Bienvenue sur le forum.
Nous vous souhaitons une agréable visite sur London Calling.
Version #33 & nouveautés.
La 33ième version vient d'être installée, rendez-vous par ici pour découvrir les nouveautés.
Bingo de Noël !
Venez jouer au Bingo de Noël du forum
Winter Wonderland & Nouvel an.
Le Winter Wonderland est de retour pour patienter jusqu'à Noël. Vous pouvez aussi venir célébrer le nouvel an au Skylight.
Comfort zone.
Une nouvelle catégorie a fait son apparition. Venez jetez un coup d’œil par .
LC awards : nominations.
Les LC awards sont toujours en cours ! Pour faire vos nominations, rendez-vous par ici
Encourager le forum en votant.
Aidez-nous à faire connaître London Calling en votant sur le top-site, merci. Plus d'infos.
à ne pas manquer

soirée cb samedi 22 décembre à 21h ! venez nombreux et révisez vos classiques de noël *oh oh oh*

bingo de noël à travers tout un tas de petits défis, viens remplir ta carte de bingo et remporter des cadeaux.

awards 1ère étape pensez à envoyer votre mp pour choisir les nominés de cette année.

winter wonderland comme chaque année, ce parc d'attraction aux allures de fêtes s'installent dans hyde park, pour le plus grand plaisir des petits comme des grands...

nouvel an un sujet commun pour le nouvel an, avec un but caritatif et quelques surprises à la clé, viens participer !


Et ce détour qui n’en finit pas _ Eleah&James

avatar
MEMBRE

» Date d'inscription : 30/09/2016
» Messages : 492
» Avatar : Matthew Bellamy
» Âge : Trente six ans
» Schizophrénie : Nope.
() message posté Lun 5 Nov - 20:46 par James M. Wilde


« Tu es mon toujours ou tu ne l'es pas
Tu es ce velours si doux sous mes doigts
Et ce détour qui n'en finit pas
Oui, ce détour qui n'en finit pas
Je voudrais que ce séjour dans tes bras
Que tes caresses ne s'arrêtent pas
Je voudrais compter les jours sur tes doigts
Ou tu es mon amour ou tu ne l'es pas »

Eleah
& James




Tu es là… Tu es là. Les âges immémoriels se peignent sur les traits de ton visage et tu deviens ce tout viscéral auquel j'aspire pour mieux persister. Te voir et te sentir, à l'orée des souvenirs les plus impies révulse ma nature, embrume mes idées, tu deviens ce passé que je conjugue à notre futur, car dans le noir ton visage se substitue au sien. Je ne sais plus la voir. Je ne sais plus la ressentir. Et la panique emprunte des chemins séditieux, mon souffle conjure des peurs qui écarquillent mes yeux. Où est-elle, où es-tu ? Il y a ce grand vide qui s'ouvre, une amputation supplémentaire à laquelle je consens sans même m'en rendre compte, et j'ai si mal, si mal, que tes caresses me brûlent, glissent une harmonie supplémentaire à la folie qui m’étreint. Te ressentir ainsi jusque dans les secrets les plus dissimulés de mes silences, t'étreindre dans l'hérésie d'une confidence que j'aimerais aphone, que j'ai pourtant voulu hurler. Le déchirement est duel, je la laisse partir une seule seconde pour mieux te trouver, combler les questions légitimes qui marquent ton amour sur mes épaules lâches. Les aveux se distillent, les mots tracent des évidences mais ne disent pas tout, parce que cette conversation n'est jamais arrivée en pleine conscience, dans les bras de la nuit. Cette conversation ne s'est même pas déroulée dans ma tête tant elle semble impossible à réaliser, tant elle rendrait palpable et prosaïque ce que j'ai su draper de doute et de faux semblants. La réalité ne peut être narrée sans qu'elle ne sache me tuer. Même les psys n'ont pas su m'arracher ce qu'elle représentait pour moi, cette haine abyssale, ce trouble permanent ou encore cette envie de la dévorer jusqu'à l'essence pour m'en débarrasser. Et je n'ai jamais pu dire. Jamais pu entièrement avouer. Ce que je crois, ce que je crains, que l'accident ne soit qu'une recomposition de ma mémoire pour ne pas devenir fou. Le geste se répète en boucle au creux des plus avides cauchemars, sans que je ne puisse savoir celui que j'ai alors tracé. Certaines nuits je la tue. D'autres nuits je la sauve. Parfois les fables de mon père semblent cruellement vraies, elle était ivre, j'étais camé, c'était un accident. Un simple et banal accident. Mais souvent… souvent… de plus en plus souvent je me vois choisir de la rejeter. La précipiter dans les limbes où elle aurait dû rester. Et ce geste me hante, dessine mes plus bas instincts, m’intimant à en finir au plus vite, pour que je ne me souvienne de rien. J'ai une sorte de haut le cœur, mes doigts se contractent le long de ta joue offerte en partage. Tu es là. Oui, tu es toujours là. Tu as su rester quand ils se sont tous détournés. Même June n'a pas souhaité entendre la vérité. Même elle, même cette seconde mère que je persiste à aller voir pour mieux me torturer. La vérité se silence, elle transparaît dans mes yeux pleins d'angoisse, le passé se perd et s'oublie, le flou dont tu l'entoures par ta simple présence est salutaire. Je parviens à mieux exprimer ce qui rôde, et ta compréhension du mal qui me ronge m'arrache une sorte de supplique qui confine au tourment. Je te regarde avec une fixité dérangeante, la notion du temps est absconse quand l'on croit mériter une éternité de souffrance. Mais le temps est trop long, la peine trop lourde, le bourreau que j'ai improvisé dans les affres du silence menace de m'écarteler. Cela fait si longtemps, si longtemps mon amour. Mais tu sais que les origines de ce qui nous constitue jusqu'à l'os ne peut se renier facilement. Tu le sais mieux que quiconque. Je caresse ton visage avec une douceur troublante, et ma bouche tente de sourire à l'amertume du constat. Je n'ai pas de réponse, je n'ai ni la réponse qui permettrait de me délivrer, ni les convictions qui permettraient de la forger. La porte reste close, à peine entrouverte.
_ Je ne sais pas comment sortir… Je ne sais pas. Je suis resté là-bas. Là-bas. Derrière les murs. Les murs qu'il a érigés parce qu'il avait honte. Il a toujours eu honte…
Et moi aussi. C'est sans doute ce que nous avons en commun. J'ai toujours eu honte de moi. De ces envies qu'il ne m'apprenait pas à maîtriser. Qu'il considérait comme affreuses au point de les placer sous l'affront du déni. Mon fils n'est pas comme tout le monde, c'est son côté artiste. Artiste… Je suis devenu musicien parce que c'était la seule façon d'exprimer ce qui me dévorait déjà. Cette maladie qui me ronge depuis toujours, cet abattement terrible, cette euphorie malsaine, cette exigence féroce. Et cette violence. Cette violence qui était partout. Dans le corps, dans la tête, dans les mots… Dans la musique. La musique. Je me souviens de la musique car tu chasses le silence. Rappelle à moi les rivages harmonieux que nous avons choisi d'arpenter. Tes promesses les parent de lueurs si majestueuses que je choisis de m'y attarder, alors que je t'allonge contre moi dans cette nudité d'adulte qui cherche à enfanter la pâleur de l'apaisement. Je ne me tairai pas mon amour… je ne me tairai pas, car le peu que je puisse dire encore t'est entièrement dédié. Cela s’écrit sous les doigts, sous la pulpe aventureuse qui flirte avec ton épiderme en hommage à ton serment. Jamais. Jamais. Jamais, c’est un peu un toujours qui se scarifie dans le ventre. La comptine ressuscite cette Irlande qui nous est commune, dont nous ne parlons guère car elle détient certains de nos fantômes et l’obscurité nous avale, alors que tu la peuples de sonorités d’ailleurs, d’avant. Avant. Comme ce soir-là, dans la voiture, quand Paul conduisait, et que ton frère nous flanquait de ses ombres. Je le savais déjà. Que tu viendrais t’étendre sur le lit de mes fautes. Je le savais, je le voulais tant. Tu es là. Tu es là et je suis resté. C’est tout ce qui devrait compter. Je crois que mon souffle a prolongé le tien sur le fil ténu des heures qui créèrent le matin.

***

Les ombres dansent encore sur la pâleur de mon visage, je me relève difficilement sans trahir pour autant les souvenirs que je garde de ces aveux qui plombent mon estomac. Les mots s’évadent, si nombreux, pour parader devant les plus dangereux de tous. Tout est changé, toutefois tout demeure dans l’immobilité de ces mâtinées que nous continuons à partager. Je n’ai jamais su comment partir le matin, je n’ai jamais su quoi dire non plus. Je suis en train de m’agacer avec mon jean et la ceinture qui a manqué un passant. C’est le dernier cran, il faudrait vraiment que je recommence à bouffer, mais rien que d’imaginer le buffet de l’hôtel me fait esquisser une grimace dédaigneuse. Pour le coup, l’on pourrait croire que j’exprime mon mépris pour la chaîne en question. Ce qui est un peu vrai :
_ Hmm, j’sais plus trop. Blank radio ? White radio ? Non… Virgin… C’est Virgin Radio. Vers 16h, je ne pense pas qu’ils me garderont plus, il y a un café pas loin. Un café normal, qui ne sert pas les trucs alambiqués dont tu as le secret. Noon ça s’appelle. Et vu qu’ils m’auront fait un breuvage dégueulasse sur place, autant te dire que j’en aurai besoin.
Je roule des yeux tout en croisant mon reflet dans l’un des grands miroirs de la chambre. Je peine à rabattre un épi récalcitrant avant d’abandonner et de l’observer du coin de l’oeil, avec sa chaussure unique passée autour du pied :
_ Et d’ailleurs Cendrillon, mes fringues ne sont pas toutes monochromes. Elles sont sobres. Sombres et sobres, c’est presque un slogan. J’ai envie de trouver celui qui insulte tout le monde pour tout à l’heure…
Je farfouille dans mon sac que je n’ai bien sûr absolument pas défait du séjour. Pourquoi faire ? Dans l’espace d’un regard, il y a ce frisson, cet arrêt sur image, le temps d’un seul battement, parce que les mots, ces mots, ne peuvent enterrer tous les autres, et ces sensations parjures sur la peau. Je la reluque, en contre-plongée, avant de balancer dans sa direction la chaussure manquante :
_ Voilà. Déjà que tu es naine, ce serait criminel de te laisser pieds nus à l’extérieur, on pourrait t’écraser.
Souplement je me relève, l’orage porté sur le front, un sourire canaille sur les lèvres, avant de faire quelques enjambées pour la rejoindre. Je glisse un geste tendre sur sa taille, me penche vers elle sans pour autant l’embrasser. Je ne sais pas, nous ne sommes pas ainsi, les codes nous échappent encore, ils nous échapperont sans doute toujours.
_ A plus tard, petite fille, ne te perds pas en route. Je m’en vais essayer de prêcher aux impies !
Je prends l’air solennel, avant de tirer ma révérence, prompt à me laisser porter par un mouvement qui m’est presque vital aujourd’hui, tant il me faut bouger pour ôter l’impression qui flotte encore au-dessus de ma tête, l’enfermement, le dégoût, le froid. Et le silence, ce foutu silence.

Je ne suis même pas en retard pour l’interview, j’ai daigné manger quelque chose sur le chemin, un de ces sandwichs qu’elle m’a fait un jour bouffer, où il y a toujours trop de goûts, trop d’ingrédients, qui saturent les papilles. Je ne l’ai pas terminé, je l’ai abandonné dans une poubelle juste avant de m’engouffrer dans le hall et de retracer le cheminement qui fut le mien la veille. Tout est trop blanc ici, tout est trop neutre. Le sourire des gonzesses de l’accueil, les lumières des couloirs, les affichettes qui balisent les salles de diffusion. La joie factice dont ils habillent leur émission que je dois me fader en partie jusqu’à ce que l’on dévoile ma présence (quel scoop pour un événement annoncé depuis deux bonnes semaines…) à l’antenne, à 15h tapantes. Les ténèbres sont toujours dans ma tête, entendre les premières notes de Supremacy me laisse une impression douloureuse, j’ai dans l’idée d’usurper un rôle sans les gars à mes côtés. Je n’aurais jamais dû accepter. Tout se déroule sans grande surprise, je cause beaucoup et très très vite, pour en finir, leur balançant tous les poncifs dont je suis capable, plaçant des mots que je me suis juré d’utiliser à chaque foutue interview rien que pour me marrer très intérieurement. Créativité. Numérique. Dérive sociétale. Je m’ennuie à mourir, parce que rien, strictement rien dans leurs questions ne trahit l’ordinaire, et cette colère qui sourde depuis mon réveil, morsure héritée de la fatigue, ne fait que grimper en flèche telle une fièvre. Je pourrais partir. Partir en plein milieu d’une phrase et dire que je me fais chier. Je pourrais me tirer comme ça, pendant une pub, prétexter avoir besoin de prendre l’air et ne pas revenir. Mais je me souviens de Greg, de ses mots précautionneux, de ses attentes, de ses rêves à lui aussi. Alors je m’avale la sirupeuse pilule, sous les yeux trop maquillés de l’exacte même fille qui tenait lieu de seconde voix à ce débile qui présente son émission comme l’on fait l’article d’un produit en tête de gondole. Je crois qu’il a malmené le titre de l’album une demie douzaine de fois désormais. Je peine à garder ma maîtrise, qui rétrécit à chaque intonation, plus dure que la précédente. Et je sais qu’ils m’écoutent. Ellis. Greg. Et toute la petite clique du Viper. Alastair peut-être. Et j’essaye de parler de la tournée, des dates, de me souvenir de ces putains de dates. Et l’autre minaudeuse intervient avec des blagues ridicules, et vu que je ricane plus que je ne ris, je vois bien qu’elle se vexe, de plus en plus pincée sur son fauteuil, juste en face de moi. Plus que quinze minutes. Je peux tenir. Ils vont passer un troisième titre, puis on finira sur une banalité du genre “Wild à Paris dans deux mois jour pour jour. Soyez-là. Bande de cons.” Sans le bande de cons. Je lui fais répéter sa question, rien que par cruauté, alors que je la comprends très bien, sentant sinueusement le sentier de la guerre se construire sous la lame de ma langue. Elle peine elle aussi à garder sa bonne humeur, cette jovialité si fausse qu’elle en est exténuante. Mes yeux sont de plus en plus assassins, et je ne regarde même plus le présentateur, affrontant en silence la fille dans un blanc outré, qu’il meuble à grand peine. Alors quoi ? Quoi ? Ma gueule ne te revient pas, c’est ça ? Tu goûtes peu mon humeur, mais je t’emmerde, connasse.
“Bien… James… Et je crois que Mélanie voulait terminer sur une question, c’est bien ça Mélanie ?”
Bah oui Mélanie, accouche de ta question si merveilleuse qu’elle mérite tout le prix de ma si rare patience. L’on devrait me remettre une médaille. Elle déglutit, toujours aussi pincée, depuis que j’ai qualifié sa dernière blague de si facile qu’elle manquait d’intérêt.
_ Oh, j’ai hâte de l’entendre…
Mon ironie transpire dans mon souffle, je vois presque Greg se tendre à distance, comme s’il était là. Et Mélanie se lance, de sa voix haut perchée :
“On dit que votre processus créatif est quasiment continu, pourtant le nouvel album est l’un des plus apprêtés que vous ayez produit, et il a mis plus de cinq années à sortir, alors je me demandais si…”
Je me vois la couper avant de réaliser que le pire est en train de se libérer, en direct. Il est 15h37. Il aurait fallu tenir huit minutes de plus. Huit minutes de trop. Je le sens, ce fiel, épanché sur mes lèvres qui sourient méchamment :
_ Je me demande bien comment vous pourriez comprendre un quelconque processus créatif quand tout ce que vous avez dû créer dans votre existence ce sont des bleus sur vos adorables genoux quand il s’agissait de mériter votre place. Vous a-t-il fallu plus de cinq années à parfaire ce talent pour y parvenir ? Ça c'est une vraie question...
Le silence est abyssal, il ravage l’espace quand ma tête se peuple de bruits, une cacophonie monstrueuse qui chasse les angoisses et rétablit cet ascendant qui dégouline sur mon visage. Je souris, je souris toujours, ayant prononcé sa mise à mort d’une traite, presque fier de moi, avant de réaliser que ni Greg ni Ellis ne sont là pour me servir de rempart, précipiter d’autres remarques pour peupler l’atmosphère si tendue que j’entends à peine l’imbécile clore les hostilités.
“C’était James Wilde, en direct pour Virgin…”
Revenir en haut Aller en bas
avatar
MEMBRE

» Date d'inscription : 24/02/2018
» Messages : 855
» Pseudo : (m.)
» Avatar : jenna-louise coleman
» Âge : trente-ans.
() message posté Mer 7 Nov - 9:09 par Eleah O'Dalaigh
ET CE DÉTOUR
QUI N'EN FINIT PAS
james & eleah

« I'm gonna swing from the chandelier, I'm gonna live like tomorrow doesn't exist. Like it doesn't exist.  I'm gonna fly like a bird through the night, feel my tears as they dry, Keep my glass full until morning light, 'cause I'm just holding on for tonight. »
La douceur troublante de ta main, sur ma joue creusée par les perditions que tu traces, juste là, dans le noir. Et ailleurs aussi, si loin. J’ai l’impression que tu ne me vois plus entièrement, qu’il y a cette autre quelque part aussi. Est-ce elle que tu caresses ainsi ? Est-ce elle que tu vois ? L’idée me fait si mal sur le coup que je la chasse d’un battement douloureux de paupières, renonçant à traquer les indices et un sens qui me précipiteraient dans l’oubli trop vite. Je sais ce que tu es. Je crois que je l’ai su tout de suite. Et ce n’est pas que ce crime qui t’a sans doute façonné depuis l’essence qui te compose. Il y a d’autres choses, tant d’autres choses. Beaucoup que je ne connais pas encore, beaucoup que tu as oubliées. Elles sont toutes disparues ce soir, abandonnées aux ombres de ta silhouette enfermée en elle-même. J’aimerais savoir t’absoudre, être cette main qui te gracie et te libère tout à la fois. Mais je ne peux pas entièrement mon amour, faire à ta place ce parcours que tu es le seul à devoir tracer. Je peux être là, juste à côté de toi, pour t’accompagner. Lueur vacillante, dans la pénombre de tes troubles. Je peux être là, oui, jusqu’à la fin d’un âge que tu as bravé trop longtemps dans l’âpreté de la solitude. Mais je ne peux pas briser les chaînes, celles qui te relient à son souvenir, à cette faute que tu as décidé de ne jamais te pardonner. Tu ne peux pas non plus m’affranchir de lui. Pas totalement en tout cas. C’est à moi de le faire. A moi de distendre les liens, de décider de t’offrir à sa place plus que je ne devrais. Je suis venue pour abattre les murs, les murs tout autour de toi, ceux que tu as érigé pour te laisser pourrir à l’intérieur. Je suis venue démettre les pierres, une à une, tour à tour, pour te laisser entrevoir autre chose que le l’espace clos désolé dans lequel tu es resté claquemuré. Viens mon amour … Sors … Sors un peu. Quitte le silence, prend ma main, suis-moi. Suis-moi à l’extérieur, entrevois d’autres ailleurs. Je te suivrais tu sais … Je te suivrais je crois. Pour voir la lande de tous les possibles.
« Je n’ai pas honte … De ce que tu es. Laisse-le partir James … Lui aussi. Pour pouvoir sortir de ce silence … Laisse-le partir … »
Ce père qui t’a condamné, qui a cru qu’il pouvait être ton bourreau et ton paternel à la fois. Je sais que ce n’est pas si simple, que ce sont des êtres qui à un moment nous ont façonné. Mais tu as assez de ce mal que tu éprouves, pour ajouter au poids de ce dernier les jugements de ceux qui t’entourent. Ton père n’a pas su comprendre, ce que tu étais, ce qui te dévorais. Sans doute a-t-il opté pour la solution la plus commode, celle qui ne ternirait ni ton image, ni la sienne. Mais ces artifices là ne peuvent durer éternellement. Il arrive toujours ce revers, prévisible, nécessaire. Ce revers plus douloureux encore parce qu’il aura eut le temps de se nourrir, de se gorger d’amertumes et de haine, pendant longtemps, prenant son temps. Alors laisse-le … Laisse-le lui aussi. Je ne le répète pas. Tout est si confus encore, si incertain et nouveau. Je me fige sur le rythme de ta respiration. La mélodie se meurt, dans ce sommeil fragile qui nous enveloppe, nous entraine, nous fait disparaître dans le noir, l’un contre l’autre.

***

La matinée se dérobe sous ses pieds, à l’orée de leurs pas. Le corps d’Eleah est un peu raide, parce que dormir sur le sol n’est pas la commodité la plus agréable qui soit. Ses membres se sont refroidis pendant la nuit, ont cherché la tiédeur des siens sans toutefois la trouver entièrement. Il avait froid lui aussi, si froid. Une indolente froidure, parsemant les lignes acérées de ses muscles. Elle a tenté de se rapprocher plus encore, de glisser un bras autour de sa taille, d’imprimer les frissons de sa peau sur la sienne pour en apaiser la tourmente. D’un geste, elle a fini par tirer un morceau de couverture du lit, le ramener jusqu’à eux, les en recouvrir. Le froid était toujours contre lui, elle n’y pouvait rien. Impuissante, face à cela. Alors elle s’est simplement modelée avec plus de souplesse, d’une lenteur compassée. Pour endormir le froid, le couvrir de ses attentions. L’aube passée, il a fallu reparaître. S’extirper des draps, s’arranger de mécanismes qu’ils ne connaissent pas. Réaliser que la nuit ne peut être totalement reniée au profit de l’aveuglante journée, qu’elle laisse des traces, sur la peau, dans le cœur, au creux des paumes. Un frisson plus long l’a parcourue lorsqu’il a fallu affronter les frimas de l’extérieur, qu’elle aurait souhaité que l’étreinte se prolonge, s’éternise, loin de ces obligations qu’ils doivent honorer. Eleah n’en a plus vraiment aujourd’hui. Ses interventions dans le festival sont terminées. C’est un autre chapitre qui se tourne, quand le prologue d’un autre, encore indistinct, se dévoile.
« Eux non, mais pense aux groupies à ta sortie de l’interview. Il y en aura bien quelques-unes, à s’attrouper pour t’attendre. Enfin … Noon tu dis ? J’y serais. Presque à l’heure. »
Son sourire est éloquent, parce qu’elle a toujours trouvé assez drôle, cette fascination proche de l’obsession que nourrissent certains individus à l’égard des artistes. Comme s’ils se projetaient en eux d’une certaine manière, imaginant appartenir au cercle de leur intimité quand en réalité ils ignorent à qui ils ont affaire. C’est une adoration qu’elle a connue un peu autrefois, lorsqu’elle foulait les planches du Royal Opera House de façon régulière, qu’il y avait ces entités récurrentes dans le public, toujours promptes à la complimenter, à lui envoyer des fleurs. Et puis il y avait eu ces étranges lettres. Un frisson remonta le long de son échine de seulement y songer, et elle s’apaisa de l’idée que son public n’aurait jamais la frénésie furieuse de celui de James. Quelque chose de fascinant, mais de troublant aussi, qui ne l’attire pas nécessairement, même si elle comprend de quelle manière cela peut porter celui qui en est le sujet. De quoi se perdre, se brûler les ailes.
« Sombre et sobre ? On en parle de tes tee-shirts tapageurs bariolés et de tes costumes à strass ou pas ? »
Ses bras se croisent au-devant de sa poitrine, miment la désinvolture. Renouer avec leurs mécanismes habituels n’est pas si complexe que cela. Elle s’en aperçoit à rebours, l’âpreté sur la langue. Parce qu’elle n’a pas oublié, qu’elle ne peut simplement pas l’ignorer. Cette nuit … cette nuit si longue, qu’ils ont passé. En plusieurs actes, une pièce où ils n’ont pas seulement joué un rôle. Au contraire, ils n’ont jamais si peu joué, cruels, implacables, sulfureux, délicats et fragiles à la fois. Tout cela ensemble, dans une myriade d’émotions contraires qui périclitent en filigrane de sa peau, jusqu’aux traits fatigués de son visage qui accuse le coup de trop de nuits sans sommeil. Son bout de langue répond à sa remarque sur sa petite taille, elle rattrape au vol sa chaussure, et la passe autour de son pied.
« Dixit celui qui n’est pas bien grand non plus. Heureusement que ton arrogance t’élève, et est assez grande pour deux. »
Taquine, elle esquisse un sourire en demi-lune, en arrangeant sa posture, en défroissant les plis de ses fringues. Elle a gardé son bas de costume de scène, a emprunté l’une de ses hauts « sombre et sobre » pour mieux affronter les frimas naissants du dehors. Ses regards peinent à se fixer quelque part, dénotent dans leur agitation cruelle ce trouble qui ne l’a pas quittée, qui est le même pour lui, elle en est persuadée. Elle le voit s’approcher, son esprit lui suggère un mouvement de recul, mais elle ne bouge pas l’ombre d’un cil. L’attention qu’il porte jusqu’à sa silhouette, ces gestes qu’elle commence à reconnaître, même si elle ne les comprend pas tout à fait. Des attentions qu’elle peut avoir d’habitude avec son frère, en arrangeant ses mèches de cheveux, en ôtant des tâches de feutre sur son visage, en vérifiant qu’il ne manque de rien. Comme une mère … Comme une mère. Mais c’est différent cette fois-ci. James n’est pas Arthur. Cela n’a plus rien à voir. Elle ne peut pas prétendre savoir, se modeler dans un rôle qui ne lui sied pas. Sa méconnaissance des usages est frappante, alors ne reste qu’une forme de candeur arrimée à ses attentions, ponctuées de doutes, et de curieux silences. Une expression de tendresse rassurée danse sur les traits de son visage lorsqu’elle réalise qu’il n’est pas si différent en réalité, que ce sont des gestes qu’il apprivoise, de la même façon qu’elle. Alors avec cette espièglerie qui a su leur être coutumière, elle arrange précautionneusement un épis dans sa coiffure, puis accompagne sa sortie d’une petite tape sur sa fesse gauche, à peine sensible :
« Allez file, caïd. »

***

15h30. Cela fait une dizaine de minutes qu’elle a commandé un capuccino et un jus de fruit frais. Elle n’a pas eu le temps d’avaler grand-chose, depuis le début de la journée. Tout est allé si vite, trop vite. Cela s’est enchaîné. Repasser au festival pour récupérer ses affaires, échanger quelques mots avec les danseurs présents parce que c’est une politesse à laquelle on ne peut guère échapper. Ils lui ont dit qu’ils regrettaient qu’elle ne les ait pas accompagnés, la veille, dans ce joli pub où ils ont élu domicile pour terminer la nuit en beauté. Elle ne s’est pas expliquée, ignorant les regards insistants de ses comparses qui l’avaient vue partir. Elle n’a pas à se justifier, des choix qu’elle fait, des personnes avec lesquelles elle décide de se perdre. C’est comme ça qu’elle vit, qu’elle pense, qu’elle tremble, depuis toujours. Elle s’est éclipsée en vitesse, tombant nez à nez avec son portable déchargé depuis des heures. Elle s’est imaginé tout de suite … L’inquiétude, les messages répétés, sur son cellulaire. Mais contre toute attente, quand elle a enfin pu recharger la batterie à son hôtel, et le rallumer, elle s’est aperçue qu’il ne lui avait envoyé qu’un seul message, en début de matinée. Pour lui demander si cela s’était bien passé. « Alors, ça s’est bien passé ? Désolé j’étais avec Jessica hier soir. » Juste ça. Comme si cela devait suffire, comme si cela devait compter. Son humeur est devenue plus bougonne après cela, parce qu’elle lui en a voulu. Pour sa désinvolture. Pour sa capacité à lui rappeler qu’elle attend trop de lui, en permanence. Elle prétend toujours que c’est lui qui l’oppresse … Mais ce n’est pas vrai. Il se libèrera d’elle bien plus aisément qu’elle de lui, foutu égoïste. Elle ne peut s’empêcher de s’inquiéter pour lui, en permanence. Et lui … Lui … Il s’arrange de la réalité, s’accommode de ses absences sans s’impatienter. Ils sont si différents au fond … Il y a des jours, comme aujourd’hui, où elle aimerait qu’il n’existe pas. Qu’il n’y ait plus cette responsabilité qui l’enferre à sa silhouette claudicante. Eleah n’a pas répondu au message. Elle s’est souvenue de cette vérité qu’elle avait décidé à escient de lui cacher. Par crainte. Par égoïsme aussi peut-être. Une forme de culpabilité est venue brouiller les contours, et elle a disparu sous la douche, reparaissant nimbée d’incertitudes qui n’existaient pas lorsqu’elle était entrée. Dans l’écrin de la solitude, elle s’est souvenue de tout ce qui l’avait précipitée dans le silence, avant que James n’arrive. Elle veut retourner sur le bord de ce toit, en équilibre. Sur cette scène nimbée de lumières, pour y danser. Pour lui, lui. Lui qui a su l’arracher au silence, et qu’elle n’a pas su préserver à son tour. Lui qu’elle aime, lui qu’elle pourrait haïr aussi. Comment la frontière peut-elle être si fragile ? Elle n’accepte pas encore totalement, cet abandon auquel elle a su consentir pour le laisser s’insinuer jusqu’aux replis les plus troubles de son âme. Pas de regrets, pas de remords, mais une crainte grandissante, de le voir partir. De le regarder s’en aller en emportant avec lui tout ce qu’il aura su dérober d’elle. Distraitement elle repasse son tee-shirt sur sa peau mouillée, en hume son odeur au passage. Elle se glisse dans un jean taille haute, noue le bas pour un côté plus rétro. Elle n’est pas en retard. Largement en avance même. Sa veste sur les épaules, elle rejoint le café après avoir pianoté l’adresse sur son cellulaire. Ce n’est pas si loin, elle s’y rend à pieds.

Sur place, il y a un peu de monde. Tous, absorbés par les arômes amers du café fraichement moulu, par les conversations, les messages qui défilent sur les téléphones, ou les lectures des actualités journalières. Eleah s’est installée près de la baie vitrée. Elle regarde distraitement les gens passer à l’extérieur, sur le trottoir. Elle s’amuse à décortiquer les allures dont ils se parent, en imaginant dans leurs marches frénétiques les pas d’un ballet urbain à composer. En même temps, elle a mis un écouteur. Elle a repris en cours de route le fil de l’émission de radio en direct à laquelle il passe. Elle sourit parfois, rit souvent derrière sa tasse de café chaud, en devinant sans avoir besoin de se forcer la férocité de son humeur qui transparait, en filigrane. C’est une sorte de montée en crescendo, où les questions se suivent, où les réponses s’abattent tels des couperets de plus en plus acérés. Elle se met à appréhender la chute. Celle qui se dessine, qu’il semble vouloir imposer à cette tournée, à cet album qu’il a créé. Elle ne comprend toujours pas entièrement les raisons de ces envies destructrices, lui pourtant si frénétique lorsqu’il s’agit de musique. Elle aurait pensé qu’il porterait aux nues ses créations. Qu’elles ne lui coûteraient pas tant de souffrances … La dernière remarque tombe. Eleah manque de s’étouffer avec une gorgée de capuccino. Elle ne peut s’empêcher de rire malgré tout, même si elle pressent d’ores et déjà les conséquences désastreuses de son intervention pour leur image. Elle commande un autre café, s’aperçoit que le serveur a dessiné quelque chose, sur la surface de la mousse de lait. Une vaguelette, un sourire. Son humeur s’adoucit, glisse dans les méandres paresseux d’une fatigue qui transite, à l’intérieur de son corps, mais qui l’alourdit plus qu’il ne tend ses nerfs. Avec son cellulaire, elle prend une photo de sa tasse de café, arrangeant la composition, éloignant une serviette disharmonieuse. Elle tague le Noon sur son profil, poste la photo pour nourrir son réseau social. Sa vie n’est pas rythmée par ces réseaux là, mais elle apprécie, de temps à autre, de partager des bribes de son quotidien avec une communauté qui s’est agrandie au fil des ans, et qu’elle a toujours trouvé bienveillante, la plupart du temps. Pour cela elle a de la chance. Sa réputation n’est pas aussi tapageuse que celle de James, au contraire. Elle ne se souvient pas que ses propos, ou bien ses photos, aient un jour créé un débat, ou un scandale virtuel. Les enjeux ne sont pas les mêmes sans doute. Les engouements non plus. Son univers est moins pavé de ces excès et de ces obsessions dont il est au cœur, avec le début de leur prochaine tournée. D’ailleurs, elle voit les ombres de sa silhouette qui se dessinent, sur le seuil de l’entrée du café. Ignorant son humeur qu’elle imagine ombrageuse, coude posé sur la table, soupesant son menton, son espièglerie sans fard le tance avant même qu’il n’ait eu le temps de s’asseoir :
« Hmm … Attends une seconde, laisse-moi me souvenir … « tout ce que vous avez dû créer dans votre existence ce sont des bleus sur vos adorables genoux quand il s’agissait de mériter votre place » … Vraiment ? Trésor, tu n’y es pas allé de main morte sur ce coup-là. Mais je crois que j’aurais aimé être là pour voir sa tête, en direct. »
Elle pouffe de rire derrière ta tasse qu’elle tient du bout des doigts, en ourlant sa lèvre supérieure pour humecter la mousse de lait qui s’y est installée.
« Je ne te demande pas si ça s’est bien passé, du coup. »


(c) DΛNDELION
Revenir en haut Aller en bas
avatar
MEMBRE

» Date d'inscription : 30/09/2016
» Messages : 492
» Avatar : Matthew Bellamy
» Âge : Trente six ans
» Schizophrénie : Nope.
() message posté Dim 11 Nov - 19:02 par James M. Wilde


« Tu es mon toujours ou tu ne l'es pas
Tu es ce velours si doux sous mes doigts
Et ce détour qui n'en finit pas
Oui, ce détour qui n'en finit pas
Je voudrais que ce séjour dans tes bras
Que tes caresses ne s'arrêtent pas
Je voudrais compter les jours sur tes doigts
Ou tu es mon amour ou tu ne l'es pas »

Eleah
& James




Laisse-le partir, laisse-le partir James. Sur la tonalité apaisante de ta voix, mes pensées suivent le fil d’autres élucubrations. Si je leur parle, si je leur crache à la gueule, je ne suis pas vraiment là. Je ne suis pas vraiment là. Je suis resté quelque part avec toi, à ouvrir mes chairs confondues sur le fragment abandonné à la voracité de tes ombres. Je te distingue, en filigrane de cette colère qui ne cesse d’enfler telle une maladie qui me dévore, je te dévoie sur les syllabes acérées de mes mots, je te destine à un après où j’aurais enfin délivré cette haine dont tu n’es pas l’objet. Je pourrais te garder, rien qu’à moi, contre tous ces autres qui ne comprennent pas, qui ne comprennent rien. À ce que je suis ou ce que je devrais être. Qui se permettent de disséquer mon oeuvre, croyant déguster quelques morceaux choisis et en retenir l’exacte saveur quand ils s’y empoisonnent. Mon venin s’apprivoise, devient un murmure incessant dans mes veines et finit par se projeter sur eux, sur elle. Cette fille incapable de connaître ce que ces cinq années furent en terme de torture, ces cinq années à devoir reparaître sur des terres devenues étrangères et qui pourtant m’ont vu naître. Reconquérir un public qui me méprisait, apprendre des codes que j’avais jeté à la vindicte de mon caractère, les jugeant inutiles, prêt à me laisser adopter par d’autres rives, prêt à me faire oublier loin de cette terre qui me rendit malade, brutal. Elle ne sait pas, elle ne peut se rendre compte que me renvoyer ainsi aux doutes et aux écueils, à la naissance si délicate d’un album qui faillit être mort-né, parce que je ne cessais de le condamner, par mes actes et par mes fautes, c’est laisser renaître les angoisses récentes, la détestation gravée dans le corps de ma productrice. Sur d’autres terres, dans d’autres chairs, le venin trace des sillages, étiole et ravage, grave un plaisir mesquin quand il s’agit de caricaturer cette présentatrice qui n’a rien demandé, dommage collatéral à mes idées suicidaires. J’ai l’impression de me glisser dans la peau de mon personnage avec la rapidité de celui qui crevait d’apposer de nouvelles blessures et qui n’a aucun mal à réitérer dorénavant qu’il connaît le goût délectable du sang. Mon sourire trahit cette nature qui explose dans mes yeux tandis que je dévore la défaillance de sa mise, éclaboussée par mes injures, l’orgueil qui s’écroule à ses pieds. Mes doigts crissent sur la surface plane, ma main se referme sur ce que je viens de lui arracher, et si j’essaye de sortir le plus rapidement possible du studio de la radio dont j’oublie une nouvelle fois le nom, à peine la porte passée, ce n’est pas parce que je fuis le théâtre de mes crimes, mais bien parce que j’ai l’envie violente de me retrouver dans le froid tant je brûle, à l’intérieur, tant je brûle encore et encore, de savoir l’achever, de savoir la trouver à pleurnicher dans sa loge pour faire courir ma langue sur le poison qui sort de ses plaies. En d’autres temps, en d’autres heures, c’est sans doute ce que j’aurais fait, pour me repaître d’un spectacle bien trop court, jamais suffisamment intense pour oublier l’affront qui fut porté par ses mots indélicats. Lui montrer que l’impuissance qu’elle a ainsi façonnée dans une simple question m’a depuis longtemps abandonné, et que pour chaque note, chaque accord qui me coûta des nuits insomniaques, il lui faudra ployer. Mais ça ne suffirait pas. Ça ne serait jamais assez après la blessure qui ne peut plus se refermer. La mienne, celle que je cache et qui me laisse estropié, depuis la nuit abandonnée dans tes bras. Tu n’as pas honte, tu n’as pas eu honte de ce que j’étais, de ce que je suis alors. Cette créature sadique qui a besoin de broyer quelque chose ou quelqu’un pour exister, qui se complaît dans des jeux tordus pour mieux trouver l’essence de ce qui la compose, de ce que je ressens en permanence, de ce qu’il faut porter pour savoir créer. Cette création que cette putain de journaliste a souhaité approcher. Ma création, que je suis le seul à pouvoir juger, à pouvoir sauver. Ou à pouvoir détruire. Je ne sais pas, je ne sais pas encore.

La morsure du vent qui s’engouffre dans la contre allée me fait fermer les yeux, et je m’échappe dans tes pensées. Est-ce que tu m’as entendu, écouté, est-ce que tu m’as entendu t’appeler ? Saluer dans la trivialité de mon caractère ce que tu as su me dérober et me rendre au même moment ? Redevenir celui que j’ai été, sans décence, en toute conscience. Ils diront tous que j’étais drogué, que j’avais bu, mais je n’ai jamais été aussi sobre que depuis que je t’ai ressentie dans l’assassin silence de mes névroses. Réveillé dans la splendeur d’un matin où nous étions démis, défaits, la scène dévastée par nos errances, les costumes déchirés, je me suis senti différent, effroyablement similaire. J’avais si froid, si froid, et je te sentais douleur, contre ma peau glacée, douloureuse brûlure qui continuait de s’infiltrer. J’aurais voulu me consumer et disparaître. Disparaître. Les habitudes reparaissent, plus tranchantes qu’elles ne furent, comme si je redécouvrais ma verve autant que ces envies guerrières qui m’ont toujours habité. C’est le front embrassé de triomphe que je m’avance vers les barricades qui retiennent les hordes majoritairement féminines qui hurlent mon nom. Je relève plus encore le nez, assumant dans une fierté corrompue les mots qui viendront sans doute défrayer la chronique et encore plus menacer cette tournée que je me plais à rendre périlleuse, comme s’il fallait qu’elle se pave de dangers pour que je consente à m’y élancer. Quel intérêt si elle ne s’avère pas létale, n’est-ce pas ? Eleah avait raison, elles se pressent, animales et difformes, pour recevoir cette attention que je me plais à leur refuser. Si je souris sur les photos, mes yeux restent froids. Si j’étreins au hasard une taille, je ne regarde pas le visage de celle qui frémit sous mes doigts. J’écris sans penser les mots que je couche, je sous-entends dans des termes éloquents une luxure que je ne leur destine pas. Je crois reconnaître des yeux clairs dans la foule, et un frisson descend le long de ma colonne vertébrale, je ne sais plus qui elle est, est-ce que je la connais ? Je l’ai croisée, oui… Je crois, c’est la fille qui traîne au Viper parfois. Cette fille qui m’a parlé toute une soirée. Son prénom m’échappe et crève sous mon indifférence, le geste que je trace dans sa direction est pire que si je l’avais ignorée. C’est un signe banal, comme si je la saluais, une reconnaissance factice, que je ne complète pas véritablement avant de rejoindre l’habitacle rassurant de la voiture qui m’arrache à cet enfer. Le café que je dois rejoindre a beau être à proximité, si j’y vais à pieds, ces folles furieuses vont se précipiter dans mon sillage et je ne saurais jamais m’en séparer. La force de l’habitude me fait donner des instructions très claires au chauffeur, pour brouiller les pistes et taire notre destination. Après une bonne demie-heure de détours au milieu des embouteillages de cette ville infernale, je sors camouflé par mes lunettes de soleil et ma veste en cuir noir que j’ai refermée. Mes allures monochromes si lointaines de ces habits dont Eleah s’est moquée lorsqu’il s’agissait de nous séparer. Je fais la moue sur le trottoir, l’inventaire de ma garde-robe dédiée à la scène me donnant presque le vertige. Il faudrait sans doute que je fasse des emplettes ici pour ramener quelque chose d’encore plus criard… J’aimerais beaucoup une nouvelle veste pour les scènes qui m’attendent. Je me demande si elle est déjà à l’intérieur quand mon téléphone vibre une énième fois à l’intérieur de ma poche et je consens enfin à décrocher. Je suis sur haut-parleur, j’entends l’écho de la pièce que j’imagine aisément être la salle backstage du Viper.
“C’était vraiment nécessaire ?”
J’entends Ellis se marrer derrière, lui visiblement comprend mon humour douteux. Je pousse l’affront, le sourire dans mon timbre :
_ C’était même indispensable.
Les rires d’Ellis redoublent, comme à la belle époque, où il s’agissait de choquer pour trouver notre place, quand aujourd’hui elle est plus que menacée par les scandales que je me plais à accumuler. La voix de Greg est tendue :
“Je te rappelle que c’est l’un des publics qui nous est le plus acquis, et tu dis à la présentatrice qu’elle taille des pipes pour garder sa place ? Bordel, James, tu sais que Joe a déjà appelé trois fois ? Histoire de prévoir ce qu’il faudrait faire si la fille te poursuit ? Est-ce que je suis le seul à avoir de la mémoire et à me rappeler qu’un procès nous pendait déjà au nez parce que tu aimes sauter des petites filles ?”
_ Elle était pas si petite que ça, elle doit bien faire 1m75. Après, à genoux, je saurais pas dire, c'est sûr...
“Mais ça n’est pas la question !”
_ Et la présentatrice au moins, je l’ai pas sautée, tu vois je suis sage. Et calme ton palpitant, Blondinet, elle nous attaquera pas.
Ellis s’approche du téléphone et ajoute, assez sobrement :
“Non, par contre, je crois qu’elle taille ta réputation sur Twitter. Coup de pub mon grand, t’es maintenant au rang de tous les connards dont elles se plaignent en ce moment. Well done.”
_ Parce que j’y étais pas déjà ?!
La conversation s’éteint doucement dans nos échanges coutumiers, peut-être que de me retrouver ainsi, si proche de celui qu’ils connaissent depuis toujours les rassurent quelque part, et aucune remarque désobligeante sur mes errances françaises et mon retard dans les répétitions ne vient ternir l’échange. Je leur promets même de rentrer assez rapidement après cela, en qualifiant mon devoir de bien accompli. Je raccroche et pénètre dans la pièce unique du Noon, les proportions réduites de l’établissement me garantissent toujours une relative tranquillité. Je ne suis pas long à la remarquer, comme si tous mes instincts se resserraient sur elle, dès lors que nous sommes dans la même pièce, et derrière mes lunettes noires, mes regards s’appuient sur son allure. Je laisse une longue seconde frémir entre nous, le temps de la détailler. Une sorte d’orgueil mâle s’épanouit dans mon ventre parce qu’elle porte toujours mon t-shirt, la satisfaction dessine un sourire en coin sur mes lèvres. Je la rejoins doucement, en prenant le temps d’arrêter une serveuse sur mon chemin et de lui demander un espresso serré, kenyan si c’est possible, éthiopien au pire, je sais leur sélection de cafés assez raffinée et toujours fiable. Lorsque je m’assieds, je retire les lunettes pour les glisser dans la poche intérieure de ma veste, et mes iris distillent ce mélange d’émotions qu’elle seule parvient à déclencher, des émotions que je ne sais plus trop apprivoiser, la familiarité de la matinée, si simple, si douce, se dessine du bout de mon index que je fais courir sur le dos de la main qui soutient son menton. Mon attention est presque timide, incertaine, parce que je ne sais plus faire ça, je ne sors pas, je ne fréquente personne en plein jour, je ne donne pas de rendez-vous, je ne m’égare pas à m’afficher derrière une baie vitrée. Mon smartphone me dérange, il ne cesse de vibrer, à cause sans doute de ces commentaires qui doivent fleurir un peu partout à mon endroit, et je finis par faire claquer ma langue, excédé, tout en coupant toutes les notifications.
_ Je vois que tu as retenu mes mots si élégants. Je crois que tu n’es pas la seule, il paraît que je suis la proie des réseaux. Mais bon, qu’est-ce que tu veux, je ne pouvais quand même pas être parfait tout du long. Son visage, darling, son visage, il est passé du blanc au rouge le plus carmin. À mon avis, je n’étais pas si loin de la vérité…
J’aime le rire qu’elle exhale, bien loin de ces oeillades sévères que l’on devrait me distribuer, et je déguste la première gorgée de mon café, qui vient de m’être servi, en connaisseur. Voilà pourquoi je passe toujours par ici.
_ Si tu savais combien je donnerais pour une bonne question posée par ces connards. Quelque chose qui ait un minimum de sens. Qu’on parle vraiment musique, je ne sais pas. Processus créatif ? Dans la bouche de cette dinde ? C’était pas possible de me retenir. Greg est plutôt en colère mais ça lui passera. C’est la prod qui potentiellement va devoir répondre, ou tenter de me forcer la main pour que je présente des excuses ou une connerie du genre. Ils peuvent toujours se brosser. Au moins, elle a un âge légal celle-là, alors qu’est-ce qu’elle nous gonfle. Y a un temps, tu sais quoi, on me rembarrait, ça avait plus de gueule.
Je hausse les épaules et m’étire la nuque avec langueur, avant de demander :
_ Tu as pu dire au revoir à la petite troupe ? Tu prends quel vol au final ?
Revenir en haut Aller en bas
avatar
MEMBRE

» Date d'inscription : 24/02/2018
» Messages : 855
» Pseudo : (m.)
» Avatar : jenna-louise coleman
» Âge : trente-ans.
() message posté Lun 12 Nov - 9:31 par Eleah O'Dalaigh
ET CE DÉTOUR
QUI N'EN FINIT PAS
james & eleah

« I'm gonna swing from the chandelier, I'm gonna live like tomorrow doesn't exist. Like it doesn't exist.  I'm gonna fly like a bird through the night, feel my tears as they dry, Keep my glass full until morning light, 'cause I'm just holding on for tonight. »
Les minutes se mordorent des arômes amers et tièdes du café dont la saveur emplit ses narines et apaise les morsures dans son estomac vide. Les pensées s’agitent, rejoignent ces contrées de non-retour où l’onirisme trompeur s’allie à une réalité incertaine. A la marge d’émotions incomprises, Eleah se trouble, se fascine. La candeur dévoyée de sa nature se replie sur elle-même, cherche en vain à retrouver celle qu’elle fut, auréolée de frivolités et de rires. Mais rien de revient. Rien ne sait reparaître, quand l’absolu de ce qu’elle a su donner la nargue au loin, et lui rappelle qu’elle a su libérer le monstre, qu’elle ne peut décemment pas lui demander de retourner dans sa cage, de repasser les fers, de pourrir encore. Les sourires sont plus évanescents alors, tandis qu’elle se perd dans la contemplation aveugle des marches frénétiques des passants, au dehors. Le vide est tout autour d’elle, mais à l’intérieur … A l’intérieur, c’est un complot différent qui pose une à une ses pièces sur l’échiquier. Un complot dont elle ne comprend ni le sens, ni les codes, ni même les règles. Ce lien qu’ils tracent, qu’elle ne reconnaît pas, qu’elle ne peut renier pourtant sans éprouver de ces douleurs infâmes qui frôlent l’agonie lorsqu’elles vous dévorent. Elle l’éprouve encore, lové, tapi, infiltré jusqu’aux recoins les plus infâmes de sa chair, à dévoyer tout ce qui la compose, jusqu’à l’essence même de ce qui fut ses terreurs, et sa nature de petite fille. Un parasite, accroché à ses os, à ses nerfs, pour en ronger les troubles et se les approprier tour à tour. Elle se voit impuissante, abandonnée à lui dans cet alanguissement qui suinte par tous les pores corrompus de sa peau blême. Pourquoi ne fait-elle rien ? Pourquoi y consent-elle seulement ? Un frisson la traverse de part en part, glisse ses injures dans la courbe de ses reins, si bien qu’elle se réhausse un peu sur sa chaise. Tête haute, le dos droit, le port de tête tourné vers l’impossible futur confus sous la frénésie de leurs doigts. Un passant trébuche au dehors, manque de s’étaler de tout son long sur le sol. Il se rattrape à la dernière minute, l’équilibre précaire, incertain parce que des rougeurs de honte le maquillent. Trébucher devant tout le monde, cela n’est plus admis dans cette société qui parjure tous ceux qui ne rentrent pas dans le cadre, dans le moule. Jamais elle n’a trébuché. Il est sa chute, il est sa destination. Il est ce bitume qui érafle les coudes, mords les genoux et fait perler le sang lorsque l’on se retrouve projeté contre lui. Pourquoi ne pas partir ? L’abandonner là, à ses tourments infinis, pour mieux se vautrer dans ceux qu’elle peine déjà à contenir au fond de sa carcasse ? Le condamner lui aussi. Comme lui. Comme eux. Comme tous ceux qui l’ont rejeté pour cette faute qu’il a commise, dont elle ne connaît pas l’essence mais dont elle sait les troubles. Lui dire qu’il est comme lui, comme son père. Qu’il ne vaut pas mieux. Qu’elle le hait, lui aussi. Ce serait si simple, de se rouler dans la fange de ces facilités-là. Stigmatiser, imposer des carcans. Mais elle ne peut pas. Bafouer la promesse qu’elle lui a faite, ce serait renier ce qu’elle est, depuis l’essence. La force tapie de sa nature, qui a toujours su lui faire entrevoir d’autres horizons que les marques projetées par la violence abrupte. Ses doigts tremblent un peu sur le rebord de sa tasse, son index trace une arabesque sur la porcelaine. Il est sa chute, il est sa destination. Ce n’est pas quelque chose qu’elle peut simplement taire et renier. Elle est néanmoins incapable d’oublier la tourmente, ces promesses douloureuses qu’il lui a faites. Il y aura des nuits pires encore … Pour lui, pour elle … Pour eux. Il y aura de ces nuits dont ils penseront ne pas pouvoir revenir, hurlant leurs désaveux pour mieux les concilier au gré de morsures sur leurs peaux nues, décharnées, abandonnées à l’autre. Eleah craint un peu, ce pire qu’il a su invoquer tel un oracle, qu’elle aurait souhaité qu’il maquille un peu, comme lorsqu’elle lui disait de se taire, qu’elle rêvait de le frapper, de lui faire mal à son tour, pour seulement qu’il ne dise pas à voix haute, ces vérités sur sa propre nature qu’elle ne souhaitait pas entendre. Monstruosité tapie, derrière les fards iridescents d’une beauté lunaire. Il n’est pas parti, il est resté là. A chaque fois. Happé par cette laideur qu’elle renferme, qui répond dans une perfection troublante aux élans qu’il couve, et qui l’attirent, malgré elle. Elle ne l’accepte pas entièrement encore, pas tout fait. Surtout au gré de ce jour qui peint des lueurs évanescentes sur leurs peaux façonnées par les troubles qu’ils ont su partager dans le noir. Une marque sur sa peau, un bleu sur la sienne. Ces appartenances inquiétantes, qui pourraient les révéler tels qu’ils sont, devant tout le monde. Mais personne ne doit savoir n’est-ce pas ? Non personne … Personne.  Sa voix se réverbère au fond de sa tempe. La banalité des questions de la journaliste qui l’interroge. La violence qui sourde, en filigrane, qu’elle reconnaît, qu’elle attend, qu’elle guette. Qu’elle sait assez, pour la sentir venir, et pour la quémander au loin sans s’en rendre compte. Le dédoublement de sa nature s’opère davantage : la facette triviale appelle la condamnation par cette forme de cruauté placide dont il est perclus, l’autre, plus délicate, craint les conséquences. Le soyeux mélange des deux, à la fois acide et sucré sur la langue, la laisse comme exsangue. Son cœur bat plus vite, à l’unisson du sien peut-être. Il martèle comme un tambour, comme cette rythmique qui accompagne les condamnés sur l’échafaud où tombe la sentence de la corde, ou bien de la lame. La lame tombe. Elle exulte, elle a honte. De seulement éprouver ce plaisir malsain à l’idée de la savoir toute confuse, toute honteuse. Le trouble est entier quand le silence retombe, qu’ils annoncent une autre émission, un autre commentateur. Eleah retire ses écouteurs, les repousse avec un temps de latence, comme s’ils auguraient quelque chose d’entièrement néfaste pour elle.

Il apparaît dans cette splendeur vindicative qui le fait paraître plus jeune, comme s’il revenait d’un champ de bataille, où à la seule force de sa verve, il les aurait tous vaincus d’un coup d’un seul. Ce n’est pas totalement faux. Les cendres du brasier qu’il vient de lancer sont sous ses pas, sous ses doigts. Elle brûle aussi, à l’intérieur. Elle brûle, surtout lorsqu’il glisse vers elle de ces regards qu’elle surprend, qu’elle distingue. Elle l’observe à son tour, s’égaye d’un sourire délicat en demi-lune qu’elle ne peut contenir, avec cette incertitude tapie dans le regard qui trahit encore et toujours cette méconnaissance des codes qu’elle a depuis toujours. Elle se force à ne pas regarder alentour. Ce couple par exemple, assis à quelques tables de la leur, qui se regarde, qui se touche, dans un naturel confondant, sans craindre l’âpreté des regards qui les entoure. Isolés dans leur sphères, visibles pourtant par tous. Elle ne veut pas leur ressembler, les imiter. Elle ne veut pas qu’ils soient autre chose que ce qu’ils ont envie d’être, dans la spontanéité d’un instant fragile. Elle ne veut pas être comparée à d’autre, devoir se plier aux exigences d’étiquettes qu’elle a toujours refusé de porter. Les imiter alors, ce serait une injure. Elle refuse de prendre sa main parce qu’il le faut, de glisser ses doigts autour de sa taille parce que cela se fait, pour montrer son appartenance à tous. Elle n’a pas besoin de leur prouver qu’une partie d’elle lui appartient, qu’elle détient un fragment de lui. Cette intimité-là les concerne. A quoi cela sert, de s’embrasser pour se dire bonjour, par mécanisme et habitude, si l’on a plus envie de presser une main ou caresser les contours d’une silhouette à la place ? Pourquoi faut-il toujours, répondre à des attentes, se parfaire dans des codes ? Elle le bouge pas, apprécie l’évanescence fragile des attentions qu’il glisse, jusqu’à elle, avec cette forme de candeur qu’elle ne lui connaît pas, et qu’elle se met à apprécier pour sa fragilité. Ses regards s’éveillent de lueurs plus espiègles, caressent les traits de son visage en y dessinant l’absolu de ses convoitises et de ses attentions. Elle aime ces codes qu’ils ne maîtrisent pas, qu’ils apprivoisent comme bon leur semble avec la désinvolture de leurs natures conjuguées. A quoi bon s’arroger les règles inventées par d’autres quand on peut créer celles que l’on souhaite suivre ? Son rire s’allège, se dissimule derrière sa tasse de cappuccino qu’elle reporte à ses lèvres plus mutines. Son humeur s’allège, comme tranquillisée par sa présence, et l’impression de ne pas devoir être quelqu’un d’autre, lorsqu’il la regarde ainsi. Elle s’approche un peu, au-dessus de la table, et glisse à son attention en baissant d’un ton, comme pour lui révéler un secret d’état :
«  Je ne devrais peut-être pas l’admettre mais … J’espérais que tu lui ferais une remarque de ce genre. »
Ses regards trahissent le plaisir qu’elle éprouve, elle rit encore, doucement,  se confond dans une humeur si changeante qu’elle se résout à ne pas chercher à comprendre. Pas pour l’instant en tout cas.
« Hmm … Tu pourrais créer ta propre interview. Ou un monologue exclusif, où tu expliquerais ta démarche sans les laisser t’interroger. Une sorte de confession unique, qui ne serait pas biaisée par les interrogations ridicules de ces journalistes qui ne te comprennent pas … » Elle songe, se laisse porter par ses inspirations spontanées et toujours vivaces. Il y a toujours tant de choses à faire, à créer, à accomplir. Elle ne pourrait jamais s’arrêter. Ce serait un couperet terrible, si cette énergie-là devait se fracturer. Son menton s’appuie un peu plus sur sa main, à l’unisson de son regard, dont l’espièglerie devient plus incisive, plus maligne aussi.
« Oh parce que tu dévoies les mineures aussi ? Je l’ignorais. »
Son sourcil se hausse, faussement inquisiteur, plus taquin en réalité. Elle boit de nouveau une gorgée de son cappuccino, l’air de rien, presque distinguée dans sa manière de tenir sa tasse, du bout des doigts, en levant les petits doigts.
« Hmm, je ne sais pas encore. Je n’ai pas pris de billet de retour pour l’instant. Je pensais passer encore une journée ou deux ici. De toute façon j’ai un rendez-vous demain matin … On m’a proposé une collaboration avec la Maison Repetto. Tu sais, la marque de luxe française, qui fait des ballerines, des accessoires de danse, des vêtements … A priori ce serait plutôt pour un parfum. Je pourrais repartir demain après-midi sans doute, ou après-demain. Tu as envie de rester un peu ? »
Ses attentions se resserrent sur son cellulaire, qui à défaut de vibrer sur la table, ne cesse de s’illuminer à intervalles réguliers, tel un ras de marée de notifications certainement déplaisantes. Elle lui conseillerait bien de les désactiver, mais cela n’éviterait pas la salve médiatique dont il sera forcément l’objet, dès lors qu’il rentrera à Londres, et peut-être même aussi sur les tabloïds français. Elle y réfléchit quelques secondes, pianotant négligemment sur son téléphone en même temps, comme si elle cherchait à y puiser une idée quelconque.
« Si tu veux détourner un peu l’attention de ton interview de ce matin, on pourrait annoncer notre projet sur mes réseaux. Tout est assez concret désormais. Nous avons une date, les répétitions vont bientôt commencer. Cela se saura de toute manière à un moment ou un autre. Alors autant prendre nous-même les devant pour contrôler ce qui sera dit. Tu devras juste assumer d’apparaître sur mon fil d’actualité juste après ce magnifique capuccino que j’ai shooté tout à l’heure, telle une instagrameuse de haut vol. » dit-elle, tonalité princière, la tête haute, en redisposant sa jolie tasse comme il faut.  « Enfin, sauf si tu veux affronter d’emblée toute la horde de féministes qui va te tomber dessus pour te cataloguer au rang de rockeur pervers narcissique. Elles t'attendront peut-être, à la sortie du Viper, seins nus, avec des slogans tapageurs et des hashtags sur leurs pancartes et leurs tee-shirts. En faisant du bruit ... beaucoup de bruit. Tes groupies habituelles, ce ne sera rien à côté. »
Elle sourit de toutes ses dents, pour le taquiner un peu plus, joueuse encore, joueuse toujours. Elle ne sait pas pourquoi elle propose, pourquoi elle décide de prendre le risque. Peut-être pour sauver cette image, et par extension, ces créations qui font partie de lui, et qu’il semble vouloir entacher à tout prix, même inconsciemment. Les interrogations frontales à ce sujet lui semblent prématurés. Alors il est peut-être plus habile, d’agir dans l’ombre. L’ombre qui les détient si biens. Qui menace de basculer dans la lumière. Mais ça, ça … Elle ne l’imagine pas encore, sous les élans spontanés de sa nature.

(c) DΛNDELION
Revenir en haut Aller en bas
avatar
MEMBRE

» Date d'inscription : 30/09/2016
» Messages : 492
» Avatar : Matthew Bellamy
» Âge : Trente six ans
» Schizophrénie : Nope.
() message posté Mar 13 Nov - 23:30 par James M. Wilde


« Tu es mon toujours ou tu ne l'es pas
Tu es ce velours si doux sous mes doigts
Et ce détour qui n'en finit pas
Oui, ce détour qui n'en finit pas
Je voudrais que ce séjour dans tes bras
Que tes caresses ne s'arrêtent pas
Je voudrais compter les jours sur tes doigts
Ou tu es mon amour ou tu ne l'es pas »

Eleah
& James




Le seuil passé, les regards s'échangent, se changent, revêtent les serments arrachés aux secrets de la nuit. Lointains, ils cherchent déjà ces contrées qui furent offertes, convoitées et envahies. Tout mon corps réagit à sa simple présence, aimanté par une supplique qui explose dans ma tête et dont la force est abyssale. Les alarmes s'exposent, je sais que l'obsession que je nourris n'a rien de contrôlable, elle crisse à l'intérieur de mes chairs, remplace les harmonies mortes sur ma peau, étend tous ses parjures jusque dans des futurs où je l'imagine régner sur des jours implacables, dévaster des nuits impossibles. Mes envies se peignent dans une posture plus prédatrice, j'oublie le visage de la serveuse et tous ces êtres qui bruissent, leur langage n'a strictement plus aucun sens. Je la cherche, je la cherche à chaque pas que je trace, mes yeux sur sa silhouette, les décors changeant d'un univers en mouvement quand j'ai l'impression d'y être éternellement immobile. Immobile à attendre. Juste ça. Juste toi. Ce seul regard qu'elle me rend dans le temps suspendu de nos incertitudes. J'aimerais hésiter, freiner la frénésie de ma nature, silencer la convoitise et évoluer avec cette nonchalance qui me caractérisa un jour. Comme si le décor de l'existence m'appartenait, et que je pouvais à loisir mépriser les hôtes qui s'y égaraient. J'aimerais avoir la force de mépriser tout ce qu'elle m'inspire en cette seconde qui pénètre mon corps et le laisse démuni. Déjouer le supplice par la facilité de mes affronts, jouer d'un détachement distillé dans un sourire tandis que je la regarderais comme si j'en désirais déjà une autre, la renvoyant au rang de conquêtes passées. Mais elle n'a jamais pu être renvoyée à cette dégradation là, déjà à Galway elle m'avait laissé déformé et avide, à inspirer l'air d'un matin désertique pour y quérir le parfum abandonné dans la ligne de sa fuite. Et aujourd'hui c'est pire encore, je sais que partir est une illusion à la trivialité insupportable. Je ne pourrais pas trouver cette force qui briserait tout ce qu'elle est, et me briserait à mon tour irrémédiablement. Je n'ai pas honte. Je n'ai pas honte… Son murmure chante dans mes esprits contrariés, la hargne encore palpable car délivrée sur ce plateau ridicule où la présentatrice a payé de toutes mes frustrations. Ma musique est en train de se relier à elle. Les harmonies conspirent pour se peindre dans son corps et trouver cette envolée indicible que j'ai toujours souhaité frôler. Mes compositions se réarrangent et réclament une part de son essence pour mieux se dévoyer, mieux la graver dans les notes où elle ne fut pas. Elle n'était pas là, pour recevoir toute la violence qu'une autre m'a arraché. Elle n'était pas là, pas encore, pour sentir l'avidité d'une destruction furieuse, cette destruction ébauchée mais qui ne fut pas entièrement consumée. Pas entièrement… La colère et la folie imprime un frisson séditieux dans mes muscles tandis que je m'approche, ne sachant plus si je souhaite éventrer cette tournée pour achever ce délitement que j'ai opéré ou si je souhaite me nourrir des cendres à ses côtés pour tout reconstruire. Et pour tout savoir mériter de nouveau. Apprendre à aimer des accords qui ne me rappelleraient plus la fureur de mes gestes, les vêtements déchirés, les jointures de mes mains ensanglantées. Alors oui, je la laisse atteindre ce matériau que je me plais à haïr, et à dénigrer. Pour me souvenir… me souvenir que j'ai aimé cet album à en désespérer et que je l'ai porté dans des errances si mortifères que je ne peux totalement m'en débarrasser. La joute sera sur scène, les notes contre moi, moi contre toutes les sensations qu'il faudra aller chercher, excaver, pour décider enfin de qui devra crever. Mais pas encore… pas encore. L'attention de mes iris se baladent sur elle, une attention si indiscutable qu'elle est sans doute très identifiable par ces indiscrets qui observent toujours tous les autres pour éviter de se regarder eux et de réaliser quel est le degré de leur médiocrité. Notre relation indéfinissable s'ébauche dans cette oeillade qui s'échange, se contredit dans le geste imparfait que je glisse sur sa main, comme une interrogation. C'est une question à laquelle je suis incapable de répondre, ne comprenant pas totalement où mes fantasmes rejoignent les névroses, préférant l'ignorer plutôt que d'en payer l'amertume qui s'en échapperait. Je ne puis être comme eux, comme ces gens, si simplement heureux, si platement satisfait, quand il s'agit de cueillir l'élue de leur cœur dans une accolade que je ne saurais même pas dessiner dans un endroit comme celui-ci, mon corps aux aguets, ma décontraction uniquement factice. L’étreinte est plus difficile en public, le péril de ces espaces qui ne nous appartiennent plus pourrait ternir ce que nous cherchons à être. À être dans l’onirisme de la nuit, cachés dans ses entrailles, à se nourrir l’un de l’autre. Je ne parviens pas encore à déchiffrer ce que nous sommes en dehors, ce que nous pourrions devenir me terrifie. Troubler les façades charmantes des couples idéaux, jusqu’à les assimiler sur nos traits, ce serait une perfidie de trop, je lui ressemblerais alors, à lui. À ce père détestable, qui maîtrise sa persona jusque dans l’espace privé, jamais lui-même pourtant, avec quiconque je crois. Alors que je ne peux être vraiment qu’avec elle, qu’en elle. Je l’ai su cette nuit dans nos chairs reliées, je l’ai reçu avec la violence d’une étreinte invincible, je m’y raccroche encore, quand tout semble se déliter sous mes pas, les notifications qui grondent leur désarroi. Une autre image de moi, quelque part, dans une réalité virtuelle. Mais Eleah n’a rien de virtuel, elle est là, à brûler sous mes doigts, et dans mon ventre, comme ce mal tapi que je chéris et que je hais, tout à la fois. La fragilité de mon geste est un émoi qui meurt dans ce silence qui ne dure pas. Ce sont des attentions que je recouvre comme un enfant qui a oublié jusqu’au langage, il y a l’indicible sous les doigts. Je zyeute sa tasse avec un léger froncement de sourcil, il y a trop de mousse là-dedans, mais au moins échappe-t-on aux montages pleins de malfaisance et de chantilly. Je semble approuver muettement, avec un sourire entendu. L’inspecteur en chef de la caféine. Je regarde distraitement par la fenêtre, pour saisir son profil qui se reflète dedans, les réminiscences de la nuit peignent de drôles de frissons dans ma nuque. Un frisson plus soutenu encore lorsqu’elle révèle ce goût de la cruauté que nous partageons. Me confier ce détail, dans un lieu de paraître comme celui-ci me délecte, plus encore que la première gorgée de mon espresso. Elle a son visage si proche du mien, je me penche à mon tour, nous prenons des airs de conspirateur :
_ J’emporterai le secret de tes vices dans la tombe. Ou dans mes chansons. Personne ne saura… Personne ne pourrait se douter, n’est-ce pas ?
Se douter de ce qui nous relie, nous enivre parfois, inavouable échappée en dehors de tous ces codes qui cherchent à nous enfermer. En vérité j’espérais également savoir paraître ainsi, dans mon verbe assassin, plus qu’éteint et amer sur un sofa face à un journaliste. Il y en a eu des interviews à la pâleur amorphe, je les déteste plus encore. Son rire tombe dans mon souffle plus cadencé, son idée me fascine une très longue minute, avant que je ne concède à la réalité :
_ Si l’on ne m’interrompait pas, il y aurait le risque que je dise ce que personne ne souhaite entendre. Imagine un peu… Un monologue exclusif et censuré. Je le ferai peut-être un jour, mais pas pour eux, pas pour ces anonymes qui me suivent mais qui ne me connaissent pas.
Il faudrait que cela représente quelque chose, qu’il y ait une âme dans les mots choisis, l’on ne peut monologuer que si l’on nous entend, on nous entend vraiment. Et quelque part, elle est peut-être la seule à le faire consciemment ces temps-ci, m’entendre et me lire. Tant de choses que nous pourrions faire ensemble. Ensemble. Cet ensemble professionnel et privé qui devient emmêlé. Je mords ma lèvre inférieure, incapable de maîtriser le sourire amusé qui parasite mon visage, puis j’ouvre les mains en signe d’impuissance :
_ Pourquoi pas ?
Des mineures, des prostituées, des folles furieuses, des mannequins glacés. Pourquoi m’empêcher de quoique ce soit, quand rien n’était plus capable de m’atteindre ou de m’émouvoir ? Quand je consomme les corps, comme je convoite la came, aux heures perdues de mes déviances ? Il y a avec Eleah cette sorte de naturel confondant qui pourrait en effet me voir confier plus que de raison, les vices, les pensées les plus furieuses, les rêves encore soigneusement protégés et qui n’ont pas su mourir. Elle en détient déjà certains. Je ne laisse pas le temps de la réflexion, et penche doucement la tête sur mon épaule, la franchise teinte ma voix d’une sorte de gravité :
_ Oui. J’aimerais ça.
J’aimerais rester, rester avec toi. Puis la regarder évoluer au milieu de ces dames tirées à quatre épingles plutôt que de me précipiter en répétition, cela semble une bien meilleure idée. J’ajoute spontanément :
_ Puis il faut que je m’achète une nouvelle veste. Pour la tournée tu comprends. Une qui ne soit ni sombre, ni sobre.
J’appuie un clin d’oeil à son égard, avant d’être de nouveau dérangé par mon téléphone qui joue de ses talents indiscutables en terme de sons et lumières. Comment on coupe tout ces machins-là déjà ? Je l’ai fait une fois et le problème c’est que j’ai tout coupé d’un seul coup, plus rien ne me parvenait, c’était parfait. Mais Greg a failli s’évanouir alors que je ne m’étais même pas tiré du territoire. Je m’agace, en laissant courir mon doigt sur l’écran. Ils ajoutent mon nom en une sorte d’avalanche détestable, comme si j’étais soudain le centre de leur monde débile, et ma gorge se serre légèrement en imaginant déjà les hordes m’attendre à LCY pour ajouter une photo éloquente à leur putain d’article détaillant ma personnalité. Une autre case où m’enfermer. Sa phrase me parvient au milieu de ce soupir que j’exhale dans mon coin, moins fier de moi désormais qu’il faut payer le fanatisme qui sourde autour de notre notoriété actuelle. Mon visage se ferme quelque peu, car mes réflexions s’épanchent dans ma tête, pesant les dangers d’une telle implication pour elle. C’est vrai que j’avais imaginé une annonce bien plus tardive de notre projet, comme pour le garder jalousement de tout le monde le plus longtemps possible. Je dis doucement :
_ Sauf qu’on ne maîtrise jamais totalement ce qui sera dit. Tu en es consciente, n’est-ce pas ?
De ce que l’on dira, de ce qu’ils sous-entendront bientôt, caricaturant une relation, l’imaginant forcément sulfureuse. Pourquoi James Wilde consentirait à un projet subtil, à côté de sa tournée mégalo s’il ne baisait pas la danseuse ? Pourquoi ? Je me tends quelque peu, partagé entre les effets qu’elle pourrait endiguer et ceux qu’elle subira malgré elle, malgré moi. Tout ce qu'ils iront chercher pour savoir qui elle est. Je susurre :
_ Pourquoi je ne suis pas surpris, tu photographies ta bouffe, forcément. Un jour je créerai un compte bidon pour te stalker et faire des commentaires ridicules à chacune de tes publications.
J’essaye de temporiser son offrande, pour continuer à la mesurer, continuer également de savourer ce que cela sous-tend. Je n’ai pas honte, je n’ai pas honte de toi. Elle ne me mentait pas, elle était si sincère. Elle n’a pas honte, je n’ai pas honte non plus de ce projet qui me ressemble mais que mes fans les plus agités ne comprendront pas. Ni les journaux. Ils prendront cela comme le RAH, une manipulation pour gagner leurs suffrages, acheter la paix quand j’ai toujours cherché la guerre. Je roule des yeux en riant quelques peu :
_ Bien que les rangées de seins nus ne m’aient jamais véritablement dérangé, les féministes de 22 ans qui croient faire avancer une cause en se ridiculisant m’agace au plus haut point. Puis je serais capable de surenchérir…
Je réfléchis encore, toujours, hésitant ouvertement tout en sentant cette avidité qu’elle déclenche répondre à ma place :
_ Tu nous associerais ouvertement alors ? Ton nom, le mien ? Bien avant les affiches ? Tu ferais cela… Bien sûr que tu ferais cela. D’accord. Mais il n’y a pas de retour en arrière après une annonce de ce genre.
Il sera trop tard pour reculer, pour moi comme pour elle. Il sera trop tard. Il est déjà trop tard. J’ouvre ma paume pour lui intimer d’y déposer sa main, attends qu’elle le fasse comme pour sceller un pacte. Pacte de sang que nous avons signé dans d’autres délectations. Trop tard, trop tard. Mon pouce glisse une caresse trop intime dans sa paume, presque indécente, tandis que j’extirpe de ma veste un stylo qui clique comme une arme, un son qui souligne ma décision.
_ Reste tranquille.
J’étire un peu plus sa paume, avant de laisser courir la mine du stylo dans une fluidité appliquée. Mon écriture est étonnamment élégante, par rapport à ma personnalité, les lettres légèrement penchées. J’y inscris un simple mot. Exogenesis. Là, dans sa paume, là confié à sa main. Mon oeuvre au creux de ses rêves. J’admire une seconde mon oeuvre puis range mon stylo. Ils reconnaîtront l’écriture, les plus fanatiques d’entre eux, ceux-là sauront que j’ai écrit dans sa main ce jour-là, alors que j’étais à Paris, et elle aussi. Ceux-là déduiront ce que la plupart ne peut que supputer. Rumeur incertaine, il suffira de ne pas la confirmer pour qu’elle soit épargnée. Je sais que je la préserverai le plus longtemps possible, quoiqu’il se passe, quoiqu’il en coûte. Je ne veux pas qu’ils viennent s’approprier nos rêves et nos déviances. Je ne veux pas. Leur donner ce rêve-ci c’est déjà bien trop. Une part de moi se désespère d’y consentir seulement. Je frôle une dernière fois son pouce, comme un dernier hommage en remerciement de son sacrifice, avant de la libérer :
_ Tu n’as qu’à poster ça. Pour le texte, écris ce que tu veux, il t’appartient. On maîtrisera ce que l’on pourra. Je te le promets.
Car elle ne se rend pas compte, de tout ce qu’il faut parfois déployer, comme contre-feu, comme vindicte, pour parer à tout ce qu’ils cherchent à déterrer, à parjurer, ou à salir. L’engeance est sur elle, sans doute à cause de moi. Mais c’est trop tard, n’est-ce pas ? C’est trop tard.
Revenir en haut Aller en bas
avatar
MEMBRE

» Date d'inscription : 24/02/2018
» Messages : 855
» Pseudo : (m.)
» Avatar : jenna-louise coleman
» Âge : trente-ans.
() message posté Sam 17 Nov - 10:02 par Eleah O'Dalaigh
ET CE DÉTOUR
QUI N'EN FINIT PAS
james & eleah

« I'm gonna swing from the chandelier, I'm gonna live like tomorrow doesn't exist. Like it doesn't exist.  I'm gonna fly like a bird through the night, feel my tears as they dry, Keep my glass full until morning light, 'cause I'm just holding on for tonight. »
Sur les territoires de leurs errances, au passé, au présent, au futur, se pavent les harmonies imbriquées, l’une après l’autre, l’une dans l’autre. La mosaïque en camaïeux de couleurs absconses, ancrées sur leurs pas devenus plusieurs. Devenus deux. Deux le temps de cet intermède dont la fin se dessine mais n’apparaît pas totalement encore. Deux dans ces heures sans nom, sans titre, qu’il faut apprivoiser et contenir, sur leurs peaux, juste à la lisière de ce qui tremble à l’intérieur et n’admet pas encore les conséquences de la chute. Et ce détour … Oui ce détour, qui n’en finit pas. Qu’elle ne veut pas voir se terminer, dont elle veut en même temps précipiter l’épilogue pour entrevoir tous ces ailleurs qu’ils pourraient convoiter avec la même avidité furibonde. Où ils se plaisent à se perdre. Où rien ne peut les atteindre. Ni la projection des injures, ni la brutalité des carcans. Les règles sont celles qu’ils décident consciemment d’appliquer, d’imposer, de créer. Il n’y en a pas d’autres, d’autres qui comptent. Pas pour l’instant. Pas lorsqu’il glisse jusqu’à elle de ces regards de prédateur, qu’elle le recueille avec cette délicatesse à peine contenue dans ses prunelles sombres, qui viennent s’abreuver de ses contours pour les modeler dans sa mémoire composite. Cruautés de fauves, convoitises sans fard, en partage, étalées sur le dos de sa main au gré de cette caresse qu’il divulgue et déclenche à l’unisson un soubresaut dans les méandres corrompus de ses membres. Durant une seconde mutique, elle ne dit rien pour s’arrimer à son image, étudier dans une distance inexistante le symbolisme de ce tableau qu’ils créent, dont ils incarnent le centre. La nuit en arrière-plan, la scène sous leurs pas, les masques éventrés, projetés contre la fosse où ils demeurent ravagés par ceux qui croiront savoir se les approprier. Mais ils ne sauront pas, tous ces autres. Ils ignoreront jusqu’à la nuit de temps, ce qu’ils peuvent être.

Ils ne te connaîtront pas, mon amour. Jamais de la même façon que moi. Je te sais je crois, je te sais. Je te sais dans cette journée qui ne ressemble à aucune autre, qui a pourtant toutes les parures de ces jours que nous aurions pu déjà passer ensemble. J’aime cette simplicité dépourvue d’artifices, qui rend la torpeur arrachée aux nuits ampoulées de nos horreurs moins lourdes à porter. Le poids est si dérisoire, quand la charge en est partagée. Je ne sais pas pourquoi je n’ai jamais consenti à cet abandon-là, avant toi. Sans toi. Peut-être parce que personne n’a su me regarder comme tu le fis, comme tu le fais. Sans maquillage, sans filtre, sans concession, ni jugement, ni compassion mortifère. J’aime l’exclusivité de cette forme de cruauté dont tu te pares, sous couvert d’une verve acérées, d’assertions ravageuses. J’aimerais que tu ponctues encore tes passages de ces destructions-là. Parce que lorsque tu les broies, que tu brises toute la superficialité de leurs images pour les montrer tels qu’ils sont, tu es plus vivant que tu ne l’as jamais été. Loin du froid, et du silence qui te retient à la marge. Si loin … Si loin de moi je crois. Enveloppé par ce linceul dont ta peau s’est habituée à la texture, jusqu’à retenir la soie de sa surface comme une comparse familière, une amante de toujours, que l’on n’oublie pas, que l’on ne renie pas, que l’on ne brusque pas non plus. Je veux te voir l’éconduire, dans toute la splendeur de ces noirceurs qui te rendent à cette vie que tu injures trop de fois. Loin, loin de cette apathie qui donne à toute chose un goût de cendres. Affranchi du silence où ils t’ont enfermé parce qu’ils préféraient te regarder te taire, t’enfermer en toi-même, plutôt que de clamer haut et fort une nature qui les aurait éclaboussés au passage, et projeté dans l’ombre à leur tour.  Je ne veux plus que tu te taises, que l’existence soit ponctuée de ces trop nombreuses phrases que l’on ne pense pas, qui ne font qu’engluer la vérité pour la rendre moins dangereuse. Je veux tous les dangers, pour peu qu’ils ne mentent pas, qu’ils s’affirment, nous élèvent et nous soulagent enfin. Nous permettent de nouveau de nous relever tête haute, le visage fier, tourné vers l’impossible lendemain, l’impassible futur.

« Non personne … Il ne vaut mieux pas. Je serais obligée de te désavouer, de tout nier … Et nous ne voulons pas cela. » affirme-t-elle du bout des lèvres, le timbre caressant d’une manipulation purement illusoire en filigrane. Ils ne sauront pas, ils ne se douteront jamais. Et s’ils le font, ils n’oseront intervenir. Son rictus s’agrandit, renoue avec les élans espiègles de sa nature, dissimulés derrière sa tasse de café chaud à moitié vide. Elle songe à cette interview en dehors des codes, comme tout ce qu’ils sont capables de créer ensemble depuis qu’ils se connaissent. Depuis Galway, depuis ce jour. Elle ne distingue plus aussi nettement les débuts de leur corruption à deux, de ces ravages projetés, paume contre paume. Son coude prend appui sur la table, son menton lové au fond de sa main. Sa tête opère un léger balancement au gré des mots qu’elle continue de prononcer à voix basse, la conspiration se ponctuant d’autres méfaits aux atours de divagations :
« C’est peut-être une idée que nous tenons-là … Pour notre projet au Royal Opera pourquoi pas. Il va forcément susciter des questions … Ils vont nous solliciter pour en savoir davantage, surtout toi. On pourrait les refuser tous, faire l’interview nous-même. Comme une confidence. On dirait ce qu’on veut, on tairait ce qu’on refuse de dire … Il n’y aurait qu’à poster notre commentaire filmé sur nos réseaux … Du journalisme à notre façon. Je ne suis pas sûre que Faulkner approuverait, mais l’idée est séduisante. »
Ses lèvres forment de ces « o » faussement inquisiteurs et outrés qu’elle arbore parfois, feignant d’être dérangée dans ses principes qui n’existent pas. Avec un soubresaut de plaisir, qui se révèle dans une rougeur légère sur ses joues blanches, elle se souvient de ses propres déboires. De cet homme plus vieux qu’elle avait su corrompre avec ses charmes d’adolescente, alors qu’elle n’avait pas encore atteint l’âge qu’ils estimaient nécessaire pour savoir si oui ou non, vous êtes à même de comprendre, d’appréhender, de savoir. Elle savait l’intensité de ses propres désirs à l’époque, cette manière caressante qu’il avait de la regarder, alors que, serrée dans son justaucorps noir qui soulignait sa silhouette de femme-enfant, il la détaillait avec trop d’insistance, tandis qu’elle déployait, à outrance peut-être, pour compenser la tendresse de son âge, les lignes de son corps. Elle savait son désir, sans avoir besoin de l’interroger. Elle imaginait déjà en jouer, du haut de ses quinze ans, au moins une fois, pour étancher cette soif qu’elle avait eu. Cette soif qui ne cessait de grandir dans son ventre depuis qu’elle avait goûté aux frissons des plaisirs de la chair, pour la première fois, quelques mois plus tôt. Il n’avait pas demandé son reste lorsqu’elle lui avait offert l’avidité de sa bouche, la finesse de ses cuisses où se lover, à l'abri des regards, dans des coulisses désertées et obscures. Mais il n’avait pas compris qu’elle le rejette ensuite, qu’elle l’ignore éhontément, avec une forme de fierté à l’intérieur, à l’idée d’avoir pu déranger l’ordre établi de la vie rangée d’un homme adulte, perclus de principes et d’obligations. Personne n’en avait jamais rien su. Il aurait eu trop honte, de seulement devoir l’admettre. Dire à sa femme, à ses collègues, qu’il avait dévoyé l’une de ses jeunes élèves sans aucune pudeur. Pire, qu’il aurait aimé recommencer. Il avait quitté son poste quelques semaines plus tard, et plus jamais leurs chemins ne s’étaient croisés.
« Pourquoi pas … Comme tu dis. » murmure-t-elle alors, du bout des lèvres, la réminiscence délectable des images du passé dans le fond de ses prunelles rieuses. A ce sujet-là non plus, elle sait qu’elle n’a pas besoin de lui mentir, de feindre une candeur dont elle est parfois dépourvue, une sensualité qui se plaît à enfreindre les règles de la bienséance depuis toujours. Plaisir déviant … Comme le sien … Comme le leur. Elle s’enorgueillit un peu lorsqu’il admet vouloir rester un peu, à ses côtés. Une forme de ravissement se peint sur ses traits fatigués.  
« On pourrait aller faire un tour dans les boutiques alentours pour trouver ta veste. Je suis sure que dans le Marais on pourrait trouver quelque chose. Je te vois bien avec du cuir, ça te va bien. Mais bicolor, ça pourrait être pas mal. Tu peux n’être ni sombre, ni sobre, sans pour autant te retrouver affublé d’un bombers rose poudré à paillettes. Quelque chose d’un peu asymétrique, ça serait bien … Et puis tu me dois un déshabillé, si mes souvenirs sont exacts. » Sourire dévastateur, ponctuant de ses ravages l’interstice qui s’ouvre, se fissure, sur le bois de la table. Prendre les tourments de la nuit, les rendre plus sourds, moins abyssaux. Dessiner une journée sans troubles, où la légèreté peut encore avoir une place s’ils le décident.

Les attentions se resserrent sur son écran de téléphone, qui semble vouloir rivaliser avec un projecteur défaillant de lumières blanchâtres. La proposition est lancée comme une évidence. Eleah ne songe pas aux conséquences, pas sur le coup en tout cas. Cela lui semble si naturel. Elle n’a pas peur, de ce qu’ils pourraient dire. Elle n’imagine de toute façon pas jusqu’où ils sont capables d’aller dans l’intrusion. Une forme de naïveté, qui s’arroge le droit de lui dicter sa conduite, et dont elle a eu la chance jusqu’à présent de ne subir que peu le revers. Il faut dire que malgré sa spontanéité, elle fait toujours preuve de précautions dans les mots qu’elle utilise. Tout est bon enfant et savamment maîtrisé, ne vise pas à éveiller les débats inutiles. C’est comme ça qu’elle a créé une forme de complicité virtuelle avec toute la communauté qui la suit, souvent depuis ses représentations avec la Royal Ballet. Elle postait beaucoup de photos des coulisses, des répétitions, donnait accès aux spectateurs à une intimité qui se dévoilait derrière la scène de ces grandes institutions auréolées de grandeur. Cela n’est pas tout à fait semblable avec James. Ils ne sont pas en terrain conquis. Tout au contraire, se sont des sables mouvants sous leurs pieds.
« Plus ou moins. Ça m’est égal je crois … Je n’ai pas honte de ce projet. Bien au contraire. Et puis ce n’est pas comme si on s’affichait dans une posture compromettante pour toi, ou pour moi. » Elle n’a pas honte, non. Mais il le sait déjà. « Hmm … Tu n’aurais pas dû me le dire, maintenant je saurais que c’est toi, le fameux @intothewilde95, qui poste des commentaires méprisants sur ces délicieux mets que j’ai l’habitude de prendre en photo. »
Elle voit toute la réserve qu’il déploie, tout ce que sa proposition semble susciter dans ses esprits. Elle ne distingue toujours pas réellement le problème, n’ayant jamais quant à elle été reconnue dans la rue, ou bien sollicitée dans la rue par des inconnus pour des autographes. Ce n’est ni son milieu, ni son univers. La danse n’intéresse qu’un cercle privilégié de particulier, qui, elle en est persuadée, n’affrontent pas les foules au dehors pour obtenir une signature sur un objet quelconque.
« Pourquoi pas ? Je n’ai rien à cacher. » affirme-t-elle en écho, persuadée d’être à l’abris de rumeurs, de faux-semblants, de raccourcis triviaux et injurieux. Ses yeux s’agrandissent un peu, se rassurent lorsqu’il lui tend la main, et qu’elle décide d’y apposer tranquillement sa paume. Elle l’interroge en silence, prise d’une curiosité délectable face à l’idée qu’elle voit passer au-devant de ses traits. Elle cesse de bouger, déroule ses doigts pour le laisser apposer la marque de son stylo au creux de sa paume. Elle lit à rebours, s’égaye d’un sourire énigmatique, parce qu’elle trouve l’idée excellente, suffisamment nébuleuse pour semer le trouble, sans pour autant les exposer totalement tous les deux. Eleah esquisse un rictus approbateur, déploie sa main sur la table, la positionne comme il faut, et la prend en photo sur son cellulaire en prenant un peu de hauteur avec son autre main. Elle arrange un peu le cliché, l’harmonise avec tous ces autres, qu’elle a posté auparavant. Le commentaire qui l’accompagne est aussi nébuleux que le reste. « Something will happen here. Keep in touch. » Rien de plus, rien de moins. Elle le tague sur la photo bien sûr, le but étant que sa communauté, autant que la sienne, s’interroge sur le cliché et qu’ils détournent tous leur attention des conséquences de l’interview. Consciencieusement, elle ferme l’application, et éteint carrément son téléphone. Elle ne veut pas être sollicitée en permanence, rivée à l’écran pour attendre les réactions d’inconnus dont elle n’a cure de l’opinion en réalité. Elle veut profiter du temps inconséquent qu’il leur reste à passer ensemble.
« Bon, on la trouve cette veste, ou on attend de décrépir ici ? » dit-elle, avec un air presque martial sur le visage, prête à braver le dehors, et tout ce que cela pourrait impliquer.

(c) DΛNDELION
Revenir en haut Aller en bas
avatar
MEMBRE

» Date d'inscription : 30/09/2016
» Messages : 492
» Avatar : Matthew Bellamy
» Âge : Trente six ans
» Schizophrénie : Nope.
() message posté Dim 18 Nov - 15:13 par James M. Wilde


« Tu es mon toujours ou tu ne l'es pas
Tu es ce velours si doux sous mes doigts
Et ce détour qui n'en finit pas
Oui, ce détour qui n'en finit pas
Je voudrais que ce séjour dans tes bras
Que tes caresses ne s'arrêtent pas
Je voudrais compter les jours sur tes doigts
Ou tu es mon amour ou tu ne l'es pas »

Eleah
& James




Demeurent dans ma tête les images pleines d’effroi où elle serait victime de cette vindicte qu’elle ne connaît pas. De ma propre trivialité, de leur façon de tout dénaturer, sous leur verve dégueulasse, de s’approprier une histoire, d’en faire un conte estropié pour les besoins d’un seul instant où il s’agira de faire vendre du papier, des clics, compter les notifications et les commentaires. Comme ces commentaires qui s’accumulent sur nos réseaux, à force de haine et de mépris, à mon égard, de jalousie et de détestation. Public antagoniste, presse aux abois, j’ai un rapport avec eux qu’on pourrait qualifier d’hystérique, nous nous désavouons mais nous ne pouvons cesser de nous chercher et de nous étreindre dans une passion mortifère. J’ai créé le personnage, ils l’ont hissé au rang de divinité, tour à tour encensée par leur euphorie malsaine, aussitôt conspuée pour la condamner à l’oubli. Et c’est ce à quoi nous avions consenti pendant des années, nous observant d’un bord à l’autre de l’Atlantique, à singer ce désamour dont nous n’étions pas entièrement constitué. J’ai toujours eu l’envie que mes pairs me reconnaissent sur le sol de la mère patrie, à défaut d’avoir vu mon talent salué par mon propre géniteur. Ils ont toujours voulu plus de moi que je ne souhaitais céder, nous nous sommes écharpés dans ce départ que personne n’avait réellement anticipé. J’ai disparu, puis arrosé de fiel tous ces spectateurs ébahis pour mieux m’en détourner, faire table rase de tout ce que nous avions su construire. Ils ne me l’ont jamais entièrement pardonné, je suis ce fils prodigue et peu reconnaissant des bienfaits que l’on m’accordât alors, l’engeance à détruire, que l’on ne peut s’empêcher de disséquer cependant pour en saisir l’essence. Je sais avoir manqué à une partie de la presse pour ces évidents scandales dont j’étais déjà au centre lorsque je débutais, l’on suivait mes aventures américaines comme l’on suit un feuilleton, en commentant tous les choix des personnages impliqués, leur souhaitant une souffrance que l’on aura pas vraiment à regarder. Puis ce fut l’oubli le temps de quelques années d’une dérive alanguie, je ne composais plus grand chose à LA, j’étais pourtant parfaitement intégré à un système que je haïssais. Ça aurait pu se terminer ainsi. Mon retour a relancé nos élans passionnés, et dernièrement le fait que d’éminents journaux aient reconnu notre album depuis qu’il fut présenté sur la scène du Royal Albert Hall n’arrange en rien notre rapport déviant. Toutes mes errances, cette mineure baisée il y a des années, les soirées du Viper où la came refluait dans mes veines et dans mes gestes, mes mots agressifs et pleins d’alcool, ma vindicte toujours acérée dès lors qu’il s’agissait des tabloïds, mon égocentrisme plus exacerbé que jamais, il ne se passe pas une semaine sans qu’ils en arrosent la toile. C’est si simple, si commode, maintenant que la grande ère du numérique rend n’importe quel crétin capable d’accoucher d’un soi-disant article quand il s’agit juste de quelques mots mal écrits à placer au rang des immondices. Si simple de jouer sur ces insultes qui sont le sel de mes saillies les plus acerbes. Si pratique pour me classer dans le grand camp de ces artistes dégénérés dont il faut absolument se prémunir. Alors je l’imagine, oui, je l’imagine perdue dans ce grand cirque au milieu des fauves, à combattre à mes côtés, malgré elle, la nuisance de ce poison qui peut rendre fou si l’on ne sait pas s’en garder. Combien de fois je me suis imaginé en tuer un de mes mains… Combien de fois ont-ils réussi à me faire dévoiler la violence d’une nature que je peine tant à contenir. Alors je la regarde, je soupèse ce sacrifice qu’elle offre sans même se rendre compte du prix qu’il lui faudra payer pour goûter seulement une once de tranquillité en s’associant ainsi à mon monde. Mais c’est un monde où elle a consenti à entrer dès qu’elle a mis un pied dans ce studio et que je me suis mis à jouer, quand ses gestes complétaient la musique, les harmonies sous ses arabesques, les serments tus au creux de ses mains. Sa tempe contre mon épaule, communion des sens, envers et endroit d’un futur que nous ne connaissions pas, pas encore comme aujourd’hui, mais où nous nous rendions déjà. Elle y a consenti, elle l’a souhaité, elle est entrée pour se mêler jusqu’à l’indécence de ce qui me constitue, les ongles dans la peau, les mots à l’ombre de mon cou. J’ai encore la pâleur de ses gémissements dans les veines. La décision ne m’appartient pas, dans ce monde elle est déjà. Elle est. Tout simplement. Prête à se glisser dans ces ombres qu’elle appelle, prête à les façonner à son tour, ma musique en corolle de sa posture. Ce n’est qu’accélérer ce qui serait advenu le jour du spectacle, ils auraient su, ils auraient vu. Ils verront sans doute rapidement, mais une part de moi cède difficilement cette parenthèse qui nous laisse en totale liberté, l’un dans l’autre, à nous graver sans l’entremise de ces indiscrétions à la violence si réelle qu’elle pourrait tout enlaidir, tout affadir. Après cela, tu ne pourras me désavouer, ça ne suffira pas, face à leurs certitudes, de te savoir entre mes doigts, qui froissent, abîment, salissent, autant qu’ils savent créer. Ils ne connaissent rien, des quelques délicatesses que j’ai su dérober, des moments les plus troublants, les maux qui tonnent dans ma tête. C’est déjà un miracle qu’ils continuent à épargner Ella, bien que nous fassions très attention à ne jamais évoquer les liens familiaux qui nous unissent, du moins dans la presse. Il faut dire que le parcours très appliqué de ma soeur ne les passionne pas, ils me croient complètement détaché d’elle, la rockstar incapable de s’arrêter une seule seconde pour admirer quelqu’un en dehors d’elle-même. J’accentue bien souvent cet égo qu’ils me reprochent, attirer toutes les lueurs acérées vers moi permet d’épargner tout ceux qui me sont chers, la petite clique du Viper en rang serré pour nous sauvegarder ensemble de toute attaque extérieure. En choisissant de dévier leurs traits agressifs, Eleah choisit d’appartenir à notre logique clanique, je ne sais trop si elle est consciente de ce qui peut s’y tramer, ce qu’ils ont sacrifié eux aussi en choisissant de me rejoindre et de me protéger. Je prends tous les coups, ils pansent les plaies, et parfois tombent sous le coup d’une maladresse ou d’une malfaisance. Je me souviens quand Kaitlyn sortait avec ce si gentil garçon, un peu trop gentil d’ailleurs pour notre monde noctambule, qui avait cru bon de se laisser interviewer par l’un de ces prédateurs. Ils n’en ont fait qu’une bouchée, imaginant les moeurs de Kait’ proche de celle des prostituées, demandant à ce type si normal ce que ça lui faisait d’imaginer sa fiancée dans le lit de James Wilde, quand il avait le dos tourné. Il a toujours eu le doute ensuite, peut-être que la rumeur a suffi, ou bien que Kaitlyn a très sottement avoué que c’était en effet arrivé une fois, mais il l’a ensuite regardée comme si elle était souillée. Plus rien n’a été comme avant entre eux après cela. J’imagine ce qu’ils trouveront pour s’attaquer à Eleah quand ils comprendront à quel point elle m’obsède, à quel point il m’est impossible de l’imaginer loin de moi, hors de cette vie qui la condamne en partie. J’aimerais croire tout ce qu’elle rêve, cette interview que nous pourrions être seuls à dessiner. L’idée m’a tellement séduit que je n’ai pu m’empêcher de commenter à rebours, alors que je traçais adroitement les lettres dans sa paume offerte :
_ Tu sais, ce que tu as évoqué tout à l’heure, cette interview à deux ? Ça me plaît. On pourrait s’interroger tour à tour, ça serait enfin ce que les gens que l’on intéresse réellement attendent je crois. Un peu de l’âme de ce spectacle. Juste ce qu’il faut pour les laisser avide de le découvrir. La vieille chouette s’en remettra. On aura qu’à lui dire que c’est de ma faute et elle se contentera de pincer ses lèvres ridées. Tu sais. Comme ça.
J’ai imité Faulkner, comme je me plais à le faire bien souvent. Et son murmure a troublé mes irrésolus plus encore, a appuyé ce sacrifice dans ma propre chair qui n’a pu s’empêcher de s’émouvoir à l’écho qu’elle donnait de mes élucubrations. L’imaginer dévoyer les corps, d’autres corps, des images déviantes en apanage de cette décision de me sauver. Je lui restitue sa main tout en penchant la tête pour la regarder photographier notre oeuvre. Je songe à cette veste, à l’imaginaire scénique qu’il me faudrait peindre pour accompagner la tournée. Deux couleurs. L’asymétrie qui m’est chère, j’ai déjà pas mal de vestes comme ça. Noir et blanc, ce serait l’idéal. Je suis apparu immaculé sur la scène du RAH, il faudrait que les tourments me gagnent et viennent envahir cette factice virginité.
_ Compromission. C’est toujours le mot quand on travaille avec moi, baby.
Je lui fais un sourire en coin, les mains croisées derrière la nuque, l’arrogance sur les lèvres, mais mes iris suivent attentivement tout ce qu’elle traficote sur son téléphone, crevant de découvrir la phrase qui accompagne la photographie. Lorsque l’alerte retentit, au milieu de toutes les autres, je récupère l’objet de mon mépris et navigue jusqu’à son profil, que j’ai déjà ajouté dans mes favoris, pour y lire son texte cryptique qui me fait murmurer :
_ Parfait. Ils vont devenir dingues avec ça.
Je commente rapidement à mon tour, prolongeant tous les doutes dans lesquels nous aimons tant nous baigner. Lueurs dérangeantes. “Really ? Keep your eyes peeled.” Le contre-feu est idéal, les plus passionnés s’empareront bientôt de tout ce que la phrase d’Eleah pourrait sous-tendre, les rêves prolifiques remplaceront les calomnies, et l’autre blondasse n’aura plus nulle part où se plaindre quand ses pleurnicheries ne nous concerneront plus. Je dépose une approbation toute numérique en appuyant sur le petit coeur immonde qui me fait apparaître tout en haut des premiers commentaires. Aimé par JMW. Je coupe notre arme de propagande et la range soigneusement dans la poche intérieure de ma veste :
_ IntoTheWild, BeWild, HandsomeAndWild. Ne me lance pas dans la guerre des pseudos, troller les réseaux est une part non négligeable de certaines de mes journées. Mais je vois que Madame est pressée. C’est l’idée de te trouver un déshabillé en cuir, ça. Pour aller avec ma veste…
Je me lève sur un haussement de sourcil enjôleur, puis règle nos consommations, ne convertissant pas les tarifs que je ne comprends pas à cause de cette monnaie européenne que nous n’avons jamais embrassée. J’arrondis, visiblement bien trop, vu le sourire appréciateur de la serveuse qui doit s’être fait deux jours de pourboire d’un seul coup. Au moins savent-ils faire le café ici, alors ça n’est pas une récompense usurpée. Je sors une clope aussitôt le seuil franchi, puis remets mes lunettes de soleil en place tandis que je la laisse me seconder et que nous arpentons une rue adjacente au hasard. Tout du moins est-ce mon cas :
_ C’est par là ton empire de la classe bobo ? Parce que je suis capable de flâner sans but et de me retrouver à l’autre bout d’un arrondissement sans le vouloir. Sinon il y a le chauffeur qui doit tourner et m’attendre quelque part. Mais je préfère marcher.
J’ai un léger rire sec dans l’air clément, parce que ce que je préfère c’est surtout le planter là sans qu’il ne le sache vraiment. Je ne lui donne pas la main, mais il y a dans notre démarche associée quelque chose qui trahit notre proximité. Je la regarde parfois, commente l’environnement, détendu, en vacances, satisfait de notre petite trouvaille qui doit émouvoir certains de nos admirateurs.
_ Tu as raison, il faut qu’elle soit en cuir. Pas ta combinaison, ma veste. Je veux du blanc et du noir. Ça leur rappellera le bon vieux temps quand je portais mes bretelles. Le bon vieux temps…
Il y a un accent amer lorsque j’emploie cet idiome, le temps ne me paraissant que passé, grisâtre, informe bien souvent quand il s’agit d’y chercher des souvenirs heureux, qui m’échappent aussitôt dans le tourbillon de colère que déclenchent certains échos, surtout lorsqu’ils me caressent en pleine conscience. Nous cheminons, je ne regarde plus où nous allons, je la suis, la complète, frôle son épaule, trace des volutes en expirant. C’est comme un alanguissement de mon allure, uniquement raccrochée à la sienne. J’aime les mèches de ses cheveux qui se soulèvent sur ses sourires, quand je lui dis n’importe quoi, l’écho se distille, je parle de l’air hagard d’un passant, cette langue étrangère nous permet des moqueries sans même avoir besoin de nous lancer dans des conciliabules. Une porte cochère, elle s’ouvre sur quelqu’un, ma main s’abat sur sa taille, l’entraîne, en plein milieu d’une phrase. Une phrase qui ne sert à rien, à rien. Je crois que je disais qu’il n’y avait pas que moi qui avais un goût déplorable en matière d’imprimés moches, à moins que nous ne nous soyons arrêtés devant la devanture d’un magasin de lingerie. Je ne sais plus, je perds le fil, l’envie est brutale, je l’emmène dans la violence d’une seconde, pousse la porte, la laisse se refermer. Il y a des pavés sous nos pieds, ça doit être la cour intérieure de plusieurs immeubles. Je la presse, contre un mur, si nu et austère. Si nu. Mes doigts referment toujours leur possessivité sur sa taille lorsque je l’embrasse, sans douceur, sans préambule. L’urgence sous les lèvres, l’air qui manque, la dernière escapade de la parenthèse qui s’étire entre nos bras qui se déjouent. Quelqu’un passe son chemin, il fait sans doute mine de ne pas regarder ce couple qui s’étreint, à la faveur d’un jour qui ne maquille rien. Un couple anonyme lui aussi. Je me recule, juste un peu, pour la regarder, mon autre main joue avec les cheveux qui se déroulent sur sa nuque.
_ Allons te trouver un déshabillé, et des mules, des mules ridicules pour aller avec. Et je viendrai te reluquer dans la cabine, histoire de voir combien de temps ils mettent pour nous foutre dehors.
Je pose mon front sur le sien, comme un hommage, en décalage avec les mots que je prononce, qui masquent ceux que je ne dis pas, cette envie de rentrer qui s’amenuise, terrorise l’onirisme du détour. Nos pas à l’arrêt. Mes doigts cherchent les siens. Ma respiration reparaît plus régulière. Mon murmure est détaché :
_ Ce type dans la rue, dont on s’est moqués, tu crois qu’il doit aller quelque part lui aussi ? On doit tous aller quelque part… Toi et moi, on ne fait pas exception. Mais on ne sait pas encore où. Hormis dans des putains de magasins visiblement.
Ma bouche gracie sa pommette d’un baiser tendre et je l’emmène vers l’extérieur, la lumière me paraît si crue, violente tout à coup, j’ai laissé ma main dans la sienne, et le Marais ouvre ses rues plus bondées et colorées. C’est là que Gregory me traîne à chaque fois, je reconnais une boutique américaine, où l’on prend certains de nos t-shirts, All Saints et ses coloris bruts. Il n’y a presque personne, l’espace est trop glacé pour que les gens s’y arrêtent, les proportions bien plus grandes qu’alentours, les quelques marches nous entraînent à des rayonnages où le cuir est en effet roi. Possible que ma sempiternelle veste vienne de là. Considération bientôt confirmée par une vendeuse qui s’écrie en français : “Oh mais vous portez la collection 2014 !”. Phrase que je ne comprends absolument pas, tandis que je lui jette un regard par dessus la monture de mes lunettes, tout en disant à Eleah très rapidement dans mon anglais plein de fièvre :
_ Si elle se ramène avec tout un tas de trucs à me faire essayer, je me tire. Et n’essaye même pas de lui parler français pour lui souffler de jouer à la poupée avec moi. Je te surveille.
Revenir en haut Aller en bas
avatar
MEMBRE

» Date d'inscription : 24/02/2018
» Messages : 855
» Pseudo : (m.)
» Avatar : jenna-louise coleman
» Âge : trente-ans.
() message posté Lun 19 Nov - 12:11 par Eleah O'Dalaigh
ET CE DÉTOUR
QUI N'EN FINIT PAS
james & eleah

« I'm gonna swing from the chandelier, I'm gonna live like tomorrow doesn't exist. Like it doesn't exist.  I'm gonna fly like a bird through the night, feel my tears as they dry, Keep my glass full until morning light, 'cause I'm just holding on for tonight. »
Le devant de la scène. Cette scène médiatique, dont elle a toujours abjuré les contours, indigne d’apparaître sous les projecteurs trop aveuglants quand une partie de sa nature préférait se replier derrière des fards plus rassurants.  Tout au long de sa carrière, Eleah a toujours été frileuse à l’idée de se confier aux journalistes, même à ceux qui auraient pu la mener plus loin et plus vite, la placer sur un piédestal où elle aurait oublié tout de cette réalité qui ne peut s’empêcher de critiquer, même lorsque l’on frôle l’excellence. Milieu impitoyable, milieu désolant. Plusieurs fois des magazines l’ont sollicitée, après une représentation, pour obtenir un entretien avec elle, poster des clichés qui auraient fait d’elle le visage de marques luxueuses, qu’elle ne se serait jamais permise de seulement porter au quotidien tant ces accessoires-là étaient si loin de la modestie de son éducation. Elle a toujours refusé ces projet-là, soucieuse de ne s’adonner qu’à cet art qui est le sien, d’aller toujours plus loin que les barrières que son corps savait lui imposer. Elle ne voulait pas devenir de ces danseuses populaires, qui n’ont plus besoin de briller dans leur pratique puisqu’elles ont une popularité qui leur permet d’enchaîner les projets sans jamais reprendre leur souffle. Elle n’aspirait pas à tout cela, pas avant, ni même maintenant. Ce sont des ambitions qui ne lui évoquent rien de détestable, mais rien de fascinant non plus. Elle n’a jamais songé à ce que pourrait être son existence, si elle devenait de ces personnalités publiques dont on traque l’image et l’intimité pour se repaître de détails sordides. Il y aura de quoi faire, si seulement on se penchait un peu plus sur son cas pour l’étudier. Mais une telle démarche, digne d’un enquêteur d’une curiosité malsaine, ne lui évoque rien de particulier pour l’heure. Qui pourrait éprouver un intérêt à fouiller le passé pour traîner dans la boue, la fange, le sang coagulé et les larmes asséchées ? Aucune personne d’esprit ne s’y attarderait. Ce sont là des intentions qui lui semblent improbables, invraisemblables même. La candeur d’une ignorance, en filigrane de sa peau blanche. Elle est persuadée de ne pas les intéresser à ce point-là, même avec James à ses côtés. Une fille parmi tant d’autres, une silhouette à côté de laquelle s’incarner. Elle ne doit pas être la première, qu’il projette ainsi à ses côtés. Elle n’en sait rien en réalité, n’ayant pas poussé le vice à fouiller elle-même dans les débâcles de son passé pour y trouver des injures, des scandales. Elle a confiance. En lui, en leur projet, en ce qu’ils sont, sous-couverts de ces jugements extérieurs qui ne les atteignent pas tant qu’ils sont là pour faire rempart ensemble. Elle n’est pas comme Arthur, à traquer les signes qui pourraient le placer au rang de la sainteté des connards. Elle sait ce qu’il est. Le plus beau … le plus laid. Il n’y a de choses à cacher que lorsque l’on décide de voir des secrets immondes, et indicibles, là où il n’y a en réalité qu’une nature humaine, qui se cache, qui se traîne, qui fait ce qu’elle peut pour seulement survivre. Elle sait ce que cela demande, d’être quelqu’un d’autre. Et elle ne peut pas lui demander de mentir davantage, de faire de leur collaboration de ces alliances que l’on ne nomme pas, comme si on en avait honte. Elle n’a pas honte. Bien au contraire, elle veut que tous autant qu’ils sont, ils s’irradient, voient ce dont ils sont capables, lorsqu’ils se projettent ensemble. Qu’ils soient les témoins acariâtres et infidèles de la beauté triviale de leurs harmonies, en quinconces. Que pourrait-il y avoir d’autre, que cet intérêt pour le projet qu’ils tracent ? Que sont deux entités à part entières quand on peut n’en dépeindre qu’une seule, artistique et improbable ? Que sont deux entités, même à la réputation tapageuse, quand il y a tant d’absolus à frôler ? Alors Eleah se rassure, ne voit pas le mal dans sa proposition, ni même les conséquences. Elle est prête à toutes les affronter. Elle n’a cure de ce qu’ils pense, tant qu’il n’est pas là pour la désavouer lui-même, la traîner dans cette boue qu’ils auront su remuer eux-mêmes. Elle n’a pas peur des autres, tant qu’il est là, qu’il reste là. C’est la promesse qu’il lui a faite, qu’elle prête à honorer en retour, même si cela doit éclabousser de troubles cette image si délicate qu’elle s’est efforcée de construire, au fil des années, au gré d’apparition discrètes, de collaborations mesurées et d’images savamment maîtrisées. Elle s’en est plutôt bien sortie jusqu’alors, suscitant davantage la sympathie que la haine. Oh bien sûr il y eut des critiques plus cinglantes, parce qu’il y en a toujours, et qu’on ne peut décemment y échapper en permanence. Mais cela n’était là que des discours minimes, par rapport à tout le reste. Le public du Royal Opera est d’une rare exigence. Une exigence qui aime la régularité et le perfectionnisme, qui admire l’excellence, la porte aux nues pour mieux enterrer la médiocrité. Elle n’a jamais failli à leurs espérances. Et James non plus, elle en est persuadée. Lorsqu’il est sur scène il devient autre, il devient lui. Il suppure de ce perfectionnisme qui se débride sur scène, qui explose, et se révèle dans toute sa magnificence. Derrière sa silhouette tapageuse, derrière le personnage haut en couleurs, il y a toujours cette rigueur en filigrane, qui rejoint presque la folie. Cette rigueur qui le rend digne, dont elle veut être l’égale lorsqu’ils s’épanouiront ensemble, sur scène, et qu’ils les aveugleront tous. Alors elle n’a pas peur, du reste. De cette déliquescence qui apparaît une fois les projecteurs éteints, de ces hystériques qui crient et adulent une entité qu’elles ne connaissent pas, de ces déboires qui coulent à flot et suivent la ligne droite et poudreuse de la désespérance. Elle n’a pas peur, non. Avoir peur aujourd’hui, ce serait renier tout ce lien qu’ils ont su dessiner dans l’onirisme de la nuit. Ce serait le pire des blâmes qu’elle pourrait lui imposer. Pire qu’une trahison, qu’une infidélité ou qu’une injure. C’est le plus bel hommage qu’elle puisse lui faire : être là, dans les bons jours, mais aussi et surtout les plus mauvais. Ceux sans fins, qui ne se ponctuent que par une chute. Ceux dont on ne se relève pas si personne n’est là pour nous tendre la main et nous tirer vers le haut, sur ces deux pieds qui ont parfois tant de mal à demeurer ancrés dans le sol.
« Tu n’es pas obligé d’endosser les fautes tout seul à chaque fois tu sais. C’est une bonne idée qu’on a là. Loin des habitudes d’une institution comme le Royal Opera, qui est très traditionnel dans sa manière de communiquer … Ce serait un bon en avant pour eux. Une projection dans un univers virtuel, auquel ils consentent peu à peu … Mais de façon si timorée que cela en est parfois risible. Faulkner sait que nous avons des idées aux antipodes … Mais je crois que sous ses airs pincés, elle apprécie le changement, ces souffles de jeunesse que l’on porte sur une instruction vieillissante. Elle montrera son désaccord bien sûr, mais elle ne nous brimera pas … Pourquoi aurait-elle consenti à nous laisser monter sur scène, surtout à une date pareille, si son intention était de nous discréditer ? On verra ça ensemble. L’interview … Et ses retombées, s’il y en a. »
Elle rit à cette imitation qu’il fait de Faulkner, presque semblable en réalité. Des paroles empreintes de sens, sous couvert d’une frivolité qui s’étale et se greffe entre leurs deux silhouettes. Elle aime ces échanges-là, qui mordorent la nuit de lueurs nouvelles, changeantes, moins terrifiantes aussi peut-être.  Le jour apparaît moins lourd, chargé de ces perspectives qu’ils sont capables d’imaginer même s’ils savent qu’à rebours, elles les terrifieront plus qu’ils ne l’imaginent. Compromis, compromission. Elle songe à ces deux termes, comme si au fond ils fonctionnaient ensemble. Il ne sait pas encore, toutes les rigueurs qu’elle est capable d’avoir avant de fouler le parquet d’une scène. La cohabitation de leurs deux univers ne sera peut-être pas si simple, puisqu’il faut là aussi faire confiance. La laisser incarner ses compositions comme elle en aura envie, sans brimer ses idées et la vision qu’elle pourra avoir des choses. Elle est prête à se compromettre jusqu’à un point de non-retour, mais compromettre ses créations, y apposer des compromis qui ne feraient créer que de la frustration, cela elle ne pourra pas. Mais elle ne songe pour l’heure pas à un désaccord, tant ils semblent spontanément sur la même longueur d’ondes.
« Compromission d’accord. Mais compromis, peut-être pas. »
Son regard se fait plus caressant, projette ses intentions jusqu’à lui. L’échange dévie, serpente jusqu’aux territoires inviolés de leurs entités virtuelles. La rigueur d’Eleah se met en place jusque dans sa manière d’arranger la photographie, d’harmoniser les filtres de couleurs et les contrastes de lumière pour que cela ne jure pas avec l’ensemble. La phrase qui ponctue l’image est soigneusement orthographiée, avec un point où il faut, sans espace superflus. Une typographie étudiée, pour se raccorder à une idée plus grande. Une attention qui contraste largement avec le désintérêt dont elle semble vouloir faire preuve pour son cellulaire, une fois l’image postée. Les répercussions ne l’intéressent pas, tout au plus éprouve-t-elle de la curiosité à l’idée de savoir si oui ou non cela détournera l’attention des gens du scandale que James vient de créer lors de l’émission de radio. Le smartphone git désormais au fond de son sac. Elle n’en a cure. Plus rien ne compte. Plus rien n’attire son attention, si ce n’est cette fin d’après-midi frivole qui s’annonce. L’enthousiasme se cheville de nouveau à son corps, les stigmates de la nuit s’éloignent. Une partie de son personnage reparaît en grandes pompes, laissant tomber la paresse derrière laquelle il s’était reclus jusqu’alors.  
« Mais j’ai déjà un déshabillé en cuir, pour qui tu me prends ? Je ne le réserve que pour les grandes occasions … »
Son sourire est ravageur lorsque promptement elle se lève, glisse son perfecto en cuir noir sur ses épaules frêles. Elle époussète son jean dans un mouvement distingué, arrange une mèche hirsute de sa coiffure résolument faussement disciplinée (un concept à élucider). Elle ne pousse pas le vice jusqu’à mettre ses lunettes vintages sur le bout de son nez, pour qu’ils se retrouvent entièrement assortis. Le temps est grisâtre au dehors, comme souvent dans les rues parisiennes. Ils s’aventurent à l’extérieur, silhouettes parées d’une décontraction entièrement factice, quand la tension et les retombées de la nuit mirent des envies incertaines dans ses prunelles noires. Elle a envie de le toucher, de glisser ses doigts au creux de sa paume, de fureter jusqu’à la courbure de sa nuque pour se rappeler le parfum dont le tee-shirt qu’elle lui a emprunté est déjà imprégné. Mais brusquement elle songe, à ces passants qui les contournent, à ces inconnus qui dévient de leur route pour ne pas les bousculer. Ces inconnus, au pas pressé et vindicatif, peu souriants ou rêveurs. Ces inconnus pour eux, qui pourraient le reconnaître. James Wilde, et ses attitudes tapageuses, dont la jolie chroniqueuse de Virgin radio vient de faire les frais. Dans ce groupe d’adolescente, qu’ils viennent de croiser, il y en a peut-être qui sauront mettre une identité sur son visage, ou un visage sur une identité. Le doute s’installe, venin perfide. Ses envies deviennent de ces secrets que l’on garde tapis au fond de son crâne, qui suppurent par tous les pores de la peau, mais que l’on ne murmure pas à voix haute, par crainte de les voir se dissoudre entre les doigts repliés. Son sourire s’étiole, devient plus confus et songeur, le temps que la simplicité de la conversation reprenne avec un naturel confondant, que les alentours se brouillent, et qu’il n’y ait plus que lui, et les contours évanescents de leur sphère. Elle rit, elle surenchérit. Elle ne masque rien, si ce n’est ces attentions qu’elle a envie d’avoir, mais qui demeurent irrémédiablement mutiques alors qu’ils cheminent, sous les yeux, sous les regards, de beaucoup d’entités qui ne doivent pas les voir en réalité.
« Tu ne cherches qu’une seule veste ? Il t’en faudrait peut-être deux. Une bicolore, blanche et noire. Et une autre, peut-être bi matière, pour changer ? C’est par là, je crois qu’on devrait trouver notre bonheur dans ce quartier-là. Le bon vieux temps … Fais attention trésor, tu commences à parler comme un petit vieux. Ça devait être charmant les bretelles sur toi. Je n’ai pas encore poussé le vice en trainant sur le net pour dégotter des photos de ta jeunesse, mais maintenant que tu me parles de bretelles … ça me tente assez. Je suis sure que tu étais du style à te teindre les cheveux avec des couleurs ravageuses. Genre vert … Ou bleu électrique. » Elle l’interroge du regard, hausse un sourcil inquisiteur et s’aperçoit très vite qu’elle n’est pas tombée très loin de la vérité. Elle poursuit en riant, un brin moqueur : « J’en étais sure. Vert alors ? Ou bleu ? »
La frivolité s’engage, se poursuit, périclite enfin. Jusqu’à cette interruption qu’il opère, qui lui fait pousser un petit cri de surprise, parce qu’elle était en train de parler, de déployer toute une gestuelle aérienne autour d’elle pour étayer ses propos, leurs moqueries, leur façon un peu cinglante de percevoir le monde aussi. Son cœur rate un battement sous la surprise, fait une envolée lyrique dans sa poitrine. La bouche qui s’appose, s’impose. Ses épaules et le reste de son corps entièrement contractés au début, qui se détend peu à peu, sous la ferveur de l’élan interdit. Ses paupières balbutient un peu, perdent le fil de leurs exigences. Ce qu’ils étaient en train de dire, ce qu’ils s’efforçaient de démontrer, elle oublie tout le temps d’une mutique seconde, caressant du bout des doigts les cheveux sur l’arrière de sa nuque. Un long soupire remplit ses poumons, fait se soulever sa poitrine. Une forme de candeur se peint sur ses traits diaphanes. Son sourire est moins éloquent, les accentuations des traits de caractère se meurent pour laisser place à cette fragilité délicate qui transite, de lui à elle, d’elle à lui. Elle rit de sa première phrase, ne peut s’empêcher de songer à la seconde, à rebours, et de lui accorder toute son importance, au-delà de toute frivolité. La caresse sur sa nuque se fait plus appuyée, ponctue la résolution des mots dont elle le gracie, sure enfin, quasiment persuadée, que c’est là la seule chose qui compte, et dont ils ne doivent pas avoir peur.

« Qu’importe la destination … On va tous au même endroit, à la fin … ce qui compte, c’est le chemin que l’on décide d’emprunter. C’est le trajet que l’on trace, les chemins qu’on emprunte. Le où n’a pas d’importance … Le où … Il n’est prévisible que pour ceux qui ne croient plus en rien. Nous on est libres … libres et incertains. On ne sait pas où on va, pas exactement en tout cas, et c’est pour ça que c’est merveilleux. Il n’y a ni fin, ni but, à une liberté sans brides. » Elle embrasse la ligne de sa mâchoire, arbore de ces sourires presque tendres qu’elle peut avoir, parfois, et qui font mirer des lueurs différentes dans ses prunelles chocolat. Elle mord sa lèvre inférieure, ajoute une fois le trouble passé : « Des mules avec un petit pompon, et un déshabillé qui réhausse éhontément les seins, ça me ferait rêver. Rose poudré. Quelque chose de totalement cucul et cliché. Il faudra que je glousse très fort dans la cabine, si l’on veut faire rougir un peu la jolie vendeuse, et la faire hésiter longuement avant de nous interrompre. Tu penses qu’ils pousseraient l’audace en nous envoyant le grand gaillard de la sécurité ? »

Ils repartent, font imploser les secrets de leur proximité illusoire, reparaissent sur le devant du trottoir, presque inchangés, retenus l’un à l’autre par le bout de ces doigts qui demeurent accrochés, trahissant le trouble, évoquant le doute. Le temple du cuir se dévoile, embaume les narines d’une odeur de peau tannée et de vêtement neuf. Il y en a partout, des étalages entiers, sur deux étages au moins, à perte de vue. Une vendeuse les accueille du bout des lèvres, affairée avec d’autres clients qui sont en train de passer en caisse. Eleah a le nez en l’air, essaie déjà de repérer quelque chose qui pourrait répondre à ses envies. La vérité c’est qu’elle se perd très vite, dans les rayonnages, dans les modèles qu’elle trouve tous attrayants à leur manière. Elle adore le cuir, ces vestes qui savent s’accorder et connoter toutes les tenues. Elle en a plusieurs chez elle. Une noire, une bordeau, une en daim, et même une en cuir bleu pétrole.

« Tu auras beau me surveiller, si tu ne comprends rien à ce que je dis, cela ne te sera d’aucun secours. » lui glisse-t-elle à voix basse, juste avant que la vendeuse ne les interrompe, et ne les gratifie de son amabilité outrancière de commerçante. Eleah est enchantée. Ce sont des personnalités qui en général l’amusent beaucoup, surtout lorsqu’elles sont confrontés à des carcatères renfrognés comme celui de James, juste à côté.
- Bonjour meudame. Ecoutey, nous cherchons quelque chôse d’assey preycis. Est-ce que vous auriez … Une jacket … Une veyste plutôt … with … Bicolore. With … Du blanc, et du noir, pourquoi pas ? En cuir bien sûr.
- Oh mais bien sûr ! je vais avoir tout à fait – mais tout à fait ! – votre bonheur. Venez par ici. Allez en cabine directement, je vous apporte ce qu’il faut ! Oh j’ai plusieurs modèles vous savez, une avec des formes géométriques, et un modèle de l’an dernier, assez asymétrique ! Si c’est pour monsieur … une taille S devrait convenir. M peut-être. Je vous rapporte tout cela !
- C’est parfay. Oh et tant que vous y êtes, j’ai repérey ce pantalon, en entrant … Yes, this one. Celui en cuir rouge. Est-ce que vous l’auriez en taille … Elle se recule, avise James du regard, de bas en haut, en s’arrêtant sur la largeur de ses hanches.  Twenty-six. He is so skinny … Heu … How did you say ? Du … 36 s’il vous plaît, une taille fine. C’est pour lui too.
- Oh ne vous inquiétez pas, je m’en occupe. N’hésitez à regarder si autre chose vous plaît !
- Alors, chêri, est-ce qu’autre chôse te play ? » lui demande-t-elle, joueuse, l’accent français roulant sur sa langue en écorchant adorablement certaines syllabes au passage. Elle rit un peu, encore, saisit sa main pour l’entraîner vers les cabines d’essayages.
« Allez viens par-là trésor, on a intérêt à être efficaces si on ne veut pas faire un remake du mumpet show. » Elle pose ses mains dans le bas de son dos et le pousse vers l’intérieur de la cabine, en refermant le rideau derrière lui dans un geste martial. Une minute plus tard, la vendeuse revient avec les bras chargés de vestes et autres accessoires improbables. Elle repère notamment du coin de l’œil une veste en cuir jaune moutarde. Eleah la planque d’emblée, en cas où James la verrait, et la trouverait plus affriolante que toutes les autres, alors qu’elle est clairement immonde.  
« Tiens, essaie ça. Et puis ça aussi ! Tu montres au fur et à mesure d’accord ? Je ne veux pas être responsable d’une cacophonie vestimentaire. »
Par-dessus le rideau, elle lui balance une veste bicolore en cuir noir et blanc, puis suit rapidement le pantalon en cuir rouge foncé sur lequel elle a louché directement en entrant. Elle serait presque tentée de l’essayer directement pour elle-même.
« N’hésitez pas à me solliciter si les tailles ne vont pas !
- Mêrci, vous êtes adorâble ! répond-t-elle, en assurant à la vendeuse qu’ils n’hésiteront pas à l’appeler si besoin.
Elle disparaît le temps d’accueillir d’autres clients qui viennent de faire leur apparition dans l’entrée, laissant Eleah derrière le rideau fermé, déjà prompte à voir le résultat de leurs trouvailles.
« Faut pas que ce soit trop grand hein. Sinon tu vas ressembler à un bibendum, et c’est pas du tout du tout sexy. Le pantalon il faut bien qu’il moule ton … » Elle baisse d’un ton, apparaît dans l’entrebâillement du rideau qu’elle vient de créer. « Ton joli cul. Ah, j’aime bien la veste. C’est pas mal du tout. » L’approbation est entière. L’éloquence de son regard plus encore.
(c) DΛNDELION
Revenir en haut Aller en bas
avatar
MEMBRE

» Date d'inscription : 30/09/2016
» Messages : 492
» Avatar : Matthew Bellamy
» Âge : Trente six ans
» Schizophrénie : Nope.
() message posté Mar 20 Nov - 14:40 par James M. Wilde


« Tu es mon toujours ou tu ne l'es pas
Tu es ce velours si doux sous mes doigts
Et ce détour qui n'en finit pas
Oui, ce détour qui n'en finit pas
Je voudrais que ce séjour dans tes bras
Que tes caresses ne s'arrêtent pas
Je voudrais compter les jours sur tes doigts
Ou tu es mon amour ou tu ne l'es pas »

Eleah
& James




Un sourire sibyllin qui s’égare, les yeux approfondis par la portée des mots, allongée par ce ton qu’elle emploie pour les distiller dans l’échange. Les mots qui nous caractérisent peut-être le mieux. Compromission d’accord. Mais compromis, peut-être pas. Car nous ne sommes ni l’un ni l’autre des êtres d’entre deux dès lors qu’il s’agit de notre créativité, ce milieu professionnel qui nous exalte, nous laisse exulter une part de nous si brutale qu’elle ne pourrait souffrir d’être policée dans les tractations d’une collaboration. Je n’ai jamais rien négocié, c’est ce qui m’a valu bon nombre de fois d’être boudé par des producteurs moins compréhensifs que Moira. J’ai frôlé cette damnatio memoriae que les artistes les plus intransigeants et les plus bornés encourent dès lors qu’il faut discuter d’un univers artistique autour d’une table. Le disséquer et s’en approprier l’âme. Et la déformer à loisirs pour la prostituer. Qu’elle rapporte, qu’elle inonde les ondes de sa médiocrité, dénominateur commun pour demeurer en haut des charts. Sauf que je ne comprends pas ce mot-là, compromis, je ne peux le souffrir accolé à mon oeuvre, ma musique est quelque chose d’absolu et si ceux avec qui je travaille ne la comprennent pas ainsi, ne la ressentent pas dans la violence qu’elle porte, dans l’émotivité crue qu’elle susurre, alors il me suffit de rompre tout accord, d’étouffer toute discussion. Et je sais qu’elle est comme moi, qu’elle porte cet absolu dans ses veines, chorégraphiant l’indicible pour le rendre âpre et brutal, doux et corrompu, tel qu’il doit être au moment où elle décide de l’incarner. Voilà pourquoi j’ai voulu que ce soit elle, sur scène, et pas quelqu’un qui aurait servi de réceptacle à nos effroyables exigences. J’ai voulu qu’elle soit là, avec toute sa candeur, toute sa ferveur, qu’elle s’approprie les harmonies versées dans son corps pour les rendre sublimes, qu’elle les complète, qu’elle les scarifie sur son épiderme exposé sur la scène, qu’il n’y ait justement aucun compromis possible, entre tout ce que je jouais, et ce qu’elle rêvait au même instant. Nos natures accordées, trivialement enchâssées sur les planches, il ne peut y avoir que cela. Deux univers reliés, sans que l’un ou l’autre n’ait à rompre sous le poids de contradictions impossibles. Une compromission entière, parce que je sais que les notes évolueront sur son corps. J’ai commencé à réécrire l’ensemble des morceaux, mais tant qu’elle ne danse pas la musique, je ne peux la coucher tout à fait sur la partition, ce serait enfermer son essence dans des notes, quand je souhaite la peindre sur l’instant. Ce détail-là ne plaît guère à Faulkner. Où sont les tablatures monsieur Wilde, les tablatures pour l’orchestre. Car le monde de nos spectacles millimétrés ne souffre pas l’improvisation, imprévisible outrage dans un décor plein de carcans. Sauf que c’est exactement ce que je souhaite, les carcans éventrés, sous mes doigts, à la seconde où elle dansera. Elle dansera pour moi ce soir-là, plus que jamais. Et je jouerai pour elle, je jouerai pour toi. Voilà pourquoi mes humeurs dans les quelques rencontres avec le Royal Ballet ont été particulièrement bienveillantes, car je suis d’accord sur tout quand je continue de rêver l’instant où nous nous dévoilerons. Je pense qu’Eleah l’a aisément compris, j’ai fini par distribuer une ébauche aux musiciens, avant de dire doucement “Vous suivrez le piano, vous avez l’habitude de toute façon”. Cette ligne absente, le piano écrit dans ma tête, réécrit sous mes doigts dès que je la touche, dès que je la frôle. Je finirai bien par consentir à donner quelque chose de faussement clair, pour bafouer la ligne dès lors qu’il s’agira de nous élancer dans la transe d’un seul instant. Un seul instant qui devra être parfait. Aucun compromis. Aucun. Des faux semblants uniquement.

Alors que nous sommes dans la rue, je songe à l’interview qui nous permettrait d’expérimenter justement cette alliance qui nous caractérise, communion d’esprit qui s’est faite immédiatement sans qu’aucun de nous ne l’ait préméditée. Si nous le faisons, ou plutôt quand nous le ferons, je lui donnerai carte blanche, aucune question préparée, un échange sans filet, sans barrière, elle pourra tout oser. Moi aussi. Sans doute qu’il ne faudra pas l’exposer ainsi à Faulkner.
_ Tu avertiras notre vieille chouette favorite pour l’interview, en rentrant, hein ? Et bien sûr… Tu me poseras les questions que tu veux. Je ferai pareil avec toi. Sinon ça n’a aucun intérêt. Je pense que d’ici quelques heures, quand elle saura ce que je me suis permis en direct, je serai persona non grata pour quelques semaines…
Ce même sourire, la compromission qui la frôle, qu’elle embrasse depuis le début, elle me compromet moi aussi, m’arrache à des habitudes que j’abandonne sans même le remarquer. Revenir sur une scène classique, dépouillé de mes apparats de rockeur excentrique, c’est tout ce à quoi j’ai un jour renoncé, après ce dernier été à la Royal Academy. Ce tout dernier été, où j’ai été seul sur une scène, avec ma musique et l’orchestre. Le destin renié qui aurait pu m’accueillir, faire de moi quelqu’un que l’on aurait apprécié, salué pour autre chose que ses fréquents égarements. Mais sans doute qu’alors, nous n’aurions pas su nous croiser. Et que la frivolité de cet après-midi n’aurait su exister, pas comme ça, pas ainsi, quand elle se perd dans ses pensées, et que je lui vole de ces instants muets sans dissimuler mes oeillades. Je ne lui pose pas de question, mais je devine aisément d’où vient la contracture qui se dessine dans ses épaules, tandis qu’elle prend mesure de ces regards qui nous frôlent, nous devinent, nous reconnaissent peut-être. Saisissent de nous un moment qui ne devrait pas leur appartenir. Certains jours, je ne me rends plus compte et les ignore sans avoir même à me forcer, rares sont ceux qui osent vraiment interrompre quelqu’un lorsqu’il semble entièrement pris par ses réflexions ou l’objet de sa destination. C’est comme se jeter sous les roues d’un véhicule en marche. D’autres fois, ils me semblent trop nombreux, ma respiration se comprime, j’ai l’impression de me retrouver enfermé dans cette foule, ma claustrophobie devenant presque palpable, affichée sur ma gueule qui se trouble. Il ne vaut mieux pas me demander si je suis James Wilde dans ces moments-là, ni tenter de me prendre en photo. Je pense que les paparazzi ont perdu ma trace depuis la sortie du studio, ne restent que les importuns qui n’appartiennent pas à notre sphère. Alors je la tire de cette angoisse, dessine des moqueries, laisse la conversation m’échapper et me détend plus encore en la voyant s’extraire des idées qui l’emportaient trop loin de moi :
_ Peut-être. J’en prends une dizaine d’un modèle d’habitude, alors pourquoi pas alterner. Il faudrait des motifs que les gars ne me reprocheront pas dans les dix années à venir, car de fait, il va falloir qu’ils soient assortis. Et je parle comme quelqu’un qui a beaucoup d’expérience mais qui reste éminemment jeune malgré tout. Combien de minets crevés d’overdose bien avant moi, hein ? Je suis un survivant. J’adorais mes bretelles. Au départ je les ai surtout portées parce qu’on ne parvenait plus à faire tenir mon falzard sur ma carcasse. A croire que j’aimais pas la bouffe américaine.
Et que l’overdose avait été si proche alors que justement je ne pouvais plus rien avaler. Il a fallu remplumer mes allures de cadavres, et trouver des accessoires qui me donnent une matérialité moins… fantomatique. Elle disserte sur mes couleurs de cheveux et je lui réponds par sourire en coin qui confirme ses questionnements. Son rire fait naître le mien :
_ Attends que je me souvienne de l’ordre, il y a eu… bleu, puis rouge, et rose quand je me suis gourré. Puis j’ai hésité avec vert, mais j’ai choisi noir. Noir j’aimais bien. J’ai fini par laisser comme ça.
Je désigne mes cheveux en bataille dans leur colori naturel avant que l’idée de l’étreindre ne fraye son urgence dans mon ventre et ravage tous mes muscles. Découvrir sa stupeur entre mes mains, toute cette contraction qu’elle finit par abandonner parce que nos corps se reconnaissent, c’est une émotion que je chéris et que je laisse envahir mes pensées. Elle les occupe toutes, nos soupirs s’échangent et je la considère comme si je la voyais pour la première fois depuis une éternité. Avoir dérobé tous les égards à la faveur d’un monde froid semble me peser bien plus que je ne l’aurais cru. Peut-être me suis-je laissé emmener par l’idée du scandale, souhaitant lui épargner toute caresse pour qu’elle ne soit pas incommodée par une vindicte qui m’est destinée ? Mais à cet instant, je n’en ai plus rien à foutre, la parenthèse vibre de cette euphorie qui flirte avec le désarroi. J’abandonne ma nuque à sa caresse en fermant les yeux. La fin qu’elle évoque, le point de non retour vers lequel je ne peux m’empêcher de courir comme un dératé, la liberté bien avant. La liberté de tracer tout ce qui nous siéra avant que le silence ne retombe. Une part de moi croit qu’il adviendra après ce spectacle qui dénouera tous les liens après les avoir rendus viscéraux. Une crainte qui me statufie, qui nous peint dans des accents tragiques dont elle ne souhaite pas entendre parler. Car elle vit, elle vit Eleah, elle aspire à cette liberté incertaine qu’elle peint, et je brûle de la ressentir tout contre elle, à souffler ces immédiats où nous nous reconnaissons, comme maintenant. Je ne lui réponds rien, ma main qui étreint sa taille palpite la résolution qu’elle me rend. Alors rêve encore, crois encore à quelque chose pour moi. Crois en ce que nous créerons ensemble, dis-moi qu’il n’y aura pas de fin, qu’il n’y aura plus de silence où m’enfermer. Ma voix est ténue, échappe une promesse qui me peine, car elle fait écho à toutes celles que j'ai manquées :
_ Pas de fin, alors…
Arrêter la date du spectacle a déjà été pour moi une intense souffrance. C'était comme baliser notre existence d'un point final. Ce nous qui ne s'est mis à exister que par ce projet. Les yeux toujours fermés, je la serre contre moi, mon rire résonne bientôt, légèrement éraillé :
_ Avec une bordure noire, dans ces espèces de plumes très fines. Ça fait si longtemps que je ne me suis pas fait sortir par quelqu'un de la sécurité. Au moins six mois. Il faut que tu m’aides à faire de ce jour une victoire totale sur la sagesse qui pourrait me menacer. Je suis sûre que tu as été une canaille toi aussi… Vu que tu l’es toujours. A moins que tu n’aies plus de talent et ne te fasse jamais prendre ?
La phalange de mon index suit la ligne de sa pommette, cherche cette harmonie si semblable à la mienne, les rêves, les frivolités, la peur de voir disparaître ce que l’on s’est surpris à aimer.

Nos corps demeurent reliés, même dans le magasin où je la suis sans trop regarder ce qui m’entoure, jusqu’à ce que la vendeuse ne souligne en français cette sorte de fidélité à leur marque, sans doute bien malgré moi. Je fronce les sourcils face à l’évidente révolte du petit être facétieux à mes côté et écoute sans trop comprendre les phrases qu’elle déroule, amusé par son accent qui traîne sur certains mots. Jacket. Ca j’ai compris. Les couleurs aussi. A priori elle n’est pas en train de me commander quelque chose d’outrancier, alors j’appuie ma main dans le creux de ses reins en signe de remerciement. Les vendeurs en France parlent rarement anglais, ce qui pour moi est un manque cruel de discernement et de bon sens. Of course. Nous suivons la dame jusqu’à proximité de ces immenses cabines au luxe criard, et à l’éclairage très contemporain, qui nous donne des airs de poupées de cire. Je hausse un sourcil interrogateur quand il est question de ma maigreur. Et encore, elle ne sait pas que longtemps, j’ai dû prendre tous mes t-shirts au rayon adolescent, parce que le S occidental était trop grand pour moi. Lorsqu’Eleah m’adresse la parole dans son français de frimeuse, je lui réponds de but en blanc :
_ Je n’ai pas la moindre idée de ce que tu me racontes, mais je pourrais te baiser sur l’instant avec cet accent-là. Si exotique.
Mon sourire de mauvais garçon et mes lunettes de soleil me rendent entièrement à ma personnalité sulfureuse et je crois que la vendeuse part plus rapidement que souhaité quand elle comprend la grossièreté de mon langage sur ce mot devenu si international. Je suis Eleah en un pas plus souple, penchant la tête pour admirer sa silhouette, canaille jusqu’au bout des ongles avant de consentir sur une moue faussement vexée à me laisser enfermer dans cette cabine :
_ Bah alors, c’était si bien présenté, tu ne me suis pas ?!
Je ricane tout en me débarrassant de ma veste avant de recevoir quasiment sur la tête sa sélection. Je tiens du bout des bras le pantalon rouge et m’exclame :
_ Du rouge ! Trop bien !
Mes goûts discutables pour les habits de scène rarement sobres refont surface dans la frénésie enfantine de mon ton et je ne me fais pas prier pour me débarrasser de mon jean et passer cet objet aux détails outrancièrement tendances. Cela va de l’incrustation de métal à des surpiqûres de motard sur les genoux, je suis plus que ravi de me montrer transfiguré, ayant ôté mes lunettes de soleil pour parader plus encore devant le miroir. Sa tête apparaît en toile de fond et je la laisse à son admiration. Le pantalon tombe juste bien, bien qu’il laisse apparaître ma perte musculaire évidente : les entraînements avec Marco commencent à devenir indispensables pour me débarrasser de ma maigreur aggravée de ces derniers temps.
_ Faut que j’appelle le connard qui aime me torturer et ça sera parfait. La veste est top, je la veux. Le fute… C’est un très bon choix. Pour le coup, me faut une veste rouge, et un pantalon noir pour inverser. Et Ellis et Greg auront rien à redire, c’est pas des couleurs moches. Hein ?
Son approbation me donne un immense sourire. Je sors pour la laisser prendre plus de recul sur ma mise et ajoute sans discrétion aucune :
_ Ah, tout ça pour admirer mon cul quand tu viendras me voir sur scène… Vil esprit machiavélique.
Quand tu viendras. C’est sorti tout seul, comme de ces évidences qui dévalent mon épine dorsale pour me donner quelques frissons. Dans le reflet du miroir, mon regard s’arrête sur elle, l’invitation lancée sans aucun décorum.
Revenir en haut Aller en bas
avatar
MEMBRE

» Date d'inscription : 24/02/2018
» Messages : 855
» Pseudo : (m.)
» Avatar : jenna-louise coleman
» Âge : trente-ans.
() message posté Mer 21 Nov - 11:11 par Eleah O'Dalaigh
ET CE DÉTOUR
QUI N'EN FINIT PAS
james & eleah

« I'm gonna swing from the chandelier, I'm gonna live like tomorrow doesn't exist. Like it doesn't exist.  I'm gonna fly like a bird through the night, feel my tears as they dry, Keep my glass full until morning light, 'cause I'm just holding on for tonight. »
La compromission avance, se recule jusqu’aux territoires inviolés, infranchissables. Communion intime, presque chaste, d’esprits malades qui aspirent à se trouver là où personne n’est jamais allé.  Les airs taciturnes et coincés de Faulkner en toile de fond, sa silhouette longiligne, d’une grâce dérangeante parce qu’elle s’ancre jusque dans sa démarche tout en s’exaltant d’une sensualité absente, quasiment froide. Eleah craignait au début l’âpreté de ses jugements, les carcans dans lesquels elle s’est toujours plu à les placer, en rangs serrés, la mine haute, le teint de lait. Elle la pensait incapable de comprendre la fusion de leur univers. Une frivolité comme une autre à ses yeux, mise en scène par deux êtres incapables de totalement se plier aux exigences. Pas totalement non. Pas jusqu’au bout. James s’est affranchi bien avant de l’institution et des règles qui la constituent. Il n’était pas fait pour ployer le dos, pour courber l’échine. Cela l’aurait déformé depuis l’essence … Déformé. Ou bien formaté, selon un modèle de perfection qui aurait inspiré le trouble, le doute. Morne personnage derrière des costumes cintrés, qui fait courir ses doigts sur la soie bicolore des touches que l’on dompte, que l’on caresse, que l’on cajole, que l’on brime enfin … en cavalcade, comme une femme. La passion absente, désincarnée sur les harmonies apprises par cœur, souvent empruntées à d’autres qui un jour frôlèrent l’excellence. Rarement de leur temps, de leur vivant, parce que reconnaitre le géni prend toujours du temps, et qu’il en faut davantage pour dissiper les habitudes, bouleverser les codes pour en goûter de nouveaux. En décalage, à leur image. Tel qu’elle le voit, tel qu’elle le rêve, il est libre. Il n’appartient pas à toutes ces mascarades, qui prônent un idéal surfait et illusoire, parfois dépourvu d’âme tant ses interprètes sont des automates qui jouent sans apprendre à s’incarner dans la musique qu’ils créent. Lui proposer la scène du Royal Opera House alors, emprunter des sillages dont il a déjà bravé tous les contours autrefois, c’est un danger auquel elle l’expose. Un danger à braver à ses côtés, pour leur montrer à tous la différence, entre ces artistes moroses et trop lisses, et eux, eux. Eux qui ont appris à vivre en dehors de la sécurité et de la grandeur d’une institution. Qui se sont forgés eux-mêmes, dans le sang, dans les larmes. La bravade est entière pour James, pas totale pour Eleah, qui a durant une seconde un goût d’usurpation sur la langue. Il lui a fallu plus de temps pour savoir partir. Pendant des années elle a ployé le dos, étendu ses bras, formé des arabesques, des entrechats et des pointes. Elle a embrassé les règles sans malice ni contrefaçon, s’est astreinte à la rigueur militaire, quasiment carcérale, parce que c’était la seule suffisamment rude pour créer un cadre dont elle avait cruellement besoin. Elle s’est dévoyée dans le noir, assumant les élans profanateurs de sa conduite sous couverts des regards, avec une discrétion dangereuse qui la faisait apparaître double, quand elle n’était en réalité qu’une seule et même personne. La douceur rigoureuse incarnée dans le jour qui étouffe, l’animalité divulguée au gré des pas enchâssés, toujours contrainte, toujours restreinte. Sauf dans le noir … Dans le noir. Jamais elle n’a exposé la grandiloquence d’un personnage comme James le fit. Jamais elle ne s’est mise en danger au point de ternir l’image policée qu’elle renvoyait. Jamais de mot plus haut que l’autre. Des politesses enseignées par d’autres. Des principes édulcorés, pris pour comptes, reniés dans l’obscurité de la nuit en gémissant au creux d’oreilles anonymes tous les méfaits qu’elle rêvait de pouvoir accomplir, ou seulement subodorer. Ils n’ont jamais compris. Ils n’ont jamais su, tout ce que cela lui demandait. Tout ce qu’il en coûtait, de devoir devenir quelqu’un d’autre, derrière les justaucorps, les rubans, les chignons tirés, le maquillage surfait. Mais c’est tout ce qu’elle pouvait faire, pour oublier l’horreur. Les codes, le carcan, les règles, la prison dorée. Sans elle, elle ne se serait jamais relevée. Cette institution l’a portée, l’a sauvée. Et cela … Cela … Faulkner le sait. Elle le sait, elle en est persuadée. Elle se souviendra toujours, de ce jour où elle était venue la trouver, juste avant sa première apparition sur la scène du Royal Opera House. Elle devait incarner Clara, lors d’une représentation de Casse-Noisette. Son premier grand rôle. De ceux auquel certaines rêvent toute leur carrière durant sans jamais y accéder. Elle avait dix-neuf ans lorsqu’on le lui avait confié. Elle avait eu si peur, si peur, de ne pas y arriver. D’exulter toute la frustration qu’elle éprouvait à l’intérieur, d’arracher les costumes, pour crier sa honte, cette difformité qu’on lui avait appris à canaliser dans la ferveur de ses gestes. « Tu iras loin Eleah … Tu iras loin. Plus loin que moi. Plus loin que la plupart d’entre nous. Parce que tu n’es pas de ceux qui vivent la danse. Tu es de ceux qui s’incarnent et survivent à travers elle. Le fil de ton existence … relié à la ligne de tes pas. Pense-y … Pense-y chaque fois que tu monteras sur scène. Ils s’en douteront sans mettre de mot, ils se fourvoieront, verront ce que tu n’es pas. Mais toi … Toi … Tu sauras ce que chaque geste représente. Ils le verront sans comprendre, et c’est comme ça que tu les subjugueras. » Et elle a eu raison. Les portes se sont ouvertes, l’une après l’autre. Malgré sa petite taille, malgré toutes les attentes auxquelles elle ne répondait pas. Avec cette facilité dérangeante, pour ceux qui triment et correspondent à l’idéal qu’on attend, elle a gravi les échelons, prouvé qu’elle était capable de les leurrer tous. Maîtriser les troubles, maîtriser le doute. Une science qui rompt la spontanéité d’une nature, la manipule, la rend factice elle aussi. Sans cela, sans ces années à se créer ce personnage, elle se serait perdue, perdue. Dans cette colère qui sourde à l’intérieur, le mal-être qui suppure, suinte, dégouline. La Royal-Ballet lui a insufflé la force et le courage, et bien qu’elle en prohibe aujourd’hui les rigueurs, elle est obligée de reconnaître qu’un jour, il y a longtemps, elle fut ce rempart dont elle avait besoin pour survivre, et être … Être enfin. Malgré la marque des souillures anciennes, malgré l’enfance bafouée et la honte … Surtout la honte.  Alors du bout des lèvres, elle poursuit :
« J’irais la voir oui. Je ne pense pas qu’elle sera foncièrement contre. Oh par principe, elle te glissera sans doute quelques remarques sur tes attitudes. Mais au fond … Au fond, je me demande si elle ne trouve pas cela charmant, de braver ainsi les codes de la moralité à laquelle elle semble si profondément attachée. Elle ne le montrera jamais bien entendu, ce serait pire que tout pour elle de s’afficher dans une telle frivolité. Mais parfois je me demande … »
Peut-être, peut-être pas. Elle la cerne mieux avec le temps, même si certaines de ses attitudes l’horripileront toujours. Ils pérégrinent, affichent la décontraction de leurs silhouettes, reliées l’une à l’autre, par leurs épaules, et ces attentions muettes qui tracent à l’égard de l’autre. Le sourire d’Eleah s’étiole une seconde, dans l’évanescence d’un silence qui ponctue la frénésie de leur échange. C’est comme se projeter en dehors de sa silhouette et regarder en contrebas ce qui se trame, dans le monde, tout en bas. Elle ne les reconnaît pas, ces deux jeunes gens qui échangent comme s’ils se savaient depuis la nuit des temps, comme si rien n’avait d’importance, et que le monde leur appartenait. Elle n’a jamais éprouvé une assurance semblable avec personne. Un lien qu’elle ne reconnaît pas, entre tous ceux qu’elle su tracer un jour, aussi troublants qu’illusoires. Seras-tu illusoire toi aussi, mon amour ? Me renieras-tu dès que tu le pourras, disparaissant sur la monture sauvage qui te mènera jusqu’à des errances dont tu refuseras que je fasse partie ? M’abandonneras-tu toi aussi, comme ils le firent ? Me laisseras-tu là, seule et exsangue, tenant la main du personnage que tu auras suffisamment dépouillé pour l’empêcher de se relever un jour ? Comme cette nuit, cette nuit-là, où tenant sa jolie main froide entre mes doigts de petite fille, je la regardais s’évanouir, vers ce monde dont je ne ferais jamais partie. Tu partiras … Tu partiras toi aussi. Je ne veux pas … Non, je ne peux pas je crois. L’accepter, y consentir. Le trouble passe au-devant de ses paupières, une sorte de panique, qui s’alanguit sur la pulpe de ses lèvres, soupire ses secrets dans le creux de sa nuque.
« Non … Pas de fin. Pas encore … Pas tant qu’on ne l’aura pas décidé … Ensemble. »
La frivolité se rattrape dans un indolent murmure. Son rire résonne à l’intérieur de sa tempe, rassure tous les élans pétrifiés de sa nature. Ses traits paraissent plus tranquilles, alors que, se perdant dans les images frivoles, elle aspire déjà à cette  indécence dont ils sauraient faire preuve. Sa voix est légèrement plus ténue lorsqu’elle ajoute :
« Six mois au moins ? Mais c’est terrible. Entendez-vous cela ? Six mois ! » se moque -t-elle, en caressant la ligne de sa mâchoire avec le bout de son index, les prunelles rieuses. « Figure-toi que non, je n’ai jamais été prise sur le fait. Pas vraiment en tout cas. Personne n’a jamais osé intervenir pour interrompre en tout cas … Se débaucher, c’est tout un art trésor. Et ne pas se faire prendre, ça l’est plus encore. » Elle lui glisse un clin d’œil goguenard à la dérobée. Il y aurait bien des anecdotes à raconter, à ce sujet. Plus tard, plus tard. Peut-être.

Les décors contemporains et émaciés de la boutique s’alignent. Le cuir en étalage, souvent outrancier. Eleah ne s’offusque pas du tout du peu de vocabulaire anglais de la vendeuse, toujours ravie à l’idée de s’exercer dans ces langues apprises au cours de ses voyages. Elle pense un instant à Delphine, avec qui elle avait appris le français. De ces amitiés indicibles, dont elle s’était affranchie par le passé en s’apercevant que les conséquences pouvaient être trop lourdes. Des amours que l’on souhaite frivoles, et enfantins. Qui en demandent toujours plus, et qu’elle avait le sentiment de devoir anéantir avant qu’ils ne coupent ses ailes. A rebours elle sait qu’elles auraient fini par devoir emprunter des chemins diamétralement opposés. Elles se ressemblaient trop, ou bien au contraire, pas assez. Ses regards cavaliers se posent alentours, traquent les styles qu’elle l’imagine pouvoir porter. Elle sait son amour pour les imprimés outranciers et les fioritures excentriques. D’ailleurs, elle a en mémoire cette fameuse veste à plumes noires, qu’il avait promis de lui montrer. Ses lèvres forment un « o » faussement choqué, plus proche de l’espièglerie que de l’outrage. Elle s’approche un peu au passage, habile ondine, cruelle ondine, et glisse comme un secret auprès de son oreille :
« Je pourrais te murmurer des insanités sulfureuses dans cette langue, juste au creux de l’oreille … Pendant que tu glisserais tes doigts sous …  Hmm, mais pour cela, il faudrait que tu sois sage. Vrâiment sâge … comme une imâge, as they say here. »
Elle le dépasse, l’air de rien, toute pimpante, un sourire coquin qui cavale sur ses joues creusées par des fossettes adorables. L’innocence incarnée, qui à’ l’intérieur se vautre largement dans des idées totalement débauchées. Rien que d’y songer, une vague rougeur court sur ses pommettes. Heureusement la vendeuse reparaît en grandes pompes, les bras assez chargés pour disparaître derrière la pile de fringues. Il ne s’agit plus de plaisanter alors. C’est qu’ils ont une mission de la plus haute importance à accomplir. La tête dans l’entrebâillement du rideau de la cabine, Eleah se recule un peu pour le laisser sortir, glisse un regard critique sur l’image qu’il renvoie.
« Une veste rouge ? J’en ai vu une tout à l’heure, un brin tapageuse. Attends que je la retrouve. » Elle fouille dans le « tas » qu’ils accumulent à côté depuis qu’ils sont arrivés, dégotte enfin ce qu’elle croit pouvoir correspondre à ses attentes.
« Tiens, voilà. Elle fait partie de la nouvelle collection, donc tu devrais pouvoir en prendre plusieurs. Tu ne disais pas tout à l’heure qu’il t’en fallait plusieurs de chaque modèle ? Bon par contre, pour la bicolore, elle est canon, mais c’était la dernière. C’est la collection de l’an dernier, et ils n’en refont plus. Tu devras en prendre soin. Ce sont des couleurs très bien. Il n’y a ni strass, ni plumes … s’ils ne sont pas ravis avec ça, je ne sais pas ce qu’il leur faut. »
En même temps, comme un maître devant sa toile, elle veille à l’ajustement du pantalon, époussète un peu le sommet de son épaule, pour vérifier qu’elle retombe bien comme il faut. Une rigueur disciplinaire, qui la fait paraître plus sérieuse d’un coup. Elle s’immobilise dans son dos, face au miroir de la cabine qui réfléchit leur imagine. Ses doigts se posent de part et d’autre de ses hanches, au niveau de la ceinture du pantalon. Il est un peu grand. Pas de beaucoup. Il suffirait qu’il s’astreigne à un régime alimentaire décent, composé d’aliments solides, et pas exclusivement de whisky, et le tour serait joué.
« Tu as un coach sportif alors ? Enfin en attendant, je pense qu’on devrait te trouver des ceintures, pour aller avec. C’est canon les ceintures, et puis ça évitera que tu aies quelques déconvenues en te penchant en avant, si tu vois ce que je veux dire. » suggère-t-elle en haussant légèrement un sourcil, préférant tabler sur l’idée d’une solution de secours en cas où il ne se remplumerait pas d’ici le début de la tournée. « Tu devrais venir faire un stage chez moi. Je te nourrirais correctement. Avec de vrais aliments. Et puis on ferait du sport, sans même avoir besoin de soulever des altères. » Elle affiche un sourire goguenard, se recule enfin pour apprécier de loin l’image qu’il renvoie. Ce n’est pas mal. Pas mal du tout même. Et son invitation déguisée la cueille, alors qu’elle ne s’y attendait pas. Pas forcément de manière si crue et spontanée en tout cas. Elle croise les bras au-devant de sa poitrine, effectue un balancier délicat de sa silhouette, demeurant sur place. Il y a une forme de tendresse indicible qui s’égare sur la ligne de ses lèvres.
« Tu as envie que je vienne alors ? »
D’un pas feutré elle s’approche, l’esprit alangui par la possibilité qu’il ne soit pas rebuté par l’idée de sa présence évanescente, là-bas, sur des territoires qu’il sera en train de conquérir. Elle devine la frénésie dans laquelle il s’incarnera alors. Tout ce monde, qui se déploiera sous ses pas, dont elle ne fera pas entièrement partie, dont elle sera l’invité de passage. De passage oui, mais là quand même. Là quelque part, avec lui, et à l’intérieur aussi. L’évidence d’une résolution s’installe au fond de son crâne. Bien sûr qu’elle ira le voir. Peut-elle seulement prétendre faire autrement ? Il lui manquera trop, loin, si loin d’elle, et de toute ce qu’ils auront su incarner. Elle ne veut pas qu’il reste-là, qu’il anéantisse tout ce qu’il a créé pour cet album. Elle veut que cet album le transfigure au contraire, qu’il aille au bout de ce pourquoi il est fait. Exiger de lui qu’il reste là, ce serait la pire offense qu’elle pourrait lui faire. Egoïste, et cruelle offense. Non, il doit y aller. Ravager tout ce qu’il y aura à ravager, là-bas. Et elle viendra dans la ponctualité de ce qu’elle pourra offrir, dans les moments où il aura besoin d’elle, où sa présence lui sera nécessaire aussi.
« Je ne pourrais pas être là à chaque fois … Mais je viendrais oui. Je viendrais quand tu auras besoin de moi … Et pour te surprendre aussi, quand tu ne t’y attendras pas. Et pour toutes les fois où je ne serais pas là … Hmm … Tiens, donne-moi ça. » Elle glisse ses doigts de part et d’autre de la veste noire et blanche qu’il porte, la fait glisser avec lenteur le long de ses bras. Celle dont il n’y a qu’un seul modèle. Celle dont une semblable n’existe pas. « Je te l’offre celle-ci. Il n’y en a pas d’autre de toute façon. C’est la seule. Comme ça quand tu la porteras, tu penseras à moi. Je serais un peu avec toi, de loin, pour les ravager tous. Ce sera celle qu’ils préfèrent, tu verras. » Elle récupère la veste entre ses bras serrés, glisse l’évanescence d’une attention sur ses doigts au passage, maquille le trouble qui la saisit de part en part en s'apprêtant à disparaître vers la caisse. Il n'a jamais évoqué l'idée de partir sans que cela le rebute. L'inévitable rupture. L'inévitable chute. Sans doute cela se voit-il, qu'elle n'est pas entièrement assurée. Mais elle ajoute quand même, sur un ton où elle s'interdit de trembler : « Bon essaye la rouge maintenant. Et le pantalon noir. Je veux voir ce que ça donne. »

(c) DΛNDELION
Revenir en haut Aller en bas
Contenu sponsorisé
() message posté par Contenu sponsorisé
Revenir en haut Aller en bas
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut
London Calling. :: Moving along :: All around the world :: Europe
Aller à la page : Précédent  1, 2, 3, 4, 5, 6  Suivant
» Tour de Farce
» La Tour du Savoir
» Tour du monde virtuel
» Tour Down Under
» Le verdict. Le deuxième tour à quand?

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
-