"Fermeture" de London Calling
Après cinq années sur la toile, London Calling ferme ses portes. Toutes les infos par ici Break me out, set me free _ Eleah&James - Page 5 2979874845 Break me out, set me free _ Eleah&James - Page 5 1973890357


Break me out, set me free _ Eleah&James

James M. Wilde
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() message posté Mar 2 Avr - 19:43 par James M. Wilde


« For all my life, I've been besieged
You'd be scared, living with my despair
And if you could feel the things
I am able to feel
Break me out, let me flee
Break me out, set me free »

Eleah
& James




Le masque de la candeur s'est depuis trop longtemps brisé, la pâleur est létale au-dessous. Les sourires enfuis n’ont laissé que des rictus figés sur les lèvres mutiques. Rien qui ne soit beau, rien qui ne puisse alléger un instant la torture chimique dans ses veines. Ni mes mots, ni mes gestes. Mes idéaux moribonds s'oublient pour une seule pensée au détour du chemin, le regard en arrière au passé fracassé par son corps absent. Le poids du sien dans mes bras, comme autrefois. Comme autrefois. Je l'ai tenue si fort, et si longtemps, mon amour. Je l'ai regardée devenir autre, une étrangère, un souvenir désarticulé. Je l'ai regardée dans l'avenir soufflé par ses lèvres bleuies. Un avenir sans elle. Un avenir sans moi. Emmené jusqu'ici, traîné à bout de forces, infligé par la honte et la peur, à bout de soi. Comme elle au fond. Comme elle peut-être. Qui tremble et qui se recroqueville, dans ce décor étranger qu'elle découvre sans le voir. Parce qu'il faut avancer. Toujours. Encore. Un peu plus. Une marche, tu sais. Une marche, ce n'est rien. Une marche et tu verras. Le bois du parquet défoncé gémit de l'intrusion de ces deux êtres qui s'égarent, côte à côte. Que dire, que faire ? Que faire de plus si ce n'est offrir mon épaule, et puis serrer sa main. J'évite de la regarder à présent. Il y a une sorte de pudeur importune parce qu'elle semble encore porter le masque de celle qui me fut enlevée. Alors je la guide, je la touche, je la caresse parfois. Mais je ne la regarde pas. Mes yeux se posent puis fuient aussitôt, s'arrêtant à des détails absurdes, comme la bretelle de sa robe qui est légèrement retournée. C'est qui, Arthur ? Une question bientôt ravalée, bientôt oubliée. C'est un appel maudit que celui qui s'évade des lèvres lorsque l'esprit ne les guide plus. C'est comme soulever le pan profond d'une psyché pour violer son seuil, s'y inviter sans que l'on ne soit convié à le faire. Ce sont ces détails et ces sensations, ceux que l'on cache, ceux qui nous hantent. C'est le pire de soi, parfois ce qu'il y a de plus beau et de plus candide, souvent ce que l'on ne dirait pas. Ni à voix haute, ni à voix basse. Alors je m'efforce d'oublier, de laisser là l'intime pour éviter d'exciter plus encore mes velléités enfouies, qui me poussent à tout envahir, à tout dévorer. Les corps et les esprits. J'aimerais lui donner quelque chose à manger pour apaiser le mal qui la ronge, mais je sais le frigo définitivement vide car seul Ellis songe à le remplir parfois, comme il le faisait déjà. Là-bas. Là-bas. En Angleterre. Ma main se fige sur l'émail ébréché du lavabo, juste à côté de ses doigts à elle, prête à bondir ou à la rattraper. J'entre ensuite dans un dialogue de sourd, les mots sortent vite pour taire toutes les impressions qui tournoient encore dans mon souffle. J'ai mal au crâne. J'ai l'impression que je vais m'écrouler et que mon corps se souvient lui aussi de ne rien avoir avalé depuis bien trop longtemps.
_ Oui c'est cassé. Mais c'est pas grave.
Je me souviens. Du bruit de l'impact et de la douleur juste après. Je n'ai plus cherché à croiser mon reflet après cela, ce reflet monstrueux que je suis incapable de supporter. Les mêmes traits. Les mêmes expressions. Comme si elle n'avait jamais existé. Comme si rien n'était arrivé. Si ce n'est la fatigue, les abus et la folie. Au bord des yeux en permanence. Elle balbutie, je choisis d'opiner très simplement, de cesser là mes discours qu'elle n'est pas capable d'absorber tandis que sa tête demeure pleine des ravages de l'ecstasy et de l'alcool réunis. Je ne me retourne pas, pas tout de suite, encore arrêté par mes propres constats et des sensations que je ne sais pas gérer. Je ne regarde rien pourtant et ma vue se brouille. J'entends le tissu de sa robe qui glisse sur son corps et qui retombe au sol. Juste un murmure. Un murmure. Mes yeux dérivent vers ses pieds, suivent un très bref instant les lignes d'un corps presque androgyne, pas encore totalement formé. J'en conçois une avidité très trouble, celle qui m'intime de m'attarder encore sur le paysage livide, tremblant et plus attirant qu'il ne le devrait. Quoique j'en dise, quoique je prétende. Il y a chez elle et dans sa détresse quelque chose qui me pousse à vouloir l'enserrer. L'enfermer contre moi. Mais je choisis de me retourner. Me détourner du sentiment pour garder la tête froide, quand la sienne est déjà par trop lourde. Voilà pourquoi les mecs chargent les boissons des filles, parce qu'elles se rendent entièrement après cela, sans lutter, sans même frémir. Un corps amorphe en dessous de soi. J'ai un frisson ignoble qui me parcourt l'échine et mon visage cherche le reflet brisé dans le miroir, de son corps d'enfant alors que les mots dérivent de sa bouche et s'enfoncent à l'intérieur de moi. Je murmure très bas :
_ Moi… Moi, je voudrais de toi.
Ça n'est pas un mensonge, ni une complaisance car il est certain qu'elle ne s'en souviendra pas. C'est une confession presque sourde, aphone quand le désir de l'autre ne sait plus ni comment s'exprimer ni comment le rejoindre. Un impossible appel qui s'étrangle dans la gorge parce que l'illégitimité le silence. Moi, oui, je voudrais de toi, de tout ce que tu portes de plus inavouable. Et du reste aussi. Si je n'avais pas été ainsi, imparfait et broyé par mes actes. S'il restait encore quelque chose à façonner pour le chanter sur ta peau et pour l'enfouir dans ton corps. Mes piètres ironies se voilent d'un temps d'arrêt plus magnétique, et je ne retiens rien, ni l'envie ni l'élan. Mon regard reste posé sur sa nudité par le truchement d'un reflet qui se multiplie. L’épiderme qui se dévoile au delà de tous les faux-semblants, changeant pourtant. L'eau brouille bientôt tous les contours, ou peut-être est-ce l'émotion qu'elle parvient à toucher, par son timbre cassé et ses pas hésitants. Je me tais, j’ai l’impression d’être le voyeur d’un très étrange spectacle, qui tyrannise ma respiration plus contenue. Mes songes incertains glissent jusqu’à elle, une mélopée ténue que celle des battements dans les tempes, dans le ventre. Elle apparaît si fragile et si seule, plusieurs fois j’hésite à condamner la distance d’une seule fulgurance, pour aller lui ôter tous les mots qu’elle pourrait encore dispenser à son égard, pour la confondre et la trouver, dans sa prison de verre. Je ne l’entends pas pleurer, l’eau de la douche emmène sa peine loin de mes indiscrétions mais mon prénom se fêle sur sa langue. Et je tremble, je tremble. J’ai l’impression que cette unique inflexion de sa voix déjoue tout ce que j’ai pu me jurer dans le noir, à chaque sursaut de ma haine. Je ne réponds pas, non, non, parce que les mots se tordent, s’évident, imparfaits, improbables. Quelques secondes qui se suspendent pour abattre la lame fatidique d’une décision qui fait mal. J’ai si mal dans ce seul pas sur le linoléum gondolé, j’ai si mal. Elle n’a pas refermé la douche, j’ai si mal, elle est là toute seule, recroquevillée par terre. J’ai si mal. Mal pour elle, mal pour une autre. Je ne sais plus trop, rien qui puisse me détourner. Je m’accroupis auprès d’elle, dessine un geste d’une fragilité absolue. J’entends la flotte sur la veste en cuir, qui rebondit comme lorsque la pluie me poursuit dans la rue. Ma paume vient cueillir sa joue, et elle me paraît si jeune, elle me paraît si éloignée de moi. Je chasse une mèche de ses cheveux qui barre son regard. Bien trop jeune, pour porter une douleur si intense. Je n’ajoute pas un mot, car le geste et sa portée me surprennent autant qu’ils me désespèrent. L’eau continue, à chanter, sur sa peau nue et sur le cuir, et je reste là, à choyer son visage, à regarder sa peine s’écouler sur sa peau. Et sur la mienne.

Peut-être s’est-il passé une heure, une année, ou bien une seule minute. C’est moitié trempé que j’ai fini par couper l’eau, ôter ma veste. J’ai trouvé une serviette éponge, la plus grande, rêche sans doute, propre peut-être, pour enfermer sa nudité et ses tremblements à l’intérieur. Je l’ai emmenée ensuite, dans l’autre pièce, ses cheveux dessinaient son sillage sur le sol. Jusqu’au matelas, où je l’ai étendue. J’ai refermé le pan de la serviette qui laissait apercevoir d’elle ce que j’avais pourtant déjà dérobé. La pudeur m’a tenu compagnie, et j’ai tenu Eleah contre moi. Recroquevillé autour d’elle, tout habillé, sur les draps, tandis que la fenêtre à guillotine, très légèrement ouverte, nous rappelait l’air estival et les notes suaves de la chaleur atténuée par la nuit. Je l’ai serrée dans mes bras, et je lui ai dit que tout allait s’arranger. Tout va s’arranger tu sais. Tu oublieras. Tu oublieras. La sensation dans ton ventre, et puis les souvenirs quitteront tes pensées. Tu oublieras. Les gestes aussi, que je me suis permis. Et mes regards sur toi. Tu oublieras. Tout va s’arranger, Eleah.
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Eleah O'Dalaigh
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() message posté Dim 7 Avr - 9:52 par Eleah O'Dalaigh
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set me free

I have lived in darkness, for all my life, i've been pursued. You'd be afraid if you could feel my pain and if you could see the things I am able to see  

Les yeux grands ouverts, sur une réalité perdue, à peine entière. Elle ne comprend pas non. Ce qui se passe, pourquoi ils en sont là. Les repères se distillent, glissent le long de la rainure du carrelage, suintent au gré des joints usés. L’usure la gagne elle aussi, prématurée, sur son corps déformé. Les épaules s’affaissent, la silhouette menace de tomber. Elle tremble d’un froid qui n’existe pas tant en dehors, qui est surtout en dedans, nourri par les entrelacs douloureux de son ventre vide. Elle ne se souvient pas avoir tant bu que cela. Juste un verre. Le goût acidulé du jus de fruits qui glisse sur la langue. Le mauvais alcool mélangé. Pas assez toutefois pour la mettre dans cet état. Il y a dû avoir autre chose. L’entremise de quelqu’un d’autre, par erreur. Une image reparaît devant sa rétine comme un flash aveuglant et trouble. C’est Maud. Non Iris. C’est Iris et James. James surtout, qui la saisit à la gorge avec une animalité assassine. C’est Iris oui. C’est sans doute elle, qui a dû mettre quelque chose dans son verre. La pensée s’oublie au présent, s’enfuit aussi vite qu’elle l’a atteinte. Ne reste que la blessure, la cicatrice qui trahit le souvenir sans pour autant vous laisser le loisir de vous rappeler avec certitude. Du bout des doigts elle goûte les aspérités des frissons sur sa peau nue. Tout lui semble poreux, amorphe, désincarné. L’entendre est un mécanisme, lui répondre un automatisme. Mais elle ne sait pas exactement ce qu’elle dit, s’il y a du vrai dans ce que les mots confiés sous la menace de la drogue consentent à laisser entrevoir. Subconscience pure, crue, trop nue … Trop nue. Elle ne croit pas avoir répondu quelque chose, au murmure qu’il lui a confié. Juste un mouvement horizontal de tête, de gauche à droite, de droite à gauche. Intimer en silence qu’elle n’y croit pas une seconde, que cela n’est pas possible. Personne ne voudrait de cela, non personne. Il faudrait avoir connu le pire, il faudrait détester le meilleur. Il faudrait être un monstre, pour aimer une souillure semblable. Un monstre de chair, de sang et d’inconscience. Dans un monde où les beautés se traquent, se façonnent, s’aspirent, à quoi bon s’encombrer de laideur ? A quoi bon ? Les membres se traînent, les articulations des genoux ploient. Elle reste là, bercée par la conviction d’une évidence. Prison de verre, de larmes et de vapeur. Etouffante camisole qui n’a cours que dans sa tête. Le désespoir le rappelle, quémande sa présence diaphane sous les lueurs vacillantes des néons. Il ne répond pas, non, il ne répond pas. Parti sans doute. Il l’a laissée là, toute seule, dans les abîmes d’un monde. Elle sanglote un peu plus, fichée dans cette jeunesse qui fut celle à l’aube de son existence. Impuissante jeunesse, encensée par un amour trop grand, calcinée par une haine trop sourde. Il revient pourtant. La porte de la douche grince. La linéarité des gouttes d’eau se perturbe. Les chemins empruntés ne sont plus tout à fait les mêmes après cela. La souffrance qu’elle dépose au creux de ses paumes, lorsqu’il vient caresser son visage, est si pure, si crue. Elle ne pourrait lui offrir plus beau que cette réalité nue, souvent cachée, toujours contrefaite par les sourires artificiels derrière lesquels elle a su se retrancher à temps pour savoir les duper tous. Tous, mais pas lui. Pas lui ce soir. Pas lui cette nuit. Les minutes se distillent après cela, ou bien les heures. Sans doute ont-ils attendu que l’eau devienne glacée, qu’il n’y ait plus le recours de l’eau chaude pour les apaiser. Elle s’est laissé porter jusqu’aux repères étrangers d’un univers inattendu dont il détenait toutes les clefs. Evidée de toute substance, carcasse vide sur le matelas qui s’enfonce sous le poids de leurs corps. Elle a oublié la pudeur, l’importance des codes à respecter, de la décence qu’il convient d’avoir. Tout ce qu’on lui a inculqué. La tiédeur du lit est devenue son seul refuge, dans la minute qui l’a suspendue à l’orée du sommeil. Elle a regardé son visage, avec un mutisme qui trahissait toutefois une forme de reconnaissance, au fond de ses prunelles rougies par les larmes. Elle s’est réfugié quelque part, à l’orée de son corps. Lui au-dessus, elle au-dessous. Un linceul rassurant pour les protéger de l’un de l’autre, sans les séparer entièrement. Puis l’onirisme est venu la cueillir, noir, informe. Et lourd, si lourd. Assez pour qu’aucune image ne vienne la troubler jusqu’au petit matin. Que les lueurs étincelantes du jour ne filtrent jusqu’à ses paupières closes.

Le bruit d’une respiration confuse. Un secret contre son oreille qui perçoit pour la première fois les notes d’une matinée en plein éveil. Son corps est lourd, sa tête douloureuse. Le sang pulse une rythmique étrangère à ses tempes, et les informations sont trop nombreuses lorsqu’elles l’assaillent. Il faut recomposer la partition, rattraper le fil. Elle se crispe un peu sous le drap remonté jusqu’au-dessus de son nez. Ouvre un œil, puis un autre. Les referme instantanément, parce qu’il y a un visage, là, juste là. Où est-elle allée ? Qu’a-t-elle fait, déjà, hier soir ? Elle se souvient du début de soirée, de son envie furieuse de le rejoindre, de la satisfaction qu’elle a éprouvé à le regarder répudier cette fille qui l’accompagnait … Inès … Non, Iris plutôt. Ses pensées tracent des sillages, rassemblent les éléments. Elle se rappelle la fièvre d’un baiser, la pression de ses doigts sur l’insatiabilité de sa peau. L’envie de l’avoir aussi, d’étendre sa marque sur ses épaules acérées pour le laisser à son tour déposer la sienne au creux de son corps. L’indécence du souvenir la fait rosir de honte, de plaisir. Pensée interdite, qui la cueille avant de la troubler entièrement, parce qu’elle rouvre les yeux, qu’il est là, sous son nez, et qu’elle réalise que sous les draps son corps n’est pas entravé par un vêtement quelconque. Elle est totalement à poil là-dessous, et cette pensée la contrarie franchement, parce qu’elle ne se souvient pas d’ébats quelconque, ni du pourquoi, ni du comment ils en sont arrivés là. Il est tout habillé qui plus est. Des pensées à moitié tordues l’assaillent. Il ne l’a pas droguée pour la regarder coucher avec quelqu’un d’autre quand même ? Ou lui faire un strip-tease ? Ou les deux ensembles ? Une sextape dégueulasse à revendre sur internet quelques dollars, et rassasier les envies de gros dégoûtants. Quelle horreur ! Elle tâtonne dans son dos comme pour vérifier qu’il n’y a pas quelqu’un d’autre, une troisième roue au carrosse. Mais non, il n’y a rien. Un petit soupire rassuré la saisit de part en part. Elle a soif. Terriblement soif. Et faim aussi. Terriblement faim. Mais elle est à poil là-dessous. Décidément cela la contrarie grandement. Impossible de convoquer des images, seules des sensations ressurgissent, et elles n’ont rien de plaisante. Il est trop tôt sans doute. Le malaise grandit à l’unisson de son instinct de fuite. Une envie écrasante de partir loin pour avoir les idées plus claires. Elle se décale un peu avec toutes les précautions du monde. Elle ne veut pas le réveiller, tant les signes de l’épuisement marquent ses traits. Elle aimerait bien savoir par contre, pourquoi elle est entièrement nue. C’est la seule chose qui semble la perturber pour l’heure. Le reste elle ne veut pas y songer. Le reste est trop inavouable sans doute pour être évoqué tout de suite. Son regard se fait circulaire. La pièce est silencieuse, baignée de lumière. Il ne semble pas y avoir quelqu’un d’autre. Ça n’est pas très grand. Avec lenteur elle s’assied dans le lit, inspecte les alentours en espérant repérer ses fringues, bouchonnées, quelque part. Mais il n’y a rien. Avec la méticulosité d’une personne atteinte d’une gueule de bois aigüe, elle se lève, se hisse tant bien que mal sur ses jambes cotonneuses. Le parquet gémit sous ses pieds, alors elle se met sur les pointes. Intruse, dans un univers qui ne lui rappelle décidément rien. Elle furète à droite, à gauche. Il y a des objets un peu partout, des marques de vie. Des marques de mecs surtout. Du bout des doigts elle soulève un caleçon qui traine, et le laisse retomber avec un air dégoûté, comme s’il était voué à créer une nature morte à côté des filtres de clope et d’une capsule de bière. Elle poursuit son investigation vers la petite cuisine, ne distingue rien au sol. C’est pourtant repérable, un imprimé à fleurs. Elle ausculte les deux portes. Elle n’ose pas aller les ouvrir, comme si elles pouvaient dissimuler derrière un spectacle qu’elle ne saurait regarder en face. De toute façon elle n’en a pas le temps. La chasse d’eau est tirée, derrière la cloison. La porte s’ouvre à la volée. Elle demeure dans une sorte d’ébahissement trouble durant quelques microsecondes, à regarder qui apparaît, les lèvres entrouvertes, un pied à moitié en l’air dans un mouvement de retraite avorté. Leurs regards se rencontrent, se détaillent. Juste une seconde. Une seconde où elle se rappelle qu’elle est totalement à poil. Où il réalise qu’elle a les seins et les fesses à l’air. Elle l’a déjà vu. Au club. Lui aussi. Deux solutions se mettent alors en place dans sa tête : crier comme une guenon en lui demandant de se retourner plutôt que de l’observer comme un pervers, ou … Ou … Elle choisit la deuxième option.

« Bonjour, heu … heum … Gregory c’est ça ? Il fait beau aujourd’hui hein ? Tu as un joli teint ce matin ... » Détourner son attention vers la fenêtre et le beau temps, grosse stratégie d’approche, tandis que ses mains furètent sur le côté et se saisissent de la première chose qu’elles trouvent, susceptible de servir de vêtement. En l’occurrence il s’agit d’un magazine, qu’elle décide d’utiliser pour cacher son intimité quand son bras se plaque sur sa poitrine. Un joli teint. N'importe quoi. En plus il sort tout juste de chiottes. « Dis moi tu n’aurais pas vu … Hmm … Un imprimé de type floral quelque part ? Genre une robe … Et accessoirement une culotte qui ne ressemblerait pas à l’un de tes … Enfin de vos du coup … slips ? » Un sourire coincé de circonstance se dessine sur ses lèvres. Peut-être aurait-elle dû choisir la première option, où elle aurait crié comme une dératée avant de se planquer dans un coin. Garder un aplomb remarquable est loin d’être le challenge le plus aisé, en témoignent les rougeurs qui galopent sur ses traits. Elle remercie le domaine de la danse pour lui avoir inculqué une forme d’impudeur dès le plus jeune âge. Mais ça, c’est sans compter une autre porte qui vient s’ouvrir dans son dos, offrant une vue directe sur son postérieur. Une autre foutue porte. La porte d’entrée. Quelqu’un qui rentre. Combien sont-ils dans ce maudit mouchoir de poche ? Elle se crispe d’un coup. Un ça va. Deux passent encore. Mais trois … Trois !

« Hiiiii, quel enfeeer ! » Un petit cri aigu sort de ses lèvres, la première option reprend ses droits sur tous ses instincts, et en balançant le magasine en plein visage du nouvel arrivant (Ellis sans doute), elle se précipite derrière la porte de ce qu’elle a deviné être la salle de bain, et verrouille d’emblée derrière elle, le cœur battant, toujours incapable de se souvenir comment elle est arrivée là et pourquoi.
 

CODAGE PAR AMATIS
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James M. Wilde
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() message posté Ven 19 Avr - 19:42 par James M. Wilde


« For all my life, I've been besieged
You'd be scared, living with my despair
And if you could feel the things
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Eleah
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Le son indistinct des persiennes qui battent contre la vitre, dans une cadence alanguie par les rêves. Je m'enfonce. Dans les souvenirs et dans ses cheveux. Mes doigts glissent sur la peau de son ventre nu, s'attardent à la lisière de l'intime, reposent, protecteurs à l'orée du tourment. Je l'appelle, quelque part dans ma tête. Ce n'est pas son odeur pourtant, mais la sensation est si proche. Si proche des saveurs enfuies que l'esprit a gravées quelque part, s'en délester c'est dépérir encore. C'est mourir une seconde fois. Alors l'esprit s'y accroche, reconstruit des matins paresseux où les yeux s'ouvraient sur l'amertume absente, remplacée par la joie naïve héritée de l'enfance. Bientôt, oui, bientôt, j'entendrai le bois vieilli de l'escalier geindre sous le poids de Gregory ou d'Ellis. Bientôt, j'entendrai le raffut dans la cuisine, et l'odeur âcre de la mie cramée par le grille pain d'un autre âge. Je love mon visage plus tendrement à la naissance de sa nuque, resserre mon emprise pour détenir la souffrance qui palpite dans mon cœur, qu'elle a abandonnée là, juste au creux de la paume. La douleur a gangrené les veines et les muscles, le souffle se perturbe de ses impressions trop récentes, trop semblables aussi, à l'apathie impure qui transite en mon corps. Le bonheur sombre le temps d'un soubresaut des paupières, la lumière aveuglante perce la rétine d'un jour naissant, quand il s'agirait de tout tapir dans l'ombre. Je retourne au néant, mes yeux trop fatigués, mes rêves abandonnés par trop tentants pour ne pas m'y abîmer un peu plus. La séparation des corps a disparu dans les entrailles de la nuit, le drap ne nous sépare plus totalement, je m'y oublie, la gardant contre moi, dans son identité confuse. Je n'existe pas. Je n'existe pas. Et elle non plus. Nous sommes éternels.

Je me suis replié sur moi-même. La chaleur du corps ami enfuie, je me suis replié, position de défense, sans nulle trace désormais de cet apaisement sur les traits de mon visage. L'expression retourne à la fêlure d'un temps arrêté sur un malêtre incessant, un mouvement fait refermer ma main osseuse sur le drap élimé, cocon ridicule face aux assauts d'une réalité qui continue de danser sans mon secours, d'osciller sans que je ne veuille plus appartenir à son mouvement. Je reconnais sa façon qu'il a de manger des céréales, en faisant crisser le métal de la cuiller à l'intérieur du bol. Quelque part, entre un sommeil qui se déchire et une apathie qui retombe sur les membres, je grogne, comme un animal. Un reste de cette brutalité palpable, une sorte d'avertissement. Gregory n'a pas vraiment l'habitude que je dorme ici quand lui revient à l'appartement. Des rondes établies où nous nous croisons seulement pour éviter d'étouffer dans ce lieu délabré, les uns sur les autres. Je ferme les yeux, comme un enfant, les paupières parcheminées. Il est allé bouffer dans les chiottes, enfin dans la salle de bain, pour éviter de nous réveiller. Une prévenance qui lui ressemble. Attends un peu… Nous réveiller ? J'ouvre les yeux brusquement, grand blanc, le drap rabattu sur ma tête opacifie entièrement la pièce mais je crois distinguer les mouvements graciles d'un corps définitivement féminin. Mon cerveau paresseux cherche à remonter des événements qui reviennent par vague, j'en conçois des sensations improbables, un mélange de désir engourdi avec une douleur prégnante. La honte aussi. D'un mouvement si bestial. Je serre le poing, j'aurais dû appuyer plus fort sur sa gorge. L'inachevé, acidité sur la langue. Elle est encore ici ? Eleah… Je ne l'appelle pas, d'ailleurs je ne bouge presque plus comme pour croire échapper ainsi à des explications matinales qui ne me ressemblent en rien. J'aimerais qu'on me foute la paix, mais en même temps je voudrais qu'elle reste là. Le temps que je sorte des limbes où je me suis perdu. Je n'avais pas dormi comme ça depuis quelques semaines mais je suis loin d'avoir l'esprit au repos en vérité, je me sens dans une fébrilité poisseuse, j'ose un regard à la dérobée juste le temps de voir la scène se dérouler. Collision duelle, puis triple, tout s'accélère, je me redresse un peu, d'abord dubitatif, puis fortement amusé par leurs airs, empruntés au théâtre de boulevard. Greg est resté hébété devant la belle dans son plus simple appareil, Ellis débute une phrase, dans une jovialité qui finit par lui valoir un jeté de magazine en pleine tronche. Wells en est encore à une réplique qui ne lui vaudra jamais l'Oscar :
“Heu… Oui c’est mon nom mais non j'ai pas vu de fleurs.”
Tout ça dans un ton caverneux et hésitant, son bol à la main, son pantalon pas très franchement bien boutonné. Faut dire que je ne les ai habitués ni l'un ni l'autre, depuis que nous sommes à Austin, à ramener une fille à domicile. Nue encore moins. Ellis s'esclaffe, balaye le magazine d'un geste impérial :
“Bah faut pas gâcher le spectacle…”
Mais le spectacle s'est déjà enfui dans la salle de bain, dommage, moi aussi je trouvais que c'était plutôt agréable comme vision. J'ai le sourire d'un félin satisfait. Marlowe hausse une épaule avant de m'interroger du regard, j'ouvre les bras en posant dans mon plumard, comme le maître d'un monde décadent, avant que Greg ne murmure :
“Putain, j'ai pas réussi à regarder son visage…”
Et ouais, c'est ce que fait l'effet d'une paire de seins sur le mec lambda, coincé entre sa faim d'ours et sa trique matinale. Deux besoins primaires. Je souris encore plus, Ellis secoue la tête, incrédule, avant de se risquer à dessiner quelques pas vers la porte totalement close.
“On va pas la laisser là quand même, si ?”
Je fais la moue en m'écriant :
_ Pourquoi pas, elle finira bien par sortir non ? Même si c'est vrai que la gueule de Greg au réveil comme ça, ça a de quoi traumatiser les donzelles.
“Mais j'ai rien fait moi…”
“Hormis lui reluquer les seins tu veux dire ?”
“Je savais pas… où regarder. Je m'attendais pas… en sortant des chiottes quoi…”
_ Allez, Quasimodo, bouge de là avec tes cornflakes et ton allure abrutie.
Je m'amène d'un pas martial vers la porte verrouillée avant de frapper, un peu violemment. Mes frusques froissées me donnent l'air d'être passé dans une lessiveuse.
_ Allez Mistinguette, sors, fais pas ta sucrée. On en a vues d'autres.
Je prends le parti de laisser de côté tout ce qui demeure en filigrane. La douceur et l'aveu, au creux de mes paumes. Au creux du ventre. Et dans la tête. Mon personnage s'est ressuscité furieusement. J'ajoute, prêt à entrer dans des tractations alambiquées :
_ Je peux pas les foutre dehors, vu que c'est un peu chez eux tu vois mais t'as qu'à… t'habiller déjà car c'est quand même plus civilisé puis Ellis va te faire à bouffer, car on est pas des chiens. Un spectacle pareil ça vaut une récompense. Enfin, au moins des œufs au plat…
Car c'est visiblement ce que Marlowe est allé acheter. Des œufs. Et du pain. Il hausse un sourcil amusé en murmurant :
“Mais c'est qui ?”
“La gamine de l'autre fois. Avec le groupe de danseurs.”
“Oh putain, la môme mignonne comme tout là ? Me dis pas que tu l'as baisée, James ?”
J'ai un sourire carnassier :
_ Peut-être bien. Va savoir.
“T’es pas croyable, franchement…”
“Oh là là, je l’ai matée et elle est pas majeure, là là.”
Je roule des yeux, semi-excédé avant de rétorquer :
_ Bien, hormis bloquer sur notre perversion avérée, vous ne m’aidez pas.
J’ajoute plus haut, reprenant ma conversation très apprêtée avec la porte, grattant un peu du bout des ongles sur le battant, un bruit plus strident, presque plus menaçant que lorsque je tapais du poing dessus :
_ Allez, beauté, tu veux quand même pas que j’en vienne à défoncer la porte, j’ai même pas encore bu un verre, c’est un peu tôt.
Mais mes douces menaces ne semblent pas forcément suffire, peut-être qu’elle n’y croit tout simplement pas. Je passe une main paresseuse dans mes cheveux en bataille, puis finis par balader mes doigts sur ma joue rugueuse, où ma barbe repousse, me donnant des airs de clodo plus avérés de jour en jour. Je susurre, la voix un peu cassée par ce réveil impromptu :
_ Ou je peux aussi leur raconter ce qui s’est passé la veille.
Greg ricane malgré lui, rattrapé bientôt par sa honte qui le fait rougir comme un adolescent. Ellis, déjà lassé de mes manèges, me laisse mettre mes menaces à exécutions, ou me défiler, il se fout bien souvent de mes grandes épopées impliquant des filles à poil, il a plus conscience que nous de certains détails que l'on doit garder pour soi, laisser à la discrétion de la mémoire. Chose qu’il se plaît à faire, pour nous énerver, avec un sourire un peu sibyllin. Des allures d’homme qui vont très bien avec sa haute stature, quand nous ressemblons, Greg et moi, à deux adultes hésitants sur le seuil de l’enfance, la porte pas encore tout à fait refermée. Je balance mon épaule contre mon ami pour lui intimer de se la fermer avec son ricanement débile :
_ C’est comme tu veux, mais tu imagines pas ce que peuvent se dire les mecs entre eux. Avec un peu de chance, tu n’entendras qu’un mot sur deux, dans ta retraite d’effarouchée.
Ma voix traîne sur certaines des syllabes, comme pour promettre ces détails croustillants que les potes s’échangent, une vérité très travestie par des fantasmes dégradants. Je murmure, accentuant parfois mon ton de voix sur des mots au hasard :
_ Donc la fille que tu viens de voir à poil, c’est qu’elle joue les timides là, mais c’est plutôt une délurée. Que je t’explique ce qu’elle m’a fait hier, nan mais si je te jure…
Je fais des gestes, j’ajoute des souvenirs hérités d’un autre temps, rien qui trahisse très bizarrement toute cette intimité bien plus palpable qui s’échangeait entre nous, dans ce regard sous la douche. Ce regard dont elle ne se souvient sans doute pas, parce qu’elle était camée jusqu’à l’os hier, broyée par un excès qu’elle ne savait ni mater ni contredire, c’était la saveur implacable des premières fois. Je ne sais pas ce que cela déclenche réellement en moi, l’idée qu’elle puisse se rappeler, ou bien laisser s’enfuir les mots et tous les gestes ensembles, comme l’on se lave une dernière fois d’une souillure ignoble. J’ai encore l’image de sa nudité fragile dans le miroir, son corps d’enfant entre les bras, sa chair sous les mains, la mémoire déjoue mes contes bientôt plus hésitants, je perds le fil parce que les sensations refluent, comme une maladie. Le signe de tête, incrédule, insolent, quand l’on dénigre une main tendue vers la monstruosité que l’on croit représenter, cette fierté blessée qui nous est commune. Oui, oui… Je n’ai pas menti. Je voudrais d'elle, comme cela, comme hier, broyée par tout ce qu’elle suggérait et qui l’étouffait. La mort, la mort, rappelée par le regard tourné vers le passé, cette mort qui semble nous hanter. Qui est cette femme qu’elle a évoquée ? Une soeur ? Une mère ? Peut-être un délire complet, l’esprit se vautrant dans la fiction par peur de succomber. Mais ça n’avait pas l’air d’une affabulation. Ni dans la rue, encore moins sous l’eau, quand ses sanglots muets la faisaient m’observer dans le lointain des songes.
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Eleah O'Dalaigh
Break me out, set me free _ Eleah&James - Page 5 Kqj4glu
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() message posté Sam 20 Avr - 10:15 par Eleah O'Dalaigh
break me out
set me free

I have lived in darkness, for all my life, i've been pursued. You'd be afraid if you could feel my pain and if you could see the things I am able to see  

Territoire ami. Territoire ennemi. L’invraisemblable réalité, distillée au gré d’une matinée de plus en plus confuse à mesure qu’elle avance, qu’elle s’égrène, qu’elle prend son temps. Une seconde elle demeure confuse, derrière la porte close. Celle qu’elle a refermé sur des images insensées dont elle rira peut-être, un jour, lorsqu’elle cherchera à s’en rappeler. Mais pour l’heure elle ne rit pas. Pour l’heure, tout s’englue, se mélange, est poisseux sous les pas. Les pieds nus. Nus sur le lino gondolé. Le même que la veille … Le même, oui, le même. Elle croit se souvenir par bribes, dans ce temps suspendu où l’adrénaline pulse à ses tempes douloureuses, où le cœur s’affole, sous la prison d’os et de chairs. Des chairs qui vivent, des chairs qui dansent. Des chairs dont elle se souvient la terreur pourtant, et le froid glacé qui les ont saisies, la veille, la nuit … Il y a quelques heures seulement sans doute. Ses mains tremblent à l’orée de son ventre, à l’endroit même où ses doigts l’ont effleurée sous les draps. Caresse étrangère, dont l’essence demeure entièrement inconnue, comme usurpée à quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui n’est pas là, quelqu’un qui n’est pas elle, qui ne lui appartient pas. Ses doigts se resserrent dans un spasme douloureux. Elle griffe la peau par mégarde. Un arc-de-cercle sous le nombril, pour se souvenir encore quelques jours. Elle voudrait gémir les sursauts d’une peine indistincte, alors que la conscience renoue les fils avec indifférence. Ses impressions se mélangent, ses émotions aussi. Petite fille perdue, noyée dans cette ébauche qui ne ressemble à rien, qui doit demeurer informe, qu’il lui faut éventrer tout de suite ou regarder vieillir. La paume posée à plat sur la porte, elle croit l’entendre respirer, distingue les complots qui se trament à l’extérieur pour la faire sortir, pour l’arracher à cette honte viscérale qu’elle éprouve, dans un sursaut de pudeur. Elle aimerait qu’ils partent, tous autant qu’ils sont. Le blondinet, avec son air béat. Le grand, et sa voix rauque. Et lui … Lui surtout. Lui qui croit pouvoir la surnommer, lui qui croit avoir gagné le droit à cette intimité quand il n’a pas su la protéger du pire, de tout ce qui était caché. Elle se souvient désormais. Pas dans les détails, pas de tous les murmures. Juste de l’essentiel, de ce qui aurait pu compter, forger quelque chose si elle n’avait pas été si jeune, si inexpérimentée, et si terrifiée par sa propre nature. Elle ne devrait pas lui en vouloir, non, elle ne devrait pas. C’est injuste envers lui. C’est un blâme qu’il ne mérite pas. Moi, moi je voudrais de toi. Il l’a dit, tandis que les images du passé se greffaient sur eux comme des linceuls sur les corps morts. Mais il a menti lui aussi. Il a menti, comme ils le firent tous avant lui. Parce que ce n’est pas elle qu’il traquait dans le noir, non, ce n’est pas elle. Sa canine se plante dans l’ourlet intérieur de sa lèvre jusqu’à faire saigner. Un léger goût salé s’éprend de ses papilles gustatives, lui fait oublier les larmes qui demeurent bloquée à l’orée de la gorge. Non, ce n’était pas elle. Elle el distingue, dans un élan de clairvoyance terrible. Elle se souvient, et la sensation qui retombe au fond de son ventre est terrible. Allez-vous-en … Allez-vous-en. Elle aimerait le leur hurler derrière la porte, les entendre disparaître, comme poussière. Mais ils sont chez eux. C’est elle l’étrangère, l’invitée dans cet univers atypique dont elle ne peut décemment appréhender les contours, parce que c’est bien trop loin de son quotidien d’adolescente. Allez-vous-en, par pitié. Il lui demande de sortir, en y mettant les formes, les rondeurs dans le timbre. C’est une tonalité très sèche qui lui répond, martiale, un :
« Non. »
Vindicte qui s’hurle, qui vient du cœur. Marque d’un instinct farouche, retranché à l’intérieur. Ses yeux dérivent sur les contours de la salle de bain, s’arrêtent sur le miroir brisé, continuent jusqu’à ses vêtements, au même emplacement que la veille, posés par terre à l’exact endroit où elle les a retirés. Un frisson la parcoure de part en part. Elle sent encore, l’eau qui ruissèle et suit les sillons de sa peau nue, ses grandes mains très longilignes qui encadrent son visage. Ce même visage qui se tord. Une expression de douleur aussi pure que crue, parce qu’elle est incapable d’être juste, de reconnaître qu’il était là, tout du long, pour la préserver des menaces alentour. Qu’il l’aurait sans doute protégée de quiconque aurait cherché à poser une main sur elle. Elle se souvient de tout. De la satisfaction d’Iris à la regarder se perdre, de sa poigne autour de sa gorge, de son envie de le voir serrer plus fort, et de lui aussi … de lui. Son père. Le souvenir n’a jamais été aussi clair qu’il ne l’est en cet instant. Elle se croit revenue en arrière, projetée dans un corps de petite fille. Elle entend son rire, elle se souvient de la sensation grisante qu’elle éprouvait chaque fois qu’il la prenait sur ses hautes épaules pour lui faire toucher le ciel. Sa funambule. Sa funambule … Il la surnommait ainsi. Il savait déjà que son existence serait un fil tendu sur lequel elle se maintiendrait en équilibre, au-dessus du vide, sur les pointes tendues. Il la savait mieux que quiconque, par le prisme de cet amour perdu. Un sursaut de terreur la saisit. Les contours s’effacent autour, et les gestes sont très mécaniques lorsqu’ils se saisissent de ses vêtements froissés pour les passer précipitamment sur son corps. Elle s’arrête au reflet morcelé que lui renvoie le miroir de son propre visage. L’horreur, peinte sur son visage très blanc et ses lèvres violacées. Malade. Malade de cet amour dont son subconscient l’avait toujours préservée, et que la drogue est venue débusquer. L’envie de dégobiller la reprend. Mais ce n’est plus l’ivresse, ou l’alcool, ou la drogue. C’est la honte. La honte qu’elle rêve de vomir dans un spasme de douleur pour pouvoir l’oublier, la remettre où elle se trouvait, irrémédiablement cachée. Toutefois elle demeure entièrement immobile, les mains posées de part et d’autre de la vasque, scrutant ce reflet qui est sien, mais qu’elle croit entrevoir pour la première fois. Ce qu’elle est, ce qu’elle sera toujours. Ce personnage usurpé par l’enfance n’était rien. Elle ouvre le robinet, passe de l’eau glacée sur son visage à ce constat terrifiant qui retombe. Les voix du dehors l’atteignent de nouveau. Elle les avait entièrement éludées, confuse qu’elle était. Le personnage est incapable de reprendre sa place tout de suite. Sourire, irradier, rire de cette drôle de soirée qu’ils ont passé et de cette matinée. Faire comme si de rien n’était. Elle ne sait plus comment faire, dans ce laps de temps très court où tous ses instincts primitifs reprennent les droits qu’elle leur a si longtemps refusé. Son regard dérive, cherche une échappatoire autre que la porte. Mais il n’y a pas de fenêtre dans cette salle d’eau. Pas de souricière dans laquelle se glisser. Sa poitrine enfle, se gonfle de cet air qui la comprime très vite. Une seule issue, la seule qu’elle ne voudrait pas avoir à emprunter tout de suite, parce que la peine est trop immense, que ses nerfs sont trop à vifs. Et qu’elle ne rêve que d’une chose : mettre sa main autour de son cou, et serrer, serrer fort, comme il le fit. Parce qu’une part d’elle, désespérée et injuste, le hait de tout son corps, de toute son âme. Il faut un responsable. Quelqu’un à blâmer. C’est à cause de lui qu’il est revenu. C’est à cause de lui tout cela. Elle n’aurait jamais dû le suivre, non jamais. C’est sa faute oui, sa faute. Lui qui n’y peut rien, qui n’a fait que la protéger de lui, d’elle aussi. Lui qui était là au mauvais endroit, au mauvais moment sans doute. Lui qui fut le témoin de la fêlure de son âme. Et pour cela, elle ne peut que le condamner, marcher sur ce qu’il aurait pu être, piétiner l’aveu pour créer un mensonge. Moi, moi je voudrais de toi. Il est tellement plus simple alors d’imaginer cela comme une injure que comme le désespoir d’une offrande. Deux êtres qui se cherchent, qui auraient pu se trouver. En d’autres temps, en d’autres lieux peut-être. Elle ouvre la porte à la volée, les pupilles affolées par tout ce qui se trame à l’intérieur de sa tête et qu’elle est tout bonnement incapable d’appréhender sereinement.
« Il ne s’est rien passé. Tu peux leur raconter ce que tu veux. Que je t’ai sucé dans les chiottes dégueulasses, que tu m’as baisé comme une pute à l’arrière de la boîte. Tu pourras inventer tous les mensonges que tu souhaites, puisque tu ne sais faire que ça … Mentir … Mentir … Mentir. Laisse-moi passer. »
La candeur de l’enfance explose, dégouline, répand son fiel détestable dans cet élan de haine viscérale pétrifié par la terreur. Elle lui en veut d’avoir été le témoin de ses souffrances, d’avoir été là, sans doute, quand l’intolérable refaisait surface. Dans ses yeux, derrière la haine, il y a une forme de complainte qui s’installe. Ses mots le condamnent, son expression le supplie. La cruauté d’une ambiguïté, qui montre à quel point elle ne sait pas gérer ce qui lui arrive. Cette autre, qu’elle est, qu’elle avait oublié. Cette cassure liée à l’enfance qu’elle a enterrée et qui est vivace désormais. Il faudra vivre avec à présent, il faudra l’accepter. Ce n’est pas forcément lui. Elle aurait blâmé n’importe qui à sa place. Mais le coup est porté, implacable. Il n’y a pas de retour en arrière possible. Et la fuite s’opère, la fuite se précipite.
« Pousse-toi, je veux partir. Je veux partir … »
Et c’est ce qu’elle fait. Elle pousse violemment les corps, se fraye un chemin vers la sortie. Les pas s’accélèrent, se succèdent. Elle dévale les escaliers, renoue avec l’équilibre de ceux qui ont appris à se tenir sur les pointes. La porte du hall d’entrée misérable claque lourdement derrière sa silhouette. Sur le trottoir, elle ne prend même pas le temps de regarder où elle va, où elle se trouve. Elle se met à courir, courir, courir encore. Elle est rapide, la faute à des années de pratique sportive. Impossible à rattraper. Impossible à rejoindre. Lorsqu’elle traverse, un automobiliste gueule à plein poumons après avoir pilé. Elle ne l’a pas vu arriver. Elle ne voit rien, rien. Rien à part cette course effrénée qui se poursuit jusqu’à avoir mal, jusqu’à ce que l’air lui manque. Jusqu’à ce que les larmes refassent surface, qu’elle soit tout bonnement incapable de les retenir. Elle trouve refuge dans une cabine téléphonique, cherche en tremblant quelques pièces dans son petit sac. Les doigts trouvent les chiffres sans réflexion aucune. La tonalité s’impose, une fois, puis deux. Une voix incertaine décroche, parce que l’interlocutrice ne s’attend visiblement pas à recevoir un coup de téléphone.
« Allô ?!
- … Winny ? … Winny ?
- Eleah ?! Oh ma chérie, qu’est-ce qui se passe ?! Tout va bien ?!
- Il faut … Je … je veux rentrer. Je veux rentrer s’il te plaît … Viens me chercher. Viens me chercher.
- Où es-tu Eleah ? Dis-moi où tu es !
- Je ne sais pas … Je ne sais pas. »
La tonalité se perd, le corps retombe. Elle lâche le combiné, repart dans une errance sans but, sans fin. Le remord la saisit, en même temps que le regret. Elle n’aurait pas dû lui parler ainsi. Non, elle n’aurait pas dû. Il est trop tard. Tout est mort … Entièrement mort.

 

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