arrachées à la candeur de petite fille. Nul ne le pourrait jamais. A part lui. A part lui peut-être, qui sait ? Pas toi cependant. Non, ce ne sera jamais toi. Car je partirai. Je partirai bien avant que l’envie ne t’effleure. L’idée est si limpide, si évidente, que pendant une seconde elle en tremble presque. Eleah esquisse malgré tout un sourire en demi-lune. Un soulagement l’étreint à l’idée qu’il ne soit pas son bourreau, qu’il ne le soit jamais et n’en dessine pas l’envie. Cela ne rend pas les choses plus faciles, mais cela la soulage. La menace se dissipe, contre ses traits miroitent les rêves, et non les cauchemars qu’elle sait nourrir, et dont elle ne parle pas. Jamais. La monstruosité de leur nature l’effraie bien trop pour qu’elle puisse mettre des mots sur ce qui rugit à l’intérieur. Ce qui fut. Ce qui est. Cette monstruosité qu’elle couve comme une mère, qu’elle protège, parjure et idolâtre, sans être capable de savoir pourquoi. Cette monstruosité qui rend chaque envie insatiable, jusqu’à en broyer l’essence avant même d’en avoir savouré les délicieux attraits, avortant l’idée que cela puisse s’inscrire autrement que dans un temps éphémère, où le « un jour » sentencieux est une évidence, et non une abstraction confuse, diluée, dissolue.
« D’autres certitudes ? A trop te connaître … Comment parviens-tu à te laisser surprendre dans ce cas ? »

Peut-être que tu ne peux pas. Peut-être que tu ne peux plus. Ses regards trainent dans sa direction, gravent cet aveu qu’il fait sous couvert de la confidence, sans même chercher à se prémunir. Il se connaît sans doutes mieux qu’elle ne se connaîtra jamais. Il y a trop de morcellements qui s’amoncellent à l’intérieur. Trop d’élans qu’elle n’accepte pas encore tout à fait, de peurs trop longtemps inavouées pour qu’elles n’aient pas eu le temps d’étendre leur terrifiant empire. L’échange renoue avec quelques légèretés. La posture d’Eleah se détend un peu. Elle n’a plus faim, ses appétits primaires entièrement rassasiés. Elle se prête aux jeux de la conversation instaurée, se penche un peu sur la table, sa main soupesant son menton.

« J’espère bien. Je n’aurais plus qu’à t’attendre, armée de tous mes autres péchés, pour voir jusqu’où va ta dévotion .... » L’espièglerie est entière, le sérieux implacable. Les lueurs joueuses qui dansent dans ses regards finissent néanmoins par la trahir, elle ajoute du bout des lèvres, avec une forme de délectation. « Ta dévotion pour le piano, bien entendu … Voyez-vous cela. Et tu penses qu’il pourrait me rapporter combien aux enchères ? Surtout si la dédicace est personnelle … Qui donc irait s’offrir un album dont la dédicace ne lui est même pas adressée ? » demande-t-elle, les traits plus songeurs tout à coup. Comme si ces détails-là pouvaient arrêter la frénésie de quelques groupies endoctrinées. Surement pas. « Comblée, oh ça oui tu penses. » ironise-t-elle, sa voix partant dans quelques aigues totalement surfaits. « Enfin … J’essaierais de l’être quand tu m’auras tout envoyé trésor. Mais tu sais, je suis si insatiable parfois … Ce n’est jamais assez. » glisse-t-elle avec une expression plus carnassière.  Le voyage à Paris est rapidement évoqué. Une autre parenthèse, dont elle est persuadée qu’il s’emparera. La manière qu’il a de lui répondre ne fait que confirmer ce qu’elle imagine déjà. « Hmm … Je suis sure que tu ne pourras pas t’en empêcher … Je te manquerais trop. » Ses deux sourcils se haussent à l’unisson, le narguent un tantinet.

De la table, leurs silhouettes s’arriment au piano. L’intimité se trouble, devient moins propice aux jeux de parade tandis que les rêves se déploient au gré des notes qui filent sous ses doigts. Bouleversante musique. Le piano. Les doigts qui le malmènent. Lui enfin. Lui partout. Détenteur du rêve qu’ils sauront porter jusqu’à ce qu’il soit trop lourd, qu’il ne les brise tous deux, ou qu’ils le brisent de leur propre gré. Mais jamais solitaires. Toujours l’un dans l’autre, l’un à l’autre, aux qui n’appartiennent pourtant à personne. Personne à part ceux qu’ils savent choisir, dans l’éphémère instant que leur nature consent à porter aux nues. Elle a une appréhension muette à sentir le passage déjà connu arriver, à pressentir la rupture, à rêver qu’il ne tremblera pas. Et il ne tremble pas. Non, pas cette fois. Une forme de fierté la parcoure. Pas pour elle-même, mais à son égard. Qu’il ait réussi à dépasser cela, malgré tout ce qu’elle ne sait pas. Du rêve chanté, joué, naît le murmure. Celui qui vient pour l’envelopper tout entier, l’enfermer avec elle dans l’écrin de la solitude volontairement partagée. Son pouce dessine un sillage sur le dôme de sa main. Il s’y attarde, demeure assez pour que la caresse se grave. Indolente morsure, qui prend son temps. La croyance de ce qu’il murmure est si entière dans l’instant qu’ils parcourent qu’elle en tremble à l’intérieur, le souffle pus ténu, les membres plus lourds.

« Je ne sais pas non … Je ne sais pas … » entre ses cils elle le regarde, entre ses cils elle le distingue, son souffle suspendu, prêt à le vaincre, prêt à se rompre. « Mais ce que je sais … C’est que la danse peut durer aussi longtemps qu’il y a de musique pour la porter … » un sourire plus doux étire le coin de ses lèvres. Elle a eu envie de l’embrasser, de déposer ses lèvres comme l’on scelle un accord tacite, là, quelque part. Mais à la place, c’est un autre murmure qui s’est aventuré : « Il faut qu’on songe à rejoindre la réalité, tu ne penses pas ? Je n’ai pas très envie … Mais, elle ne nous attendra pas. » Faulkner. Les rêves. Son frère. Son groupe. Tout le reste, à la frontière. S’enfermer là, toujours. Ensemble. Un jour. Un jour, peut-être. « On reviendra n’est-ce pas ? » lui demande-t-elle, traçant sans s’en rendre compte des après qui ne s’inscrivent dans aucune limite. Peut-être. Peut-être pas. Le tout n’est pas de le promettre, mais simplement de le dire, de l’imaginer comme une perspective possible.




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() message posté Mer 6 Juin - 17:55 par James M. Wilde


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Eleah
& James




L’aliénation d’une indécence sous la peau, et dans les mots qui s’élancent dans la direction d’un être trop semblable, trop libre, peut-être pas assez. Pas assez. L’hésitation dans ses prunelles déforme les serments qui finissent par chanter le tourment. Le tourment que je connais pour l’avoir si bien dessiné dans ma tête, érigé dans mon univers qui s’en nourrit pour mieux s’effondrer. Elle décrit avec tant d’hérésie la destruction que je me destine. Plus rien à détruire. Si ce n’est moi. Si ce n’est moi. C’est aujourd’hui, c’est déjà là, le dernier point de rupture qui pourra envoyer tout valser, mon coeur manque un battement à trop précipiter cette fin dépeinte sur ses lèvres que j’aimerais tant sceller pour boire l’oraison et y exhumer une douleur supplémentaire. Mon visage se cisèle en dehors des masques qu’il a appris à arborer et peut-être que les accents de la folie ne sont plus que les seuls à demeurer en place, brûlant dans mes iris qui la détaillent pour mieux recevoir la damnation qu’elle exhale. L’exaltation de mes instincts malsains se débride, elle traverse ma respiration qui perturbe mes mots pour les éteindre tous. Dans la gorge, la déglutition qui confine au plaisir de ce que j’entrevois. Par elle. En dehors d’elle. En elle. Sans doute. Peut-être. Un jour dans le lointain qui ne sera jamais. Un jamais qui se perpétuera toujours. L’après de ce qui continue de se briser. Les sons distancent les harmonies, assourdissent mes idées, prophétisent la chute que je ne risque plus pour ne savoir que tomber. La chute est là, dans les regards portés, dans les souffles partagés, même dans les sourires que nous nous destinons pour mieux nous les arracher. Artistes tristes de ne plus savoir feindre, de l’avoir bien trop fait devant le public, devant les amis, devant les proches, dans le lointain d’une distance infligée, jamais totalement assumée pourtant. J’aurais pu partir tant de fois, partir vraiment, disparaître. Lorsque le mur de l’asile fut franchi, rien ne m’obligeait à courir sans m’arrêter, les vêtements déchirés, la mine éteinte, la peau parcheminée par la peur et le haine, jusqu’à Greg. Rien ne m’y obligeait. Aller teinter ses nuits de mes ombres, endiguer ses jours de mes angoisses. Partager ce qui l’avait déjà bien trop été, taire le secret, le laisser retentir dans la lourdeur de nos silences, l’oubli pour toute contrainte, les routes devant nous, à tracer, à prendre, deux, bientôt trois. Comme autrefois. Autrefois. Ce même toujours qui ne peut advenir. Le passé est une fraude, le mien surtout, je n’en connais plus la vérité si ce n’est toutes les armes que j’ai fourbies pour le tromper. Moi avec, tous les autres qui s’en approchaient. Non ça ne change rien car le prix est incommensurable. Le prix est au-delà d’une vie, celle que je fourvoie, celle que je rêve, celle que je laisse agoniser dans l’horreur. Mon ton ne vacille pas une seule seconde, la conscience claire d’une note sans faille, la conscience de soi, de ce qui fut commis, détruit, volé :
_ Je ne pourrai jamais payer à hauteur de ce que j’ai su perpétrer. Cela ne m’appartient pas non plus, il n’y a rien à y faire, plus rien à reprendre, plus rien à trahir. Si ce n’est moi.
L’écho devient chimère, je ne dérobe ni mes regards, ni mes airs, encore moins les stigmates plus visibles encore depuis qu’elle les détaille sans se cacher. Je m’aperçois que je n’ai pas honte, pas devant elle, je n’ai pas honte d’être cela, d’être cette force destructrice qui ne saura que se détruire elle-même. Je n’ai pas honte d’avoir hurlé sur Moira, d’avoir broyé son corps contre le mien. Je n’ai pas honte des aiguilles qui mordèrent ma chair, je n’ai pas honte des mots affreux qui franchirent mes lèvres, je n’ai pas honte de ce qu’il m’a fallu dire pour partir, de la vie qu’il fallut prendre pour garder la mienne. Je n’ai pas honte. Pas devant elle, pas devant toi. Peut-être parce que tu sais déjà, ce qu’il y a à l’intérieur. Peut-être parce que cette brutalité ne lui est pas destinée, ne le sera jamais. Peut-être que c’est cela. La honte à conserver pour soi, mais sous ses yeux sentir l’infini des outrages que je pourrais peindre, et peindre encore, sans que l’effroi ne dévore son visage. Et comme une confirmation, sa voix me délivre, entièrement, dans l’absolu d’une distance qui n’a rien d’effrayant. Le pouvoir renié, dont je ne veux guère, que je ne peux modeler contre sa chair, contre son esprit, contre son âme. Je peux me façonner à elle, la fasciner à moi. La détruire, je ne peux pas. Je ne peux pas. C’est déjà fait. Quelqu’un l’a fait avant moi. Tout ce qui reste, ce sont deux paysages en ruines qui se font face, les couleurs désuètes de ce qui fut, qui ne nous appartient pas, mais qu’il serait possible de coucher contre l’autre pour se reconstruire soi. Peut-être. Peut-être. Parce que se frôler ce ne sera pas assez. Ce ne sera jamais assez. Un sourire triste meurt sur mes lèvres, redonnant d’autres allures à mon visage. Il y a un soulagement qui croît dans mes iris, qui combat contre mes côtes, qui m’indique que je ne me trompe pas. Je ne me trompe pas en la choisissant elle. Je lui donne des indices sur mes certitudes entachées de paraître :
_ Il suffit de laisser quelqu’un d’autre entrer, se glisser dans les failles et tout dévaster.
Et quand cela se produit, c’est plus qu’une surprise, c’est pire que la came, c’est une alchimie viscérale, presque insupportable. Pour faillir devant ses propres résolutions, il faut qu’un être de passage viennent toutes les abattre. Je ne me trompe pas non, car je t’ai choisie toi. Pour tout braver, pour tout venir clamer, pour tout destituer.

La légèreté n’est que de courte durée, les harmonies nous emmènent trop loin de nos prétentions, trop près de nous. La boutade qui me fit fièrement assurer que mon autographe vaudrait bien plus que ce qu’elle n’imagine, tablant par là sur la frénésie de ces fans que l’on assimile à des fous, me fait reconnaître l’avanie d’un monde que parfois j’aimerais effacer. Entièrement. Avant de me rappeler qu’il vit à l’intérieur de moi. Je lui ai également promis ces bandes, composées expressément pour elle, pour nous, même si la remarque sur ses accents insatiables m’a aussitôt arraché une expression exaltant le désir qu’elle ne cesse de provoquer. Paris devient une autre obsession, à accrocher à côté de toutes les autres, même si ma phrase retentit telle une injure :
_ Encore faut-il me manquer assez. Rien n’est moins sûr.
Rien n’est plus certain toutefois. Je sais les journées sans elle, peu nombreuses déjà, engoncées par d’autres obligations, par des pensées malsaines, cette honte reparue qu’elle sait si bien m’ôter. Le piano redevient notre ancrage, et nos jeux vite oubliés dans le tempo alangui de la symphonie qui ne souhaite que la rejoindre. La rupture affadie par cette certitude qui geint, se revoir c’est certain, pardonner c’est impossible. Implacable réalité reniée dans l’accord de nos corps, la désunion de mes voeux. Je ne tremble pas car elle tremble pour moi, le transfert complet, son épaule contre la mienne et la joie conçue par une seconde de bravoure se fait de nouveau frénésie dans les ailleurs dessinés. L’aveu ne fait pas mal, il n’y a aucune peine à le confier, l’évidence suinte des plaies déjà ouvertes, à peine cicatrisées. Elle ne sait pas, non, elle ne sait pas. Je ne suis pas plus avancé. Accroché à ses lèvres, accroché à sa gorge soulevée par son souffle plus lourd, accroché à des certitudes qui m’étranglent, accroché à ces pas qu’il me faut suivre, accroché à ceux que je veux dessiner. La promesse retentit dans le silence qui s’ombre des harmonies chantées. Mon sourire répond au sien, je tais les mots qui tracent un regard plus appuyé. Tant que la musique dure alors. Tant qu’elle dure. Cela peut être demain. Jamais. Un jour. Le jour n’est pas arrivé, lorsque la musique s’arrêtera, confronté à l’échec d’une mesure, je me romprai tout à fait. Dernière rupture, sans l’oraison d’un point d’orgue. La réalité nous rappelle et j’ai envie de la dénigrer, elle m’apparaît si étrange, dénuée de sens quand je la sais pourtant confiée à ces rêves qui se confondent aux nôtres. Les répétitions, c’est vrai. J’ai dit à Greg… Que lui ai-je dit déjà ? Sans doute que je viendrai, que je viendrai plus tard, pour renouer avec les sonorités de l’album, mieux le porter, cesser de l’enterrer. Ma voix est presque sourde à mon oreille :
_ Sans doute.
On reviendra. Ici. Là-bas. Jadis. Et autrefois. Nous sommes déjà venus, si ça se trouve, peut-être que c’est pour ça. Pour ça. Pour elle. Pour toi. Je fixe un instant ses lèvres que j’ai envie de dévorer et me lève en silence, me laissant pénétrer par une obligation qui courbe mes épaules, réinstalle les tensions à peine chassées. La frontière se distingue, je laisse à notre hôte ce que je dois et la salue d’un seul signe, elle comprend mon mutisme pour l’avoir souvent subi ici, à l’aube des au revoir. Dehors le soleil s’est enfui et déjà les nuages le dévorent, mais la pluie ne s’annonce pas, pas encore. La lourdeur d’une fin de mâtinée, d’un après-midi à peine entamé, les véhicules au loin qui trouveront le chemin du havre abandonné. Alors que nous remontons l’allée en direction de la Blackbird, déjà les graviers crissent sous le poids d’une voiture. Derrière les vitres, il y a un couple, une petite blonde et un gars brun. Elle est tout sourire parce qu’elle dit qu’elle a faim, elle ne ressent ni les nuages, ni l’appel incessant de vérités qui la taraudent. Sa seule vérité, c’est de glisser sa main dans celle de son comparse. Je les regarde un instant, interdit par la simplicité de l’échange, la vacuité du lien, peut-être plus profond que je ne l’augure d’un coup d’oeil cependant. Ca a l’air si simple vu d’ici. Si simple, si plat. Mes yeux traînent en arrière à détourer leur passage, l’écho de leurs pas, ils ne font pas attention à nous. Une ombre s’est portée sur mon front, je crois qu’elle ne partira pas. Parce que le rappel gronde dans mon ventre, la réalité ne me convient pas. C’est celle que j’ai trop décharnée pour seulement la vivre désormais. Je tourne la tête, la regarde longuement, Eleah, cherche dans ses yeux noirs ces certitudes que je connais, peut-être l’inflexion de ce qui les condamnera. Je me rappelle que je ne sais pas. Elle non plus. Oui, sans doute qu’on reviendra. Mais peut-être pas. Je crois que le manque de sommeil est en train de distiller son amertume sur ma langue, mais je la chasse en y couchant quelques discours, mes doigts caressent le cuir dans une invitation.
_ Ce n’est pas toi qui devais… Tenter de nous ramener ? Sur quelques mètres au moins ? La réalité est encore enlisée quelque part, je ne me rappelle pas encore du parjure que ce serait.
De te laisser faire, de me laisser mener. C’était le deal, c’était la promesse de liberté. Entre mon pouce et mon index, je lui tends les clefs et hausse un sourcil.
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() message posté Jeu 7 Juin - 18:10 par Eleah O'Dalaigh
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JAMES & ELEAH
La certitude de ce qui fut, envolée, oubliée au profit d’une réalité pourtant entachée par elle. Oublier, c’est impossible. Renier, encore moins. Accepter alors. Accepter puisqu’il n’y a rien d’autre à faire, à murmurer. Accepter puisque c’est la seule manière d’être soi encore un peu. Les traits de son visage changent, revêtent de ces ombres et de ces contours qu’elle n’a distingués que dans les revers de regards en biais. La première fois dans la boîte de nuit qui l’a fait réapparaître contre elle. La seconde fois dans la gorge putride des enfers où ils avaient su s’enliser. Cette fois-ci, dans les lueurs chatoyantes de la verrière qui les détient et protège plus qu’elle ne les afflige. Son visage lui apparaît dans cette vérité sans fard, décharnée de cette espièglerie qu’elle aime voir danser dans ses yeux, de ces intensités qui semblent plus en cet instant le fatiguer qu’elles ne le subjuguent. Qui es-tu ? Qu’es-tu ? Qu’ont-ils fait de toi ? Qu’as-tu fait pour en arriver-là, à ce point de non-retour ? Ivre funambule suspendu au-dessus du gouffre des enfers qu’il a su créer. Prêt à y sombrer, désireux peut-être d’y parvenir. Mais je te retiendrais tu sais … Juste un peu. Juste assez pour te voir, pour te reconnaître, pour te voir revenir. Avant de te libérer. Les mots se réverbèrent au fond de sa conscience, bruissent à son oreille comme la mélodie la plus terrible qu’elle ait entendu depuis des jours. Elle ne veut pas y croire, à cette monstruosité. Elle ne veut pas, et pourtant, elle sait déjà. Oui elle sait, depuis le début sans doute. C’est peut-être cela qui l’attira en premier. La fêlure, la faille béante, suppurant par les pores de sa peau albâtre. Le cri, infâme, à l’intérieur. Le cri qu’elle entend chaque fois que les silences s’installent entre leurs deux silhouettes vagabondes. Quelle est cette entité que tu caches ? Me la montreras-tu un jour ? Me laisseras-tu effleurer ses contours, griffer la férocité de sa chair ? Peut-être. Peut-être pas. Car elle t’appartient. Elle n’appartient qu’à toi, et à personne d’autre.
« Tu l’as peut-être déjà fait … Au-delà même de ce que tu devais payer. Mais tu n’en as pas encore conscience … Tu ne veux peut-être pas … Parfois, il est plus facile de continuer à se damner. C’est une fin plus évidente … celle que l’on a traqué pendant trop longtemps pour se dire qu’il y a une alternative possible … D’autres voies à tracer.  »
Le murmure se distille. Un sourire d’une tendresse fragile égaye comme un mirage ses traits de femme. Elle ne s’avance pas plus sur le sujet, parce qu’elle ignore jusqu’où il est allé, et d’où il n’a pu totalement revenir. Pardonner à quelqu’un d’autre c’est une chose, pardonner à soi s’en est une autre. Plus complexe. Plus troublante. Jamais elle ne lui dira qu’il l’a mérité, ou bien qu’il devrait cesser de se torturer. C’est à lui seul d’en décider. Qui est-elle, de toute façon ? Rien de plus, rien de moins qu’une météore venant troubler son univers, avant de poursuivre une route indistincte pour y mourir. Se glisser dans les failles, tout dévaster. Peut-être, peut-être bien. Un frisson la traverse de part en part, rien qu’à l’idée. Elle est si prompte à faire ce qu’il dit chez les autres, avec une avidité insatiable. C’est toujours cela qu’elle traque sans même s’en rendre compte : l’interstice dans lequel s’engouffrer, la plaie à toucher pour s’y graver à son tour, exister quelque part, là, n’importe où. Mais de là à laisser quelqu’un entrer dans sa sphère pour la faire imploser … c’est autre chose. Comme une forteresse dont on abaisserait le pont-levis pour laisser l’ennemi assiéger la cité, tout voler, tout piller, tout violer, tout détruire sur son passage pour ne laisser que des cendres, alors même que les murs ont été érigés à la sueur de souffrances indicibles, prompts à tenir des années sans même connaître l’érosion du temps qui passe. Les fers se resserrent autour de ses poignets, brûlent la chair qui n’en peut plus de fuir. Le monstre de ses abîmes s’éloigne un peu pour la laisser réfléchir.
« Je … Je ne sais pas. »
L’incertitude est totale. Pour la première fois, elle ne cherche pas à la masquer, ou à lui apparaître plus assurée qu’elle ne l’est en réalité. Le masque coule légèrement de ses paupières, glisse sur ses joues aux allures moins mutines. Elle ne sait pas … Non. Elle ne sait pas si elle pourrait laisser faire cela. Si tout dévaster serait le remède, ou au contraire, le maux supplémentaire pour excaver d’autres ruines, plus profondes, ancrées sous les fondations de l’essence. Il a connu la sensation que l’on éprouve à tout dévaster. Elle le voit dans ces regards qu’il porte vers elle, mais dont elle ne parvient pas à identifier toutes les nuances. A-t-elle envie ? A-t-elle peur ? Elle ne sait pas non plus, un pied sur chaque rivage, écartelée entre les deux, innocente petite fille tétanisée par l’idée de devoir choisir, et d’assumer le choix qu’elle aura finalement décidé de poursuivre.

« Tu parles … Je suis sure que ce soir, je te manquerai déjà. »
La remarque glisse jusqu’à lui, le timbre renouant avec des notes plus espiègles, plus suaves. Si incertaines soient ses assurances lorsqu’il s’agit de s’impliquer pour l’avenir, Eleah sait en revanche reconnaître les obsessions qu’elle fait naître, qu’elle partage aussi. C’est peut-être les seules vérités qu’elle revendique, qu’elle divulgue sans aucun subterfuge. Le désir de quelqu’un d’autre, sans les troubles des faux semblants, ou même les parures. Elle lui manquera. Elle lui manque déjà. Elle le sait, elle le voit, bien que sa bouche orgueilleuse prétende tout le contraire dans un jeu plus délectable encore maintenant qu’ils savent en manier toutes les stratégies. Une partie d’elle voudrait lui arracher la vérité, mordre sur ses lèvres toutes les feintes pour s’abreuver de tout ce que sa fierté ne lui permet pas de dire. La pensée glisse dans sa tête, s’attarde, va jusqu’à rouler sur sa langue qui demeure pourtant mutique. Retenue d’un élan délectable. L’atmosphère lui semble s’alourdir, alors même qu’ils se déplacent vers le piano, renouent avec cette musique qui les arrima l’un à l’autre. La musique n’est plus, mais elle continue pourtant. A l’intérieur de lui. A l’intérieur d’elle. Les deux ensembles. Son sourire est sincère même s’il s’affadit lorsqu’elle convoque, presque à contrecœur, cette réalité qu’il leur faut rejoindre. Elle les attend, là-bas, sur le seuil des vies qu’ils ont laissé de côté. Elle ne sait plus trop quand. Ce matin ? Ou bien hier ? Déjà hier, parce qu’ils avaient déjà trouvé les clefs de l’univers où s’enfermer ensemble, sans personne pour les rappeler. Son « sans doute » achève l’échange. Eleah se lève à son tour, récupère sa veste, salue cordialement Jadis en se disant qu’elle reviendra dans ces sillages-là. Avec lui, ou solitaire. Elle ne sait pas. Mais elle reviendra, jour … Un jour peut-être.

Les pas sont plus lourds sur les graviers. Elle distingue sans peine, grâce aux stigmates portés par son corps, toutes les contritions qu’il s’inflige. L’envie de rester encore un peu. De ne jamais repartir. Pas si tôt en tout cas. Elle partage les mêmes envies, mais perçoit aussi tous les rêves qu’ils peuvent tracer dans cette réalité avec laquelle il ne semble plus vouloir renouer. La Blackbird apparaît dans son champ de vision, magistrale dans sa robe sombre, moins effrayante depuis qu’elle sait un peu mieux ce qu’elle a dans le ventre. Son sourcil se hausse face aux interrogations de James. Son regard va de la moto à ses prunelles bleutées. Une hésitation la parcoure, mais n’est rien comparée à la curiosité qui la subjugue toute entière. Un sourire vient dévorer ses lèvres, le défi flamboie de nouveau dans ses regards.
« Hmm … C’est vrai que je devais essayer. »
Elle s’empare des clefs, presque guillerette sur le coup, mais fait beaucoup moins la maligne une fois aux abords de l’engin infernal. Elle se souvient dans un premier temps qu’elle peut s’y asseoir, l’enfourcher sans qu’elle ne chavire. Alors elle s’exécute, passant une jambe par-dessus l’assise, s’installant à la place du conducteur.
« Alors toi … Dis moi … Comment tu fonctionnes ? Hmm … T’as pas intérêt à me faire des misères, sinon je peux t’assurer que ta jolie carrosserie là … » commence-t-elle à maugréer, visiblement en grande conversation avec la Blackbird elle-même, tout en se dandinant sur l’assise pour avoir la position la plus adéquate possible. Une fois à peu près satisfaite, elle se redresse, posant fièrement ses lunettes noires vintage sur son nez, en rejetant une mèche de cheveux hirsutes en arrière.
« Hmm … Ca va si je m‘assieds comme ça ? Tu me guides hein … On ne va pas trop vite, sinon je vais crier, je te préviens. Et quand je crie, on dirait vraiment une gonzesse. » Sa mine est sévère sur le coup, même si ça n’est absolument pas crédible compte tenu de sa bouille. Elle attend qu’il la rejoigne, scrute d’un œil consciencieux tous les boutons, poignées, et autres aiguilles sur le tableau de bord. Méticuleuse, une fois la clef glissée au bon endroit, elle entreprend de démarrer la moto, en se souvenant de sa façon de faire à l’aller. Le moteur rugit, elle semble plutôt satisfaite d’être déjà arrivée jusque-là. Sa posture se redresse un peu. Elle tourne la tête, son menton flirtant avec le haut de son épaule pour l’entrevoir. Sa main s’élève, vient capturer son menton une seconde :
« Si on y va, ce n’est pas parce qu’on le doit … C’est parce qu’on le veut … On veut tout dévaster, tu te souviens ? Tout … N’oublie pas d’accord ? N’oublie pas ça. »
Ses lèvres viennent se poser aux commissures des siennes dans un effleurement. Elle libère son visage, recommence à gigoter un peu pour se remettre droite, et recommence à scruter les poignées, prête à se pencher pour les saisir.
« Bon alors, comment je m’y prends ?! »





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() message posté Dim 10 Juin - 20:01 par James M. Wilde


« You wanna know if I know why
I can't say that I do
Don't understand the you or I
Or how one becomes two
I just can't recall what started it off
Or how to begin again
I ain't here to break you
Just see how far it will bend
Again and again, again and again »

Eleah
& James




Dans ses prunelles, la certitude qui s'enclave pour devenir invincible. Dans ses iris, les habitudes absentes qui réapparaissent enfin, celles qui consistent à s’accrocher à quelqu'un en dehors de soi. De comprendre que partir si partir un jour il y a, ne sera plus uniquement moi. Ce sera partir de toi également. Et cela… Cela je n'en ressens ni le besoin ni l’envie. Pas quand la certitude se grave, de pouvoir être enfin qui je suis, juste là, niché dans les regards qu’elle me porte. Dans la trivialité du pire, dans la beauté la plus émouvante qui soit, dans la brutalité de ces échos qui me harcèlent, me libérer au son de toutes les voix qui tournoient dans ma tête. Hurler. Hurler enfin ce que je n'ai pas su être. Ce qui demeure sous le couvert des feux dévoilés du paraître. Ce qui demeure, décharné et sanglant, et qui l’appelle. Qui ne cesse de l’appeler depuis qu’elle s’est assise dans ce carré VIP et que j'ai pris place à ses côtés. À ses côtés, je demeure. À ses côtés, je me souviens. À ses côtés, je cesse de fuir parce que je me rencontre enfin. Alors mes paupières ne dérobent pas le regard que je porte. Alors ma tête demeure juchée sur l’inflexion de mon cou, tandis que je suis prêt à braver ce qu’elle rencontrera. Prêt à l’accompagner tout au long du parcours. Et à la rencontrer elle au passage. Je sais que tu me retiendras. Je ne lâche pas ta main. Je ne te lâche pas. Je suis juste derrière toi. Je reste là. Je reste. Ce qu’elle rétorque n’appelle aucune colère. Je reste encore. Je reste sans ployer même si ma tête se penche légèrement sur le côté. L’éphémère de nos éternités dispute un idéal abscons. L’interrogation diffuse ses dangers, je me surprends à songer à ce qu’elle me révèle, porte mon attention sur ce qu’elle pointe, une évidence qui bouscule mes habitudes malsaines et dérange mes croyances. Je ne sais ce qui dissone le plus, l’inconscience ou bien tout le pouvoir que je déploie pour interdire tous les moments qui pourraient m’arracher à la damnation promulguée. Ma bouche étire avec lenteur un sourire entendu et les mots m'abandonnent de peur d’opposer des mensonges fragiles auxquels nous ne croyons ni l'un ni l'autre. Je reste. Je reste là. Peut-être que le temps de choisir entre les routes que je morcèle viendra plus vite que je ne l'imagine. Peut-être sera-t-elle encore là pour me voir pencher vers les enfers dont je me suis déjà repu, ou m’en excaver. Peut-être. Peut-être. Je reste. Je reste. Je suis juste là. Pour tracer d’autres voies. Les autres voies se dessinent sur sa main quelques minutes après, alors que la piano réverbère son cri. Mes doigts se glissent autour de sa taille lorsque nous abandonnons Jadis à son sort qui nous salue une dernière fois d'un geste éminemment théâtral. Les voies s’ouvrent et s’ombragent, les couleurs toutes enfuies en direction de ce sens unique et infâme que la réalité transperce de ses évidences falsifiées. Mes yeux caressent le noir et blanc d'un destin rétréci mais ma main s'arrime à tous les projets promis que j’entrevois encore. Elle ne sait pas. Moi non plus. Mais je suis encore là. Là avec toi. Un instant je glisse une oeillade dans sa direction tandis que je l’ai libérée, la laissant me précéder dans l'allée et je connais la vérité terrible de l’assertion qu’elle a murmurée. Ce soir, dans la solitude du penthouse, dans les mots éteints et les harmonies devenues aphones, dans la torsion des souvenirs brisés, d'époques emmêlées et indéfinissables, sur d’autres lignes au pourpre de mes idées éclatées par la cocaïne, elle me manquera. Elle me manquera à hurler encore plus que ce cri qui fut porté. Elle me manquera à me faire mal. Et les masques défileront, se superposeront à ses traits pour les déformer, les murmures seront siens, les exclamations de jouissance celles de tant d’autres, le dégoût reviendra plus aigu pour me retourner l’estomac. Et je finirai à regarder le vide, au bas de cette putain de baie vitrée. Sans l'appeler. Sans lui écrire. À distiller des jours sans la voir pour mieux me torturer. Pour la laisser libre tout en crevant d’envie que quelque part elle ressente une obsession qui ait trait à la mienne, l’aliénation que nous mettrons en échec dès qu'il sera temps de nous retrouver pour la renier. Car cette aliénation n’est pas de celle qui tend à entraver. Cette aliénation qui vibre, crisse, déchire le ventre, éventre la tête, est celle qui relie nos rêves et nos intensités. Celle qui compose l’onirisme, décompose le tempo du quotidien qui nous enferme réellement.

Le défi du dehors se matérialise d’autant plus lorsque j'y trace les promesses qu’elle me déroba au petit jour, sa nudité pressée contre la mienne. Je n’ai même pas le temps de douter de sa ferveur que les clefs tintent entre ses doigts et qu’elle prend en main la Blackbird avec bien moins de précautions qu'à l’aller. L’insigne orgueil détend mes traits et les fait jouer sur la tonalité de l’espièglerie de l'instant qui m’apparaît déjà d’anthologie tant je ne l'imaginais guère se précipiter sur le monstre avec tant d’enthousiasme. Il déborde sur moi et me rend plus guilleret. Je susurre en l’observant comme un animal farouche :
_ Elle ne sera pas plus conciliante même si tu la caresses ainsi. Ça ne marche pas sur tout le monde…
Je mords ma lèvre inférieure et après qu’elle ait juché fièrement ses lunettes sur son nez, je tapote les miennes dans la paume de ma main en scandant de mon ton dirigiste, celui que j’emploie au Viper, en studio, et presque … eh bien presque tout le temps désormais que j'y songe en vérité.
_ Tes pieds. Comme tout à l'heure. Attends que je fasse en sorte que tu puisses les caler. Et ne te cambre pas autant bordel, parce que je ne suis pas censé être là pour reluquer ton cul, même si j'en ai l’envie immodérée. Voilà. C’est mieux. Le dos droit. Il faut que je puisse me glisser derrière toi. Et surtout que je compense l'équilibre que tu ne donneras pas.
Je m'installe à mon tour non sans dispenser au dit cul une légère tape qui me fait bien marrer tandis que j'ajuste ma posture, me modelant à elle dans l’indécence du peu d’espace que je lui laisse. Comprimée ainsi, mes jambes qui l’encadrent et la retiennent, elle me semble si menue, presque fragile. Le rugissement du moteur attire un claquement de langue appréciateur qui retentit tout près de son oreille quand elle se retourne quelque peu pour me parler. J'ai un sourire si radieux tout à coup, mes yeux teintés de ce trouble qui se répercute dans mon timbre :
_ Je n’oublie pas. Je ne peux pas. Je ne peux pas.
Car c’est tout ce qui m’importe désormais. Tout ce qui est. Tout ce qui sera. Le léger baiser qu’elle appose laisse fixé ce sourire qui s'empreint bientôt de concentration. Mes doigts s'immiscent entre les siens pour lui indiquer quelle force donner à l'accélération, ainsi que la position exacte qu’elle doit conserver sur le guidon. Je glisse mes lèvres contre sa nuque en soulevant une mèche de ses cheveux avec mon nez puis l’étreins plus encore pour qu’elle puisse entièrement ressentir chaque mouvement et chaque respiration qui parcourera ma silhouette. Une légère morsure ponctue la douceur du traitement avant que je ne lui indique :
_ On va s'y prendre doucement. Déjà parvenir au bout de l’allée sans coucher la Blackbird ce sera bien. Et sois heureuse, petite fille, on va aller si lentement qu'on aura l’impression de reculer. Pour le moment tu ne t’occupes que de la direction d’accord ? Ton job c’est de conserver notre cap. Moi, je vais…
Je me modèle plus encore derrière elle, lui intimant à resserrer ses genoux, et emporte dans le mouvement sa silhouette pour la courber un peu. Juste un peu. L’indécence pire encore se fourvoie dans mes veines et élance des images qui arrachent d’autres inspirations :
_ Rester là. Juste derrière toi. Et déterminer notre allure. On s'arrêtera avant que les virages ne soient trop nombreux, on gardera ça pour la prochaine fois. Ah et une dernière chose…
Je caresse doucement ses mains couvées par les miennes :
_ Si tu nous tues, Greg viendra nous hanter à son tour. Et tu ne veux pas d'une éternité avec un Greg mécontent. Je t’assure. Alors… serre les cuisses, Poussin, et tout se passera bien. Je te fais confiance…
Pour me ressentir, pour savoir me laisser faire lorsqu'il le faudra. Pour partager ce qu'il faut d’abandon et nous emmener dans la langueur d'une chevauchée hérétique. J'accélère sans trop pousser le moteur, avec une régularité de métronome pour éviter l’à-coup qui la secouerait trop et la laisse déterminer la ligne de notre envolée.
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() message posté Mar 12 Juin - 17:59 par Eleah O'Dalaigh
I ain't here to break you, just see how far it will bend ☾
JAMES & ELEAH
L’enthousiasme grandit, assoiffé de curiosité, plus léger depuis que la peur lui a accordé un répit. Les allures furibondes de la Blackbird encore endormie lui apparaissent moins terrifiantes que lorsqu’il s’est présenté sur le trottoir, en bas de son immeuble, quelques heures plus tôt. La réalité qu’ils redoutent ne l’effraie pas autant qu’elle ne le croyait. L’engouement qu’elle a pour ces rêves qu’ils ont décidé de tracer ensemble est indicible, infini. Les envies sont si puissantes qu’elles terrassent toutes les craintes qui se dressent pourtant sur leur passage, palpables, mais peut-être moins exacerbées chez elle qui a tendance à appréhender le monde avec une ferveur irrépressible, parfois candide. Ses regards se tournent vers lui dans le moment où sa silhouette vient s’arrimer à la sienne, ses doigts contre sa hanche. Il y a dans la délicatesse du geste quelque chose de totalement abscons, qu’elle ne comprend pas tout à fait. Ces attentions que l’on a, sans s’en rendre compte, envers ceux auxquels on décide de s’agripper le temps d’un murmure. Stigmates d’habitudes déjà connues qui reparaissent à l’orée de la peau qui tremble de renouer avec des sensations honnies, proscrites aussi. Souvent elle a regardé ces couples qui se tenaient par la main sans comprendre, sans savoir si réellement cela pouvait procurer quelque chose. De la sécurité peut-être. La marque d’un engagement, d’une déférence. Eleah a toujours vu dans ces attentions troublantes la brûlure de fers que l’on resserre autour des poignets, les réflexes que l’on prend quand l’on commence à sombrer dans l’habitude, à vouloir faire comme tout le monde, à vouloir montrer son appartenance. Ces gestes-là la mettent mal à l’aise, parce qu’elle ne sait jamais comment les interpréter. Mais pas cette fois … Pas cette fois. Il n’y a dans son esprit aucune pensée qui vienne parasiter l’instant. Aucun murmure pour lui intimer de partir, pour la prévenir qu’il cherchera à faire comme tous les autres. L’enfermer quelque part. En lui. La regarder pourrir, avec la lenteur de ceux qui dépérissent dans l’agonie mais sont incapables de se résoudre à mourir. Parasite décharné jusqu’à l’essence, observé sans relâche par un bourreau non mécontent de la possession qu’il a dérobé.  Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien de ce qui est, ni de ce qui fut. Mais pas cette fois-ci, non. Il ne veut pas de ce pouvoir. Il l’a dit. Et cet aveu l’a rassurée, endormant les barrières infranchissables qu’elle dresse d’habitude entre elle et ceux qui cherchent à l’atteindre. Il l’a dit, elle l’a cru. Elle a voulu le croire aussi. Alors sa silhouette ne se brusque pas, n’a pas de ces tensions étranges qui la saisissent parfois dans un rejet épidermique de ce qu’on pourrait lui imposer.  

Eleah regarde la Blackbird avec de ces lueurs dans les prunelles qui font penser qu’elle cherche à la défier. Elle y arrivera … A subjuguer la peur, à terrasser littéralement l’ancienne. Ses doigts suivent les lignes de la carrosserie. Elle est plus détendue qu’à l’aller, c’est certain, mais n’a tout de même pas cette aisance qu’elle déploie d’habitude. Elle la jauge. Cherche à l’anticiper aussi. Les remarques de James lui parviennent à rebours tant la concentration est prégnante. Juchée sur la moto, un air incrédule passe au-devant de ses traits à sa première remarque : comme si elle n’avait pas compris, la conscience se détachant totalement de son corps tandis que ses doigts furetaient ici et là sur le revêtement noir.

« Sur tout le monde ? Ça veut dire qu’à défaut de fonctionner sur elle, ça marche sur toi alors ? »
Elle hoche la tête sur le côté, arbore une expression d’innocence factice en se mordillant l’intérieur de la lèvre, déjà fière d’avoir réussi à monter toute seule sans faire chavirer l’animal à l’arrêt. Le ton de James change, devient plus dirigiste. Plutôt que de rechigner – ce qu’elle aurait sans doute fait en temps normal, n’aimant pas particulièrement qu’on lui donne des ordres -, elle s’exécute. Ses pieds se placent correctement, la courbure de ses reins cesse de s’accentuer. Elève docile/facile, malmenée par la  crainte qui reparaît lentement dans son corps à l’idée de ne pas y arriver. L’échec en perspective. La chute aperçue comme une évidence. Pour toute réponse à ses reproches, directives et à la petite claque dont il la gratifie, elle lui lance un petit regard furibond, accompagné d’un sourire goguenard ponctué de « Oh ? Comme ça ? D’accord ». L’espace se rétrécit. Son corps l’accule. L’oppression est entière, mais pas agressive. Au contraire, sa présence la rassure, car toute seule elle se dit qu’elle aurait eu vraiment du mal à franchir cette étape-là sans renoncer. Concentrée, le cœur battant la chamade, même si son enthousiasme semble déborder, en réalité il ne fait que camoufler des appréhensions plus grandes. Savoir lâcher prise, faire confiance. Assez pour maintenir l’équilibre, qu’ils ne chavirent pas ensemble. Ce n’est pas si simple … Non, ça ne l’est pas. Dans un mouvement ils se penchent. Les muscles de son dos, plaqués contre ses côtes, se tendent sur les os. Il lui faut se concentrer davantage pour ployer sans avoir l’air de lutter contre un joug invisible. Son cœur bat plus fort encore. S’essouffle presque. Ses regards scrutent le tableau de bord, dérivent frénétiquement vers les poignées. Elle l’entend à peine, mais elle le sent, partout. S’infiltrant dans son corps, en dedans, comme en dehors. La mesure des battements de son cœur est plus indistincte maintenant qu’elle ne sait plus lequel appartient à qui. Ce qui est de lui, ce qui est d’elle, ce qui est d’eux ensemble. Tout … Tout peut-être, dans cet instant. Rien demain, surement … Surement. La morsure de ses lèvres sur sa nuque, la fait frissonner de part en part. Ses épaules ont un léger mouvement de tressaillement … Il est partout. Entre ses doigts qui tremblent un peu sur l’accélérateur, contre ses jambes, contre son dos, contre sa nuque. La concentration qu’elle est obligée d’invoquer pour ne pas être déstabilisée est colossale. Chose inconcevable pourtant pour elle, qui a tant l’habitude de modeler son corps contre ceux des autres. En être l’extension, la continuité, le prolongement. Tout cela ensemble. Mais c’est différent cette fois-ci. Il est partout, et chaque fibre de son être le ressent, l’éprouve, le clame et l’appréhende tout en même temps. Eleah prend une longue inspiration qui fait gonfler sa poitrine.
« Attends j’essaie de me concentrer … »
Ce n’est pas évident. C’est si difficile en réalité. Son murmure s’étiole tandis qu’elle cherche à trouver dans sa voix une mesure à laquelle se raccrocher. Elle y arrive presque à un moment donné. Tout va bien. Tout va bien aller.
« La direction ? … Oui … Oui d’accord. »
Elle hoche encore la tête, si docile, si fragile tout à coup. Si peu contrariante. Les yeux rivés vers la direction à tenir. Ses genoux se resserrent si fort que l’on dirait qu’elle cherche à broyer la Blackbird avec l’intérieur de ses cuisses. Le moteur gronde, rugit sous la première accélération. Son cœur tressaute dans sa poitrine, c’est insupportable. Sa tête pivote un peu sur elle-même, lui jette une œillade par-dessus son épaule.

« Il faut vraiment qu’on reste en vie alors … »
Ce n’est pas tant ses menaces sur Greg, surtout le fait qu’elle y tient, à cette vie si étrange. Ce fil si ténu qu’il en devient parfois ridicule. Elle veut rester en équilibre encore un peu, goûter davantage à ces intensités partagées dont elle n’a pas pu se rassasier. Ses doigts se cramponnent un peu plus, une autre respiration parcoure ses côtes. La tension est si grande à l’intérieur qu’elle a l’impression de pouvoir se rompre à tous instants. Comme la dernière fois, qui fut aussi la première. Comme cette nuit-là, à s’agripper comme une forcenée au fil qu’il rêvait de voir exploser. Sa main sur la sienne entreprend de faire vrombir le moteur. Tout en douceur, avec la lenteur promise. Eleah n’impose rien, se laisse totalement guider, bien trop concentrée à présent, voire obnubilée par la direction qu’ils doivent suivre. Il lui semble qu’ils ont commencé à rouler. Pas beaucoup. Juste un peu. C’est si lent qu’en effet, elle ignore s’ils avancent, ou bien s’ils restent statiques. De quoi lui faire baisser ses barrières, lui donner l’illusion d’une détente, quand elle devient en fait une proie facile pour se laisser surprendre. Et en effet, sans vraiment le vouloir, ne sachant pas du tout mesurer ses gestes face à un véhicule comme celui-ci, sa main donne un léger à-coup sur la poignée qui les propulse brusquement en avant sur quelques mètres. Pas de quoi effrayer un conducteur aguerri, mais pour Eleah, qui ne s’y attend pas du tout, c’est une vraie surprise qui lui fait avoir un spasme dans tout le corps, accompagné d’un petit cri de surprise, étouffé par les émotions qui la saisissent à la gorge sans prévenir. De la même façon que les enfants appréhendent une émotion pour la toute première fois, elle ne sait rien retenir. Tous ses membres se tendent, deviennent plus durs que du bois brut. Le cœur au bord des lèvres, il lui semble qu’il va éclater à présent. Sous l’émotion, elle sent même une larme venir rouler sur sa joue, mélange de terreur et de fureur mêlées, à l’idée d’avoir su se faire surprendre, et surtout, de ne pas savoir réprimer tout ce qui crie, à l’intérieur. Mutique, elle ne lâche pas prise pourtant, prend une inspiration pour se ressaisir, se concentrer sur la direction plus que pour ce qu’elle éprouve. Ses membres se détendent peu à peu à nouveau, ploient sous les contours de son corps pour s’y modeler avec docilité. Même sa main est moins virulente sur la poignée, et donc plus précise. Ils avancent. A lenteur d’escargot rassurante, sans mauvaise surprise, dans une linéarité constante. Les traits de son visage se détendent, et au milieu de la ligne droite qu’ils ont choisie, elle commence enfin à éprouver des sensations autres. Un sourire vient s’étirer peu à peu au coin de ses lèvres, à constater qu’ils avancent sans reculer, que le fil qu’il trace est constant, sans à-coup, sans injure. Les émotions diffèrent, s’emplissent d’une adrénaline qui fait renaître l’excitation et la curiosité en son sein.
« Je … J’y arrive un peu … Je crois … James ... Regarde j’y arrive !! »
Son sourire s’agrandit, depuis quelques mètres elle a l’impression d’avoir une vraie prise sur la Blackbird. Elle la ressent mieux, elle, autant que lui. Elle est moins acculée par tout le reste, la peur légitime du départ est passée. Elle rayonne à présent, des lueurs enfantines incandescentes dans le regard, qui se sentent et s’aperçoivent même à travers ses lunettes noires. Elle se sent comme un petit oisillon au bord du nid, qui s’élance pour la première fois dans le vide afin de prendre son envol. Ils ralentissent l’allure, la courbe d’un virage un peu trop abrupte en approche. Elle n’éprouve pas de frustration à la voir s’arrêter, et se redresse avec un peu trop d’empressement une fois la Blackbird arrêtée, pour qu’il puisse prendre le relais pour les ramener.
« Ce n’était pas si mal hein ?! Admets que j’ai dirigé, juste un peu ! Je l’ai senti ! Dans les vibrations, et … Hein je m’en suis sortie ?! Franchement pendant une seconde j’ai cru que mon cœur allait éclater. Ouais je sais, pour toi, c’est rien, t’as l’habitude. Mais moi la dernière fois que j’suis montée sur un truc pareil, j’ai vraiment cru que j’allais crever. De toutes mes tripes. C’était terrible. Je m’étais promis que plus jamais je monterais sur ces engins de mort. »
Elle trépigne presque, à moitié sautillante en descendant de la moto, pour le laisser retrouver sa place à l’avant, et elle retourner à l’arrière. Elle ne se rend même pas compte des confidences qu’elle glisse, sous couvert de l’excitation qu’elle éprouve, avec une décontraction toute naturelle.
« Admets que ce n’était pas si mal. » finit-elle, ses lèvres s’ourlant dans une moue adorable, mimant la contrition, son poing posé sur le côté de sa hanche.






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