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Break me out, set me free _ Eleah&James

James M. Wilde
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» Date d'inscription : 30/09/2016
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» Âge : Trente six ans
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() message posté Mar 2 Avr - 19:43 par James M. Wilde


« For all my life, I've been besieged
You'd be scared, living with my despair
And if you could feel the things
I am able to feel
Break me out, let me flee
Break me out, set me free »

Eleah
& James




Le masque de la candeur s'est depuis trop longtemps brisé, la pâleur est létale au-dessous. Les sourires enfuis n’ont laissé que des rictus figés sur les lèvres mutiques. Rien qui ne soit beau, rien qui ne puisse alléger un instant la torture chimique dans ses veines. Ni mes mots, ni mes gestes. Mes idéaux moribonds s'oublient pour une seule pensée au détour du chemin, le regard en arrière au passé fracassé par son corps absent. Le poids du sien dans mes bras, comme autrefois. Comme autrefois. Je l'ai tenue si fort, et si longtemps, mon amour. Je l'ai regardée devenir autre, une étrangère, un souvenir désarticulé. Je l'ai regardée dans l'avenir soufflé par ses lèvres bleuies. Un avenir sans elle. Un avenir sans moi. Emmené jusqu'ici, traîné à bout de forces, infligé par la honte et la peur, à bout de soi. Comme elle au fond. Comme elle peut-être. Qui tremble et qui se recroqueville, dans ce décor étranger qu'elle découvre sans le voir. Parce qu'il faut avancer. Toujours. Encore. Un peu plus. Une marche, tu sais. Une marche, ce n'est rien. Une marche et tu verras. Le bois du parquet défoncé gémit de l'intrusion de ces deux êtres qui s'égarent, côte à côte. Que dire, que faire ? Que faire de plus si ce n'est offrir mon épaule, et puis serrer sa main. J'évite de la regarder à présent. Il y a une sorte de pudeur importune parce qu'elle semble encore porter le masque de celle qui me fut enlevée. Alors je la guide, je la touche, je la caresse parfois. Mais je ne la regarde pas. Mes yeux se posent puis fuient aussitôt, s'arrêtant à des détails absurdes, comme la bretelle de sa robe qui est légèrement retournée. C'est qui, Arthur ? Une question bientôt ravalée, bientôt oubliée. C'est un appel maudit que celui qui s'évade des lèvres lorsque l'esprit ne les guide plus. C'est comme soulever le pan profond d'une psyché pour violer son seuil, s'y inviter sans que l'on ne soit convié à le faire. Ce sont ces détails et ces sensations, ceux que l'on cache, ceux qui nous hantent. C'est le pire de soi, parfois ce qu'il y a de plus beau et de plus candide, souvent ce que l'on ne dirait pas. Ni à voix haute, ni à voix basse. Alors je m'efforce d'oublier, de laisser là l'intime pour éviter d'exciter plus encore mes velléités enfouies, qui me poussent à tout envahir, à tout dévorer. Les corps et les esprits. J'aimerais lui donner quelque chose à manger pour apaiser le mal qui la ronge, mais je sais le frigo définitivement vide car seul Ellis songe à le remplir parfois, comme il le faisait déjà. Là-bas. Là-bas. En Angleterre. Ma main se fige sur l'émail ébréché du lavabo, juste à côté de ses doigts à elle, prête à bondir ou à la rattraper. J'entre ensuite dans un dialogue de sourd, les mots sortent vite pour taire toutes les impressions qui tournoient encore dans mon souffle. J'ai mal au crâne. J'ai l'impression que je vais m'écrouler et que mon corps se souvient lui aussi de ne rien avoir avalé depuis bien trop longtemps.
_ Oui c'est cassé. Mais c'est pas grave.
Je me souviens. Du bruit de l'impact et de la douleur juste après. Je n'ai plus cherché à croiser mon reflet après cela, ce reflet monstrueux que je suis incapable de supporter. Les mêmes traits. Les mêmes expressions. Comme si elle n'avait jamais existé. Comme si rien n'était arrivé. Si ce n'est la fatigue, les abus et la folie. Au bord des yeux en permanence. Elle balbutie, je choisis d'opiner très simplement, de cesser là mes discours qu'elle n'est pas capable d'absorber tandis que sa tête demeure pleine des ravages de l'ecstasy et de l'alcool réunis. Je ne me retourne pas, pas tout de suite, encore arrêté par mes propres constats et des sensations que je ne sais pas gérer. Je ne regarde rien pourtant et ma vue se brouille. J'entends le tissu de sa robe qui glisse sur son corps et qui retombe au sol. Juste un murmure. Un murmure. Mes yeux dérivent vers ses pieds, suivent un très bref instant les lignes d'un corps presque androgyne, pas encore totalement formé. J'en conçois une avidité très trouble, celle qui m'intime de m'attarder encore sur le paysage livide, tremblant et plus attirant qu'il ne le devrait. Quoique j'en dise, quoique je prétende. Il y a chez elle et dans sa détresse quelque chose qui me pousse à vouloir l'enserrer. L'enfermer contre moi. Mais je choisis de me retourner. Me détourner du sentiment pour garder la tête froide, quand la sienne est déjà par trop lourde. Voilà pourquoi les mecs chargent les boissons des filles, parce qu'elles se rendent entièrement après cela, sans lutter, sans même frémir. Un corps amorphe en dessous de soi. J'ai un frisson ignoble qui me parcourt l'échine et mon visage cherche le reflet brisé dans le miroir, de son corps d'enfant alors que les mots dérivent de sa bouche et s'enfoncent à l'intérieur de moi. Je murmure très bas :
_ Moi… Moi, je voudrais de toi.
Ça n'est pas un mensonge, ni une complaisance car il est certain qu'elle ne s'en souviendra pas. C'est une confession presque sourde, aphone quand le désir de l'autre ne sait plus ni comment s'exprimer ni comment le rejoindre. Un impossible appel qui s'étrangle dans la gorge parce que l'illégitimité le silence. Moi, oui, je voudrais de toi, de tout ce que tu portes de plus inavouable. Et du reste aussi. Si je n'avais pas été ainsi, imparfait et broyé par mes actes. S'il restait encore quelque chose à façonner pour le chanter sur ta peau et pour l'enfouir dans ton corps. Mes piètres ironies se voilent d'un temps d'arrêt plus magnétique, et je ne retiens rien, ni l'envie ni l'élan. Mon regard reste posé sur sa nudité par le truchement d'un reflet qui se multiplie. L’épiderme qui se dévoile au delà de tous les faux-semblants, changeant pourtant. L'eau brouille bientôt tous les contours, ou peut-être est-ce l'émotion qu'elle parvient à toucher, par son timbre cassé et ses pas hésitants. Je me tais, j’ai l’impression d’être le voyeur d’un très étrange spectacle, qui tyrannise ma respiration plus contenue. Mes songes incertains glissent jusqu’à elle, une mélopée ténue que celle des battements dans les tempes, dans le ventre. Elle apparaît si fragile et si seule, plusieurs fois j’hésite à condamner la distance d’une seule fulgurance, pour aller lui ôter tous les mots qu’elle pourrait encore dispenser à son égard, pour la confondre et la trouver, dans sa prison de verre. Je ne l’entends pas pleurer, l’eau de la douche emmène sa peine loin de mes indiscrétions mais mon prénom se fêle sur sa langue. Et je tremble, je tremble. J’ai l’impression que cette unique inflexion de sa voix déjoue tout ce que j’ai pu me jurer dans le noir, à chaque sursaut de ma haine. Je ne réponds pas, non, non, parce que les mots se tordent, s’évident, imparfaits, improbables. Quelques secondes qui se suspendent pour abattre la lame fatidique d’une décision qui fait mal. J’ai si mal dans ce seul pas sur le linoléum gondolé, j’ai si mal. Elle n’a pas refermé la douche, j’ai si mal, elle est là toute seule, recroquevillée par terre. J’ai si mal. Mal pour elle, mal pour une autre. Je ne sais plus trop, rien qui puisse me détourner. Je m’accroupis auprès d’elle, dessine un geste d’une fragilité absolue. J’entends la flotte sur la veste en cuir, qui rebondit comme lorsque la pluie me poursuit dans la rue. Ma paume vient cueillir sa joue, et elle me paraît si jeune, elle me paraît si éloignée de moi. Je chasse une mèche de ses cheveux qui barre son regard. Bien trop jeune, pour porter une douleur si intense. Je n’ajoute pas un mot, car le geste et sa portée me surprennent autant qu’ils me désespèrent. L’eau continue, à chanter, sur sa peau nue et sur le cuir, et je reste là, à choyer son visage, à regarder sa peine s’écouler sur sa peau. Et sur la mienne.

Peut-être s’est-il passé une heure, une année, ou bien une seule minute. C’est moitié trempé que j’ai fini par couper l’eau, ôter ma veste. J’ai trouvé une serviette éponge, la plus grande, rêche sans doute, propre peut-être, pour enfermer sa nudité et ses tremblements à l’intérieur. Je l’ai emmenée ensuite, dans l’autre pièce, ses cheveux dessinaient son sillage sur le sol. Jusqu’au matelas, où je l’ai étendue. J’ai refermé le pan de la serviette qui laissait apercevoir d’elle ce que j’avais pourtant déjà dérobé. La pudeur m’a tenu compagnie, et j’ai tenu Eleah contre moi. Recroquevillé autour d’elle, tout habillé, sur les draps, tandis que la fenêtre à guillotine, très légèrement ouverte, nous rappelait l’air estival et les notes suaves de la chaleur atténuée par la nuit. Je l’ai serrée dans mes bras, et je lui ai dit que tout allait s’arranger. Tout va s’arranger tu sais. Tu oublieras. Tu oublieras. La sensation dans ton ventre, et puis les souvenirs quitteront tes pensées. Tu oublieras. Les gestes aussi, que je me suis permis. Et mes regards sur toi. Tu oublieras. Tout va s’arranger, Eleah.
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Eleah O'Dalaigh
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() message posté Dim 7 Avr - 9:52 par Eleah O'Dalaigh
break me out
set me free

I have lived in darkness, for all my life, i've been pursued. You'd be afraid if you could feel my pain and if you could see the things I am able to see  

Les yeux grands ouverts, sur une réalité perdue, à peine entière. Elle ne comprend pas non. Ce qui se passe, pourquoi ils en sont là. Les repères se distillent, glissent le long de la rainure du carrelage, suintent au gré des joints usés. L’usure la gagne elle aussi, prématurée, sur son corps déformé. Les épaules s’affaissent, la silhouette menace de tomber. Elle tremble d’un froid qui n’existe pas tant en dehors, qui est surtout en dedans, nourri par les entrelacs douloureux de son ventre vide. Elle ne se souvient pas avoir tant bu que cela. Juste un verre. Le goût acidulé du jus de fruits qui glisse sur la langue. Le mauvais alcool mélangé. Pas assez toutefois pour la mettre dans cet état. Il y a dû avoir autre chose. L’entremise de quelqu’un d’autre, par erreur. Une image reparaît devant sa rétine comme un flash aveuglant et trouble. C’est Maud. Non Iris. C’est Iris et James. James surtout, qui la saisit à la gorge avec une animalité assassine. C’est Iris oui. C’est sans doute elle, qui a dû mettre quelque chose dans son verre. La pensée s’oublie au présent, s’enfuit aussi vite qu’elle l’a atteinte. Ne reste que la blessure, la cicatrice qui trahit le souvenir sans pour autant vous laisser le loisir de vous rappeler avec certitude. Du bout des doigts elle goûte les aspérités des frissons sur sa peau nue. Tout lui semble poreux, amorphe, désincarné. L’entendre est un mécanisme, lui répondre un automatisme. Mais elle ne sait pas exactement ce qu’elle dit, s’il y a du vrai dans ce que les mots confiés sous la menace de la drogue consentent à laisser entrevoir. Subconscience pure, crue, trop nue … Trop nue. Elle ne croit pas avoir répondu quelque chose, au murmure qu’il lui a confié. Juste un mouvement horizontal de tête, de gauche à droite, de droite à gauche. Intimer en silence qu’elle n’y croit pas une seconde, que cela n’est pas possible. Personne ne voudrait de cela, non personne. Il faudrait avoir connu le pire, il faudrait détester le meilleur. Il faudrait être un monstre, pour aimer une souillure semblable. Un monstre de chair, de sang et d’inconscience. Dans un monde où les beautés se traquent, se façonnent, s’aspirent, à quoi bon s’encombrer de laideur ? A quoi bon ? Les membres se traînent, les articulations des genoux ploient. Elle reste là, bercée par la conviction d’une évidence. Prison de verre, de larmes et de vapeur. Etouffante camisole qui n’a cours que dans sa tête. Le désespoir le rappelle, quémande sa présence diaphane sous les lueurs vacillantes des néons. Il ne répond pas, non, il ne répond pas. Parti sans doute. Il l’a laissée là, toute seule, dans les abîmes d’un monde. Elle sanglote un peu plus, fichée dans cette jeunesse qui fut celle à l’aube de son existence. Impuissante jeunesse, encensée par un amour trop grand, calcinée par une haine trop sourde. Il revient pourtant. La porte de la douche grince. La linéarité des gouttes d’eau se perturbe. Les chemins empruntés ne sont plus tout à fait les mêmes après cela. La souffrance qu’elle dépose au creux de ses paumes, lorsqu’il vient caresser son visage, est si pure, si crue. Elle ne pourrait lui offrir plus beau que cette réalité nue, souvent cachée, toujours contrefaite par les sourires artificiels derrière lesquels elle a su se retrancher à temps pour savoir les duper tous. Tous, mais pas lui. Pas lui ce soir. Pas lui cette nuit. Les minutes se distillent après cela, ou bien les heures. Sans doute ont-ils attendu que l’eau devienne glacée, qu’il n’y ait plus le recours de l’eau chaude pour les apaiser. Elle s’est laissé porter jusqu’aux repères étrangers d’un univers inattendu dont il détenait toutes les clefs. Evidée de toute substance, carcasse vide sur le matelas qui s’enfonce sous le poids de leurs corps. Elle a oublié la pudeur, l’importance des codes à respecter, de la décence qu’il convient d’avoir. Tout ce qu’on lui a inculqué. La tiédeur du lit est devenue son seul refuge, dans la minute qui l’a suspendue à l’orée du sommeil. Elle a regardé son visage, avec un mutisme qui trahissait toutefois une forme de reconnaissance, au fond de ses prunelles rougies par les larmes. Elle s’est réfugié quelque part, à l’orée de son corps. Lui au-dessus, elle au-dessous. Un linceul rassurant pour les protéger de l’un de l’autre, sans les séparer entièrement. Puis l’onirisme est venu la cueillir, noir, informe. Et lourd, si lourd. Assez pour qu’aucune image ne vienne la troubler jusqu’au petit matin. Que les lueurs étincelantes du jour ne filtrent jusqu’à ses paupières closes.

Le bruit d’une respiration confuse. Un secret contre son oreille qui perçoit pour la première fois les notes d’une matinée en plein éveil. Son corps est lourd, sa tête douloureuse. Le sang pulse une rythmique étrangère à ses tempes, et les informations sont trop nombreuses lorsqu’elles l’assaillent. Il faut recomposer la partition, rattraper le fil. Elle se crispe un peu sous le drap remonté jusqu’au-dessus de son nez. Ouvre un œil, puis un autre. Les referme instantanément, parce qu’il y a un visage, là, juste là. Où est-elle allée ? Qu’a-t-elle fait, déjà, hier soir ? Elle se souvient du début de soirée, de son envie furieuse de le rejoindre, de la satisfaction qu’elle a éprouvé à le regarder répudier cette fille qui l’accompagnait … Inès … Non, Iris plutôt. Ses pensées tracent des sillages, rassemblent les éléments. Elle se rappelle la fièvre d’un baiser, la pression de ses doigts sur l’insatiabilité de sa peau. L’envie de l’avoir aussi, d’étendre sa marque sur ses épaules acérées pour le laisser à son tour déposer la sienne au creux de son corps. L’indécence du souvenir la fait rosir de honte, de plaisir. Pensée interdite, qui la cueille avant de la troubler entièrement, parce qu’elle rouvre les yeux, qu’il est là, sous son nez, et qu’elle réalise que sous les draps son corps n’est pas entravé par un vêtement quelconque. Elle est totalement à poil là-dessous, et cette pensée la contrarie franchement, parce qu’elle ne se souvient pas d’ébats quelconque, ni du pourquoi, ni du comment ils en sont arrivés là. Il est tout habillé qui plus est. Des pensées à moitié tordues l’assaillent. Il ne l’a pas droguée pour la regarder coucher avec quelqu’un d’autre quand même ? Ou lui faire un strip-tease ? Ou les deux ensembles ? Une sextape dégueulasse à revendre sur internet quelques dollars, et rassasier les envies de gros dégoûtants. Quelle horreur ! Elle tâtonne dans son dos comme pour vérifier qu’il n’y a pas quelqu’un d’autre, une troisième roue au carrosse. Mais non, il n’y a rien. Un petit soupire rassuré la saisit de part en part. Elle a soif. Terriblement soif. Et faim aussi. Terriblement faim. Mais elle est à poil là-dessous. Décidément cela la contrarie grandement. Impossible de convoquer des images, seules des sensations ressurgissent, et elles n’ont rien de plaisante. Il est trop tôt sans doute. Le malaise grandit à l’unisson de son instinct de fuite. Une envie écrasante de partir loin pour avoir les idées plus claires. Elle se décale un peu avec toutes les précautions du monde. Elle ne veut pas le réveiller, tant les signes de l’épuisement marquent ses traits. Elle aimerait bien savoir par contre, pourquoi elle est entièrement nue. C’est la seule chose qui semble la perturber pour l’heure. Le reste elle ne veut pas y songer. Le reste est trop inavouable sans doute pour être évoqué tout de suite. Son regard se fait circulaire. La pièce est silencieuse, baignée de lumière. Il ne semble pas y avoir quelqu’un d’autre. Ça n’est pas très grand. Avec lenteur elle s’assied dans le lit, inspecte les alentours en espérant repérer ses fringues, bouchonnées, quelque part. Mais il n’y a rien. Avec la méticulosité d’une personne atteinte d’une gueule de bois aigüe, elle se lève, se hisse tant bien que mal sur ses jambes cotonneuses. Le parquet gémit sous ses pieds, alors elle se met sur les pointes. Intruse, dans un univers qui ne lui rappelle décidément rien. Elle furète à droite, à gauche. Il y a des objets un peu partout, des marques de vie. Des marques de mecs surtout. Du bout des doigts elle soulève un caleçon qui traine, et le laisse retomber avec un air dégoûté, comme s’il était voué à créer une nature morte à côté des filtres de clope et d’une capsule de bière. Elle poursuit son investigation vers la petite cuisine, ne distingue rien au sol. C’est pourtant repérable, un imprimé à fleurs. Elle ausculte les deux portes. Elle n’ose pas aller les ouvrir, comme si elles pouvaient dissimuler derrière un spectacle qu’elle ne saurait regarder en face. De toute façon elle n’en a pas le temps. La chasse d’eau est tirée, derrière la cloison. La porte s’ouvre à la volée. Elle demeure dans une sorte d’ébahissement trouble durant quelques microsecondes, à regarder qui apparaît, les lèvres entrouvertes, un pied à moitié en l’air dans un mouvement de retraite avorté. Leurs regards se rencontrent, se détaillent. Juste une seconde. Une seconde où elle se rappelle qu’elle est totalement à poil. Où il réalise qu’elle a les seins et les fesses à l’air. Elle l’a déjà vu. Au club. Lui aussi. Deux solutions se mettent alors en place dans sa tête : crier comme une guenon en lui demandant de se retourner plutôt que de l’observer comme un pervers, ou … Ou … Elle choisit la deuxième option.

« Bonjour, heu … heum … Gregory c’est ça ? Il fait beau aujourd’hui hein ? Tu as un joli teint ce matin ... » Détourner son attention vers la fenêtre et le beau temps, grosse stratégie d’approche, tandis que ses mains furètent sur le côté et se saisissent de la première chose qu’elles trouvent, susceptible de servir de vêtement. En l’occurrence il s’agit d’un magazine, qu’elle décide d’utiliser pour cacher son intimité quand son bras se plaque sur sa poitrine. Un joli teint. N'importe quoi. En plus il sort tout juste de chiottes. « Dis moi tu n’aurais pas vu … Hmm … Un imprimé de type floral quelque part ? Genre une robe … Et accessoirement une culotte qui ne ressemblerait pas à l’un de tes … Enfin de vos du coup … slips ? » Un sourire coincé de circonstance se dessine sur ses lèvres. Peut-être aurait-elle dû choisir la première option, où elle aurait crié comme une dératée avant de se planquer dans un coin. Garder un aplomb remarquable est loin d’être le challenge le plus aisé, en témoignent les rougeurs qui galopent sur ses traits. Elle remercie le domaine de la danse pour lui avoir inculqué une forme d’impudeur dès le plus jeune âge. Mais ça, c’est sans compter une autre porte qui vient s’ouvrir dans son dos, offrant une vue directe sur son postérieur. Une autre foutue porte. La porte d’entrée. Quelqu’un qui rentre. Combien sont-ils dans ce maudit mouchoir de poche ? Elle se crispe d’un coup. Un ça va. Deux passent encore. Mais trois … Trois !

« Hiiiii, quel enfeeer ! » Un petit cri aigu sort de ses lèvres, la première option reprend ses droits sur tous ses instincts, et en balançant le magasine en plein visage du nouvel arrivant (Ellis sans doute), elle se précipite derrière la porte de ce qu’elle a deviné être la salle de bain, et verrouille d’emblée derrière elle, le cœur battant, toujours incapable de se souvenir comment elle est arrivée là et pourquoi.
 

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